Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 et 18 mars 2026, l’EURL Mandza, représentée par Me Verger, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l’exécution de l’arrêté du 5 mars 2026 par lequel le préfet de la Charente a décidé la fermeture de l’établissement « Café des Sports », situé à Chasseneuil-sur-Bonnieure, pour une durée d’un mois à compter de sa notification ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d’urgence est remplie car la fermeture administrative contestée met en péril l’équilibre financier de l’établissement ; elle ne sera plus en capacité de payer les charges inhérentes à son activité, d’un montant moyen de 9 000 euros par mois, et notamment les salaires de ses deux employés, alors que le montant actuel de sa trésorerie est de 8 000 euros ; cette décision porte également atteinte à la situation personnelle de Mme D..., gérante, car elle la prive de tout revenu alors qu’elle vit seule avec un enfant à charge ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée pour les motifs suivants :
la décision, en tant qu’elle est fondée sur le 1 de l’article L. 3332-15 du code de la santé publique, est entachée d’une erreur de droit car elle n’a pas été précédée d’un avertissement ; le motif tiré de l’absence de formation de la gérante relève nécessairement du 1 et il n’a pas été soumis à la procédure contradictoire, en méconnaissance de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration ; le motif tiré de ce que l’établissement aurait servi de l’alcool à des personnes en état d’ivresse relève également du 1 de l’article L. 3332-15 du code de la santé publique ;
la décision méconnaît le 2bis de l’article L. 3332-15 du code de la santé publique car elle prévoit que la fermeture prend effet dès la notification de l’arrêté alors que les faits les plus récents qui lui sont reprochés remontent à plus de 45 jours ;
la décision est entachée de plusieurs erreurs de faits : l’altercation qui a eu lieu dans la nuit du 26 au 27 juillet 2024 n’est pas liée à une consommation excessive d’alcool ; les circonstances de l’altercation du 9 août 2024 n’ont pas été constatées par les services de gendarmerie ; les faits qui ont donné lieu à une main-courante par le gérant de l’établissement ont précisément été déclenchés par le refus de celui-ci de servir un client déjà alcoolisé ; il n’est pas démontré que l’établissement aurait servi de manière régulière M. C... alors que celui-ci était déjà excessivement alcoolisé ; l’altercation qui a eu lieu le 20 décembre 2025 n’a pas impliqué une vingtaine de personnes mais seulement quatre, qui n’avaient pas d’armes, elle avait pris fin lorsque les gendarmes se sont présentés, et il n’est pas établi qu’elle serait liée à une consommation excessive d’alcool ; le préfet ne démontre pas une méconnaissance par la gérante de l’établissement de la réglementation applicable aux débits de boisson ;
la mesure de fermeture pour une durée d’un mois est disproportionnée, alors qu’une partie au moins des faits qui lui sont reprochés ne sont pas établis et que la gérante de l’établissement a pris des mesures pour prévenir la répétition des incidents qui sont survenus, notamment en faisant appel à une société de sécurité professionnelle pour encadrer les soirées à thème organisées deux fois par mois.
Par un mémoire en défense enregistré le 18 mars 2026, le préfet de la Charente conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d’urgence n’est pas remplie : les pièces produites au dossier montrent une augmentation significative du chiffre d’affaire de la société sur les 9 derniers mois et, dans ces conditions, il n’est pas démontré que celle-ci ne disposerait pas d’une trésorerie suffisante pour faire face à ses charges pendant une durée d’un mois ; l’intérêt public qui s’attache au maintien de la décision, compte tenu des troubles à l’ordre public résultant du fonctionnement du café des sports, et du fait que la gérante n’a pas suivi la formation qui permet la délivrance d’un permis d’exploitation, fait obstacle à ce que l’urgence soit reconnue en l’espèce ;
- aucun des moyens soulevés n’est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de l’arrêté, pour les motifs suivants :
l’avertissement prévu par les dispositions du 1 de l’article L. 3332-15 du code de la santé publique n’est pas exigée en cas de décision fondée sur le 2 et, en l’espèce, la fermeture contestée pouvait être fondée uniquement sur le 2 de cet article ;
il résulte de la jurisprudence que l’information ouvrant la procédure contradictoire préalable à la mesure de fermeture peut tenir lieu de l’avertissement prévu par le 1 de l’article L. 3332-15 ;
les faits qui fondent la décision sont matériellement établis et d’ailleurs reconnus par la gérante, et sont en relation avec la fréquentation et les conditions d’exploitation de l’établissement ;
la fermeture d’une durée d’un mois, alors que les dispositions applicables autorisent un maximum de deux mois, n’est pas disproportionnée au regard de la gravité et de la récurrence des faits constatés, qui se sont déroulés sur une période de 18 mois seulement ; le juge administratif exerce un contrôle restreint sur la durée de fermeture.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le numéro 2600905 par laquelle la société requérante demande l’annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme B... pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Au cours de l’audience publique tenue le 18 mars 2026 à 14h00 en présence de Mme Gibault, greffière d’audience, Mme B... a lu son rapport et entendu les observations de Me Verger, pour la société requérante, en présence de Mme D... et de M. A..., qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête et souligne, s’agissant de l’urgence, que si le chiffre d’affaire progresse, la situation de l’activité reste fragile, le résultat obtenu chaque mois étant immédiatement réinvesti dans les charges du mois suivant ; s’agissant du doute sérieux, qu’elle soulève un moyen nouveau, tiré de l’insuffisante motivation de la décision contestée, qui mentionne les motifs sur lesquels elle se fonde de façon trop générale ; que si la gérante de l’établissement n’a pas effectuée la formation exigée par la réglementation, l’une des employées de l’EURL Mandza remplit cette condition ; que le recours à un agent de sécurité pour les soirées à thème est effectif depuis le 6 mars 2026 ; que les pièces versées au dossier démontrent l’efficacité des mesures de prévention prises par la gérante de l’établissement.
La clôture de l’instruction est intervenue à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
1. La société EURL Mandza, qui exploite depuis le 11 mai 2024 le « Café des Sports », situé à Chasseneuil-sur-Bonnieure (16260), demande au juge des référés de suspendre l’exécution de l’arrêté du préfet de la Charente en date du 5 mars 2026, notifié le 10 mars suivant, portant fermeture administrative de l’établissement pour une durée d’un mois, jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. (…) ».
3. Aux termes de l’article L. 3332‑15 du code de la santé publique : « 1. La fermeture des débits de boissons et des restaurants peut être ordonnée par le représentant de l'Etat dans le département pour une durée n'excédant pas six mois, à la suite d'infractions aux lois et règlements relatifs à ces établissements. /Cette fermeture doit être précédée d'un avertissement qui peut, le cas échéant, s'y substituer, lorsque les faits susceptibles de justifier cette fermeture résultent d'une défaillance exceptionnelle de l'exploitant ou à laquelle il lui est aisé de remédier. / 2. En cas d'atteinte à l'ordre public, à la santé, à la tranquillité ou à la moralité publiques, la fermeture peut être ordonnée par le représentant de l'Etat dans le département pour une durée n'excédant pas deux mois. (…) / 2 bis. L'arrêté ordonnant la fermeture sur le fondement des 1 ou 2 du présent article est exécutoire quarante-huit heures après sa notification lorsque les faits le motivant sont antérieurs de plus de quarante-cinq jours à la date de sa signature. (…) ».
4. Les mesures de fermeture d’un débit de boisson ou restaurant prises au titre des dispositions de l’article L. 3332-15 du code de la santé publique ont pour objet, quel que soit, au sein de cet article, le fondement légal qu’elles retiennent, de prévenir la répétition ou la poursuite de désordres liés au fonctionnement de l’établissement et présentent le caractère de mesures de police administrative. L’existence d’une atteinte à l’ordre public de nature à justifier la fermeture d’un établissement doit être appréciée objectivement. La condition, posée par les dispositions précitées, tenant à ce qu’une telle atteinte soit en relation avec la fréquentation de cet établissement peut être regardée comme remplie, indépendamment du comportement des responsables de cet établissement. Par ailleurs, le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle de l'erreur manifeste d'appréciation sur la durée de la fermeture des débits de boissons et des restaurants ordonnée par le préfet sur le fondement de ces dispositions.
5. D’une part, si le moyen tiré de ce que l’arrêté contesté du 5 mars 2026 méconnaît les dispositions du 2bis de l’article L. 3332-15 du code de santé publique en tant qu’il ordonne la fermeture de l’établissement pour une durée d’un mois à compter de la notification du présent arrêté est de nature à créer un doute sérieux sur sa légalité, cette illégalité est uniquement susceptible d’entrainer l’annulation de la décision attaquée en tant qu’elle a été rendue exécutoire avant l’expiration d’un délai de quarante-huit heures suivant sa notification. Par suite, et eu égard à l’office particulier du juge des référés, elle n’est pas susceptible de justifier la suspension de son exécution.
6. D’autre part, en l’état de l’instruction, aucun des autres moyens invoqués, tels qu’ils sont mentionnés dans les visas de la présente ordonnance, n’est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner si la condition d’urgence posée par l’article L. 521-1 du code de justice administrative est satisfaite, que les conclusions de la requête présentées par la société requérante sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
Sur les frais de l’instance :
8. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’Etat, qui n’est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la société requérante au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er :
La requête de l’EURL Mandza est rejetée
Article 2 :
La présente ordonnance sera notifiée à l’EURL Mandza et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de la Charente.
Fait à Poitiers, le 19 mars 2026.
La juge des référés,
Signé
I. B...
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière
Signé
D. MADRANGE