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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2402212

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2402212

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2402212
TypeDécision
RecoursAutorisation
Avocat requérantSCPA BREILLAT-DIEUMEGARD-MASSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 août 2024, le préfet de la Charente-Maritime demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'expulsion sans délai de M. A E et de Mme B D du logement qu'ils occupent dans le centre d'accueil des demandeurs d'asile (CADA) situé 4 rue de la Crête, appartement n° 41, à Saintes (17), géré par l'association l'Escale au besoin avec le concours de la force publique ;

2°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du centre d'accueil des demandeurs d'asile afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant aux frais et risques des intéressés.

Le préfet soutient que :

- le tribunal est compétent ;

- la requête est recevable ;

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite compte-tenu de l'offre d'hébergement accompagné qui est limitée à 778 places en Charente-Maritime, du taux d'occupation des centres d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) et les hébergements d'urgence pour demandeurs d'asile (HUDA) dans le département de la Charente-Maritime qui s'élève à 88,5% alors que les déboutés de l'asile occupent indûment 42 places sur les 688 places occupées soit 6% de ce total ; le maintien sans motif en CADA d'un débouté de l'asile compromet le bon fonctionnement du service public en ne permettant pas d'assurer un égal accès aux usagers ; l'occupation indue du parc d'hébergement pour demandeurs d'asile doit tendre vers un taux de 4% pour les déboutés ; le caractère d'utilité est rempli dès lors que le maintien de M. A E et Mme B D compromet le bon fonctionnement du service public et que les intéressés n'ont pas respecté le contrat d'hébergement qu'ils ont signé et qui prenait fin à la date de notification de la décision de la CNDA ;

- les mesures sollicitées ne se heurtent à aucune contestation sérieuse, dès lors la demande d'asile des intéressés a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 26 février 2024 ; malgré une mise en demeure de quitter les lieux sous un délai de 15 jours notifiée le 4 juin 2024, M. A E et Mme B D se maintiennent toujours dans le logement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 septembre 2024, M. A E Mme B D, représentés par Me Masson, demandent au tribunal de leur accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, et concluent au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui devra être versée à leur conseil en application des articles 35 et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors qu'ils auraient dû quitter le logement en avril 2024 après le rejet définitif de leur demande d'asile en mars 2024 ; le délai qui s'est écoulé avant que la procédure soit engagée permet de douter de l'urgence ; de plus, le taux d'occupation des hébergements d'urgence en charge des demandeurs d'asile est selon le préfet de la Charente-Maritime de 88,5%, chiffre au demeurant non démontré, et l'existence d'un besoin urgent à récupérer l'accès à plus de places n'est pas justifiée ;

- la mesure sollicitée ne présente pas de caractère utile en ce que le taux d'occupation des places d'accueil des demandeurs d'asile, s'il est élevé, reste inférieur à 100% et qu'il existe des places d'hébergement disponibles ;

- le maintien dans leur hébergement ne compromet pas le fonctionnement du service dans la mesure où il reste près de 90 places disponibles ;

- l'expulsion aura des conséquences d'une exceptionnelle gravité dans la mesure où ils ont besoin d'un logement en raison de la présence au foyer de leur quatre enfants qui sont tous scolarisés dans des établissements à Saintes ;

- la vie sociale et les repères des enfants âgés à ce jour de 16, 13, 10 et 8 ans se situent en France à Saintes ;

- l'expulsion brutale a pour conséquence d'entraîner une nouvelle rupture des repères des enfants, d'affecter leur scolarisation et leur bien-être ;

- aucune solution transitoire d'hébergement n'a été proposée à leur famille composée de 6 personnes.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après lecture du rapport de M. C, ont été entendues :

- les observations de Me Heilmann, substituant Me Masson, représentant M. A E et Mme B D, qui soutient que le taux d'occupation avancé par la préfecture n'est démontré par aucun document, et reste, au demeurant, loin des 100% et donc de la saturation ; la préfecture de la Charente-Maritime ne démontre pas qu'il y aurait un besoin urgent d'avoir plus de 90 places disponibles ; la famille concernée est composée de six personnes dont quatre enfants et leur expulsion aurait des conséquences particulièrement graves.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder l'aide juridictionnelle provisoire à M. E et Mme D.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". Aux termes de l'article L. 552-15 de même code : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

4. Lorsque le juge des référés est saisi par l'administration, sur le fondement des dispositions précitées, d'une demande d'expulsion d'un centre d'accueil pour demandeurs d'asile, il lui appartient de rechercher si, au jour où il statue, la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et si la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

5. Il résulte de l'instruction que les demandes d'asile présentées par M. A E et Mme B D, ressortissants géorgiens, ont été définitivement rejetées par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 26 février 2024, notifiée le 15 mars 2024. Après notification par le directeur de l'OFII d'une décision de sortie du CADA à compter du 30 avril 2024, le préfet de la Charente-Maritime a, par un courrier du 31 mai 2024, notifié le 4 juin 2024, mis en demeure M. E et Mme D de quitter les lieux dans un délai de quinze jours.

6. A la date de la présente ordonnance, M. E et Mme D se maintiennent sans droit ni titre dans un lieu d'hébergement affecté aux demandeurs d'asile alors que leur demande d'asile a définitivement été rejetée. Ainsi, la mesure demandée par le préfet de la Charente-Maritime ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

7. Toutefois, l'urgence susceptible de s'attacher à la libération des lieux ne se présumant pas, il appartient au préfet de soumettre au juge des référés des éléments précis et actualisés de nature à caractériser une telle urgence à la date de sa saisine. En l'espèce, si le préfet de la Charente-Maritime fait valoir que le taux d'occupation des structures d'accueil des demandeurs d'asile a atteint 88,5% couvrant ainsi 688 des 778 places ouvertes, d'une part il n'établit pas le caractère actuel de ces données. D'autre part, au vu de ces seules données, il n'apparaît pas que les dispositifs d'accueil et d'hébergement se trouveraient dans une situation de tension ou connaîtraient une saturation qui justifierait qu'il soit enjoint aux requérants de quitter les lieux sans délai. Enfin, le préfet de la Charente-Maritime ne fait pas état de ce qu'un nombre important de demandeurs d'asile serait en attente d'obtenir un logement au sein des structures d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile de la Charente-Maritime. Compte tenu de ces éléments, la mesure d'expulsion de M. E et Mme D ne peut être regardée comme présentant un caractère d'urgence. Par suite, il y a lieu de rejeter la requête du préfet de la Charente-Maritime.

Sur les frais de l'instance :

8. M. E et Mme D ont été admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, leur avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros qui sera versée à Me Masson avocat de M. E et de Mme D, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, à charge pour cet avocat de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. E et à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme globale de 900 euros sera versée à M. E et à Mme D.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A E et Mme B D sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête du préfet de la Charente-Maritime est rejetée.

Article 3 : L'Etat versera à Me Masson, avocat de M. E et de Mme D, une somme de 900 euros au titre des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que l'avocat renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. E et à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme globale de 900 euros sera versée à M. E et à Mme D

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. A E, à Mme B D ainsi qu'à Me Masson.

Copie en sera adressée au préfet de la Charente-Maritime.

Fait à Poitiers, le 10 septembre 2024.

Le juge des référés,

Signé

P. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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