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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-1901707

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-1901707

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-1901707
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantLESTAVEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés respectivement les 23 septembre 2019, 11 septembre 2020 et 8 septembre 2022, M. C A, représenté par Me Bursztein, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 juillet 2019 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 5 décembre 2018, retiré la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique et a autorisé son licenciement ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnait le principe " non bis in idem " dès lors qu'il avait déjà fait l'objet d'une sanction pour les mêmes faits ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 22 novembre 2019, 1er octobre 2020 et 30 septembre 2022, la société International Cookware, représentée par Me Lestavel conclut au rejet de la requête et demande que soit mis à la charge de M. A la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 août 2022, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que sa décision est motivée et produit, à titre de défense, le rapport établi par la contre-enquêtrice de la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE).

Par une ordonnance du 22 août 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 30 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les conclusions de Mme Benzaid, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Tresca, substituant Me Lestavel, représentant la société International Cookware.

La société International Cookware a produit une note en délibéré qui a été enregistrée le 2 novembre 2022.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

1. Aux termes de l'article L. 2411-5 du code du travail : " Le licenciement d'un membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique, titulaire ou suppléant ou d'un représentant syndical au comité social et économique, ne peut intervenir qu'après autorisation de l'inspecteur du travail. / L'ancien membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique ainsi que l'ancien représentant syndical qui, désigné depuis deux ans, n'est pas reconduit dans ses fonctions lors du renouvellement du comité bénéficient également de cette protection pendant les six premiers mois suivant l'expiration de leur mandat ou la disparition de l'institution. ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'il est saisi d'un recours hiérarchique contre une décision d'un inspecteur du travail statuant sur une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé, le ministre compétent doit, soit confirmer cette décision, soit, si celle-ci est illégale, l'annuler puis se prononcer de nouveau sur la demande d'autorisation de licenciement compte tenu des circonstances de droit et de fait à la date à laquelle il prend sa propre décision. Il ne peut pas, en revanche, à la fois confirmer l'autorisation de l'inspecteur du travail et délivrer une seconde autorisation de licenciement. Par ailleurs, s'il appartient au ministre, saisi par la voie du recours hiérarchique, d'apprécier si la faute reprochée au salarié bénéficiant d'une protection exceptionnelle était d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement compte tenu des règles applicables à son contrat de travail et des exigences propres à l'exécution normale des mandats dont il est investi et de motiver sur ce point sa décision, il n'est pas tenu de mentionner préalablement les raisons pour lesquelles il estime ne pas devoir retenir le motif sur lequel s'est fondé l'inspecteur du travail pour refuser l'autorisation sollicitée.

2. M. A est employé depuis le 1er juin 2011 par la société International Cookware, entreprise de fabrication de verrerie de la marque Pyrex. Il a suivi une formation à compter de juin 2013 afin d'accéder aux fonctions de visiteur qu'il a validée ce qui lui a permis d'occuper alternativement les fonctions de conditionneur et de visiteur au sein de la production. En juin 2014, il a sollicité une formation interne afin d'assurer, en plus de ses fonctions de conditionneur-visiteur au sein du service de la Production, des fonctions dites " relais absentéisme " au sein du service Fusion, qu'il a, elle aussi validée. Le 15 mai 2014, M. A est élu délégué du personnel suppléant et bénéficie à ce titre d'une protection contre le licenciement en vertu des dispositions de l'article L. 2411-1 du code du travail. M. A, alors qu'il remplissait des fonctions de " relais absentéisme " en qualité de composeur, le 11 juillet 2018, réceptionnait un camion de livraison de sable dont la cargaison devait être déversée dans le silo n°4 dédié. Or, le conducteur du camion a commencé à remplir le silo n° 6 réservé au borax. Constatant, avec son employeur son erreur, il a alors alerté le requérant qui, après un contrôle visuel a jugé qu'en raison de la faible quantité de sable déversée, il n'était pas nécessaire de réagir. Le 13 juillet 2018, le conducteur du four a constaté que le verre ne pouvait plus être travaillé, que le four surchauffait et il a été établi que ce dysfonctionnement résultait de l'erreur commise. Par décision du 17 juillet 2019 la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 5 décembre 2018, retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique de M. A et a autorisé son licenciement, la gravité des faits fautifs établis étant suffisante pour en justifier et en l'absence de lien avec le mandat de délégué du personnel exercé par M. A.

3. En l'espèce, si l'employeur de M. A soutient que ce dernier n'a pas respecté la procédure CPU/MD/05/V11 " réception et ensilage des matières premières " qu'il devait respecter et dont il avait pris connaissance lors de sa formation qui s'est déroulée entre 2014 et 2016, il ressort des pièces du dossier d'une part, que cette procédure n'est pas respectée par tous les composeurs, ce que n'ignorait pas son employeur qui n'a pris aucune mesure afin d'y remédier. Cette procédure, ne prévoit pas la mise sous cadenas des tuyaux d'aspiration. Toutefois, en n'ayant pas lui-même procédé à l'identification de la nature du produit transporté par le camion-citerne et au raccordement sur le silo correspondant pour ensilage pneumatique de la matière en vrac, conformément à la fiche de fonction " composeur ", M. A a commis une première faute. Ensuite, comme le précise cette même fiche de fonction, le composeur doit " avertir dans les plus brefs délais sa hiérarchie en cas de risque d'accident ou d'incident sur la santé et la sécurité des personnes, les installations, l'environnement et la maitrise énergétique ". En l'espèce, M. A, après avoir apprécié au jugé visuellement la quantité de sable déversé n'a pas alerté sa hiérarchie de l'incident qui venait de se produire. Ce manquement est constitutif d'une seconde faute.

4. Toutefois, le programme de formation que M. A a suivi afin de pouvoir devenir " relais absentéisme " ne démontre pas qu'il aurait pu savoir qu'il ne pouvait apprécier visuellement l'importance de l'erreur de jugement commise dès lors que le sable, plus lourd que le borax s'était enfoncé. Ensuite, il ne peut être regardé comme expérimenté en qualité de composeur puisque qu'entre 2016 et 2018 il a été seulement affecté 32 jours non consécutifs au poste de composeur. Selon le requérant, son supérieur hiérarchique était dans un autre bâtiment, ce que ne dément pas son employeur qui n'a produit en défense, aucun rapport de ce dernier de nature à préciser le déroulement des faits ni les modalités de cet encadrement notamment en cas de remplacement d'un salarié absent. Enfin, M. A a toujours confirmé les faits dès qu'il a été interrogé ne démontrant aucune intention de dissimulation ou de nuisance. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le requérant aurait antérieurement fait l'objet d'une sanction disciplinaire et il apparait qu'il donne entière satisfaction sur les fonctions qu'il occupe habituellement. Si l'employeur de M. A soutient que cet incident non signalé l'a contraint à arrêter ses lignes de production, occasionnant un préjudice financier, de 96 000 euros, ramené par l'expert-comptable à 92 000 euros, et alors que ce montant est contesté par le requérant du fait de la réutilisation du verre, aucun élément ne permet au juge d'en apprécier l'impact sur la santé financière de l'entreprise. Il en résulte que les fautes commises par M. A, qui présentent un caractère isolé et non intentionnel, si elles justifient d'une sanction disciplinaire, ne sont pas constitutives de faute dont la gravité pouvait justifier la sanction du licenciement. Par suite, le ministre du travail a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 17 juillet 2019 par laquelle la ministre du travail a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 5 décembre 2018, retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique de M. A et a autorisé son licenciement, doit être annulée.

Sur les frais d'instance :

6. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. () ".

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à M. A.

D E C I D E :

Article 1er: décision du 17 juillet 2019 par laquelle la ministre du travail a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 5 décembre 2018, retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique de M. A et a autorisé son licenciement est annulée.

Article 2:L'Etat versera à M. A la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 d code de justice administrative.

Article 3:Le présent jugement sera notifié à M. C A, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et la société International Cookware.

Délibéré après l'audience du 27 octobre 2022 où siégeaient :

- Mme Mège, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

H. D

Le président,

C. MEGE

Le greffier,

M. B

La République mande et ordonne

au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

M. B

mf

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