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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2000234

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2000234

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2000234
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantDURANÇON DELPHINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 février 2020, M. D, représenté par Me Durançon, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 31 octobre 2019 par laquelle la commission de discipline de la maison centrale de Saint-Maur lui a infligé un avertissement ;

3°) d'annuler la décision du 16 décembre 2019 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires a confirmé la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline de la maison centrale de Saint-Maur et a rejeté son recours ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, les frais d'instance en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'incrimination prévue au 1°) de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale est imprécise en tant que le terme d'injonction n'est pas précisément défini ;

- les décisions attaquées méconnaissent les règles pénitentiaires européennes et de déontologie de la profession de surveillant pénitentiaire ;

- elles sont illégales dès lors que l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale méconnaît le principe de légalité des délits et des peines garanti par les articles 5 et 8 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, l'article 11 de la déclaration universelle des droits de l'homme, l'article 7 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la Constitution de 1958 et son article 34, les articles 111-3 et 111-4 du code pénal et la décision du Conseil constitutionnel du 20 janvier 1991 en ce qu'il ne donne pas de définition précise des termes " injonction du personnel de l'établissement " ;

- les décisions sont entachées d'une inexactitude matérielle des faits et que l'ensemble des moyens tels que l'audition de témoins ou le visionnage de la vidéosurveillance n'ont pas été mis à disposition de la commission pour pouvoir décider.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 avril 2021, le garde des Sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

M. D a produit un mémoire, enregistré le 7 octobre 2020, qui n'a pas été communiqué.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 février 2022.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la Constitution ;

- la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 ;

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénal ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi du n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, à laquelle aucune des parties n'était présente ou représentée :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de Mme Benzaid, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D est incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur depuis le 25 février 2011 où il purge une peine de réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une mesure de sûreté de 22 ans prononcée par la Cour d'assises d'Indre-et-Loire le 29 mars 2005. Il a fait l'objet d'un avertissement par la commission de discipline de l'établissement confirmé par le directeur interrégional des services pénitentiaires.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, (). L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

3. M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 19 février 2022. Il n'y a donc plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 31 octobre 2019 de la commission de discipline de la maison centrale de Saint-Maur :

4. Aux termes de l'article R. 57-7-32 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Le détenu qui entend contester la sanction disciplinaire dont il est l'objet doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout autre recours. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet. " ;

5. L'institution par ces dispositions d'un recours administratif préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il s'ensuit que la décision prise à la suite du recours se substitue nécessairement à la décision initiale et qu'elle seule est susceptible d'être déférée au juge de la légalité. Si l'exercice d'un tel recours a pour but de permettre à l'autorité administrative, dans la limite de ses compétences, de remédier aux illégalités dont pourrait être entachée la décision initiale, sans attendre l'intervention du juge, la décision prise sur le recours n'en demeure pas moins soumise elle-même au principe de légalité.

6. M. D demande l'annulation tant de la décision du 31 octobre 2019 de la commission de discipline de la maison centrale de Saint-Maur prononçant à son encontre un avertissement que la décision du 16 décembre 2019 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a confirmé cette décision et rejeté son recours. Cette dernière décision qui arrête définitivement la position de l'administration s'est substituée à la décision initiale. Par suite, les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision rendue le 3 octobre 2019 par la commission de discipline de la maison centrale de Saint-Maur sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 16 décembre 2019 du directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon :

7. En premier lieu, M. D soutient que le surveillant rédacteur du compte-rendu d'incident était tenu de lui proposer une médiation avant de rédiger son compte-rendu. Il ne ressort d'aucun texte ni d'aucun principe de droit qu'un surveillant pénitentiaire doive faire précéder la rédaction de son compte-rendu d'infraction d'une " médiation ". Dès lors, le moyen ne pourra être qu'écarté.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen " La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. ". Aux termes de l'article 6 de cette même déclaration : " La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. ". Aux termes de l'article 7 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Nul ne peut être condamné pour une action ou une omission qui, au moment où elle a été commise, ne constituait pas une infraction d'après le droit national ou international. De même il n'est infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l'infraction a été commise. 2. Le présent article ne portera pas atteinte au jugement et à la punition d'une personne coupable d'une action ou d'une omission qui, au moment où elle a été commise, était criminelle d'après les principes généraux de droit reconnus par les nations civilisées. ". Aux termes de l'article 34 de la Constitution " La loi fixe les règles concernant : () - la détermination des crimes et délits ainsi que les peines qui leur sont applicables ; la procédure pénale ; l'amnistie ; la création de nouveaux ordres de juridiction et le statut des magistrats ; (). ". Aux termes de l'article 111-3 du code pénal " Nul ne peut être puni pour un crime ou pour un délit dont les éléments ne sont pas définis par la loi, ou pour une contravention dont les éléments ne sont pas définis par le règlement. Nul ne peut être puni d'une peine qui n'est pas prévue par la loi, si l'infraction est un crime ou un délit, ou par le règlement, si l'infraction est une contravention. " et de l'article 111-4 du même code " La loi pénale est d'interprétation stricte. "

9. Aux termes du 1°) de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Constitue une faute disciplinaire du deuxième degré le fait, pour une personne détenue : 1° De refuser de se soumettre à une mesure de sécurité définie par une disposition législative ou réglementaire, par le règlement intérieur de l'établissement pénitentiaire ou par toute autre instruction de service ou refuser d'obtempérer immédiatement aux injonctions du personnel de l'établissement ; () ". Il résulte de ces dispositions qu'en dehors de l'hypothèse où l'injonction adressée à un détenu par un membre du personnel de l'établissement pénitentiaire serait manifestement de nature à porter une atteinte à la dignité de la personne humaine, tout ordre du personnel pénitentiaire doit être exécuté par les détenus. Le refus d'obtempérer à une injonction d'un membre du personnel tout comme le refus de se soumettre à une mesure de sécurité définie par une disposition législative ou réglementaire, par le règlement intérieur de l'établissement pénitentiaire ou par toute autre instruction de service constitue une faute disciplinaire du deuxième degré qui est de nature à justifier une sanction.

10. L'article précité du code de procédure pénale dont les dispositions sont désormais reprises à l'article R. 232-5 du code pénitentiaire qui vise tout ordre non contraire à la dignité du détenu et plus particulièrement le terme d'injonction, contrairement à ce que soutient M. D ne prête pas à interprétation. Ainsi la rédaction de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale ne méconnaît ni l'objectif de clarté et d'intelligibilité de la norme ni le principe de légalité des délits et des peines. Enfin, la décision prise par le directeur interrégional des services pénitentiaires indique clairement par mise en gras et surlignage la partie du texte du 1°) de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale alors en vigueur sur la base duquel a été prise la sanction. Dès lors, le moyen tiré de l'absence de précision et de clarté du 1° de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale alors en vigueur ne peut qu'être écarté.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-33 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : 1° L'avertissement ; () 8° La mise en cellule disciplinaire ". Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

12. De première part, il ressort des pièces du dossier, et en particulier du compte-rendu d'incident rédigé le jour même de la survenue des faits reprochés ainsi que du rapport d'enquête du 23 octobre 2019, qu'à l'issue de sa promenade le 21 octobre 2019, en pénétrant dans le couloir devant le ramener à sa cellule, M. D a tapé des pieds afin de se débarrasser de la boue collée à ses semelles de chaussures ce que l'intéressé ne conteste pas. Sur injonction du surveillant, il lui a été intimé l'ordre de cesser sans délai de répandre des saletés et de procéder à leur nettoyage. M. D a alors continué de taper des pieds ce qui n'est là encore pas contesté et aurait au surplus proféré des propos " défiants ". Le requérant qui nie avoir tenu les propos qui lui sont prêtés explique son geste par la nécessité de dégourdir ses jambes afin d'en recouvrer ses sensations suite à un grave accident de la route survenu le 1er juillet 1978. Il ne conteste cependant pas avoir refusé de procéder au nettoyage du couloir et n'établit pas que son état physique résultant tant de l'accident précité que de sa pathologie cardiaque et la blessure à sa main droite faisait obstacle au nettoyage du couloir. De même, l'argument selon lequel il redoutait, s'il exécutait la tâche de nettoyage commandée par le gardien, de se voir reconnaître la qualité de travailleur au sein de l'établissement et ainsi risquer de perdre sa pension de retraite ne saurait justifier le refus d'exécuter une simple tâche dont le caractère strictement limité dans le temps et dans la durée ne peut s'assimiler à l'attribution d'un emploi pérenne au sein de l'établissement, mais seulement à la nécessité de respecter les règles les plus élémentaires de la vie en collectivité mentionnées dans le règlement intérieur de l'établissement. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'administration se serait fondée sur des images de vidéosurveillance relatives à la survenue de l'incident ni même que de telles images existeraient ni que l'avocat du requérant lors de son intervention devant la commission de discipline en aurait demandé le visionnage ni que des témoins doivent être nécessairement entendus. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que l'administration pénitentiaire aurait inexactement qualifié les faits à l'origine de la sanction qui lui a été infligée. Dès lors, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon, en confirmant l'avertissement prononcé par la commission disciplinaire de la maison centrale de Saint-Maur, n'a ni inexactement apprécié la matérialité des faits de l'espèce, ni commis d'erreur dans la qualification juridique de ceux-ci en estimant qu'en refusant d'obéir à une injonction d'un surveillant le requérant avait commis une faute disciplinaire.

13. De seconde part, il appartient à l'administration pénitentiaire de prononcer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, une sanction adéquate dont la nature et le quantum ne doivent pas être disproportionnés par rapport à la nature et à la gravité de la faute disciplinaire commise. A ce titre, le comportement général en détention de la personne détenue peut être pris en compte pour le choix du quantum de la sanction.

14. Il ressort des pièces du dossier que depuis son incarcération le 25 février 2011 à la maison centrale de Saint-Maur, M. D n'a pas fait l'objet de comportement ayant conduit l'administration pénitentiaire à prendre à son encontre une ou des sanctions disciplinaires. Dans ces conditions, compte tenu de la nature de la faute commise et de ses antécédents disciplinaires, le prononcé d'un simple avertissement, qui constitue la sanction la moins grave dans l'échelle des sanctions pouvant être infligées, ne peut être regardé comme disproportionné par rapport aux faits reprochés. Le fait que cette sanction puisse avoir des conséquences sur une éventuelle réduction de la période de sûreté et le bénéfice d'une libération conditionnelle dont il pourrait bénéficier est en tout état de cause sans incidence sur sa légalité. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation. Dès lors, le moyen tiré du caractère disproportionné de la sanction ne peut qu'être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 16 décembre 2019 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé à l'encontre de la sanction initiale en date du 31 octobre 2019.

Sur les frais de l'instance :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme que M. D et son conseil demandent au titre des frais exposés pour leur recours au juge.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de M. D est rejetée.

Article 2:Les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3:Le présent jugement sera notifié à M. C D et au garde des Sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Christophe, premier conseiller,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

Le rapporteur,

F. B

Le président,

N. NORMAND

Le greffier,

M. A

La République mande et ordonne

au garde des Sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

M. A

mf

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