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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2100355

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100355

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2100355
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantDURANÇON DELPHINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 février 2021, M. D E, représenté par Me Durançon, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) à titre principal :

- d'annuler la décision du 3 février 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, l'a maintenu à l'isolement à compter du 4 février 2021 et jusqu'au 4 mai 2021 ;

- d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice d'ordonner la main levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

à titre subsidiaire :

- de juger que son maintien à l'isolement sous régime d'une gestion sécurisée n'est pas adapté ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la procédure relative à la proposition de prolongation de sa mise à l'isolement est irrégulière dès lors qu'elle émane d'une autorité autre que le chef d'établissement ;

- la procédure relative au débat contradictoire préalable est irrégulière dès lors qu'il n'est pas démontré que l'officier du bureau de la gestion et de la détention bénéficiait d'une délégation pour organiser ce débat ;

- la procédure relative au débat contradictoire préalable est irrégulière dès lors que :

' certains éléments qui fondent la décision du 3 février 2021 ne lui ont pas été préalablement communiqués en méconnaissance des dispositions de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, le principe du contradictoire ayant ainsi été méconnu ;

' l'avis écrit du médecin n'a pas été communiqué préalablement au débat contradictoire, en méconnaissance des articles R. 57-7-64 et R. 57-7-73 du code de procédure pénale ; l'administration n'a pas tenu compte de son état de santé dès lors qu'aucun rendez-vous médical n'a été organisé avec le psychiatre entre le 16 novembre 2020 et le 4 janvier 2021 ;

' le dossier qui lui a été communiqué ne comportait pas l'avis écrit du juge de l'application des peines, en méconnaissance de l'article R. 57-7-78 du code de procédure pénale ;

' le rapport du directeur interrégional des services pénitentiaires n'a pas respecté le délai prévu par la circulaire du 14 avril 2011 ;

- la décision est insuffisamment motivée dès lors qu'elle se fonde sur des faits anciens ;

- un point essentiel a été méconnu dans l'appréciation de sa situation dès lors que face à une situation générant de l'anxiété, il a su faire preuve de grande maturité et de recul pour contacter son avocat et initier des recours juridiques, démontrant ainsi son investissement dans une nouvelle dynamique où la violence n'a plus sa place ; il n'est pas démontré qu'il existe à ce jour des raisons de craindre pour la sécurité de l'établissement.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 septembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mars 2021.

La clôture de l'instruction a été fixée au 26 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Siquier a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

2. M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 mars 2021. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions de M. E tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les autres conclusions de la requête :

En ce qui concerne la régularité de la procédure :

3. Aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef d'établissement peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue et à son avocat les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires. / Si la personne détenue ne comprend pas la langue française, les informations sont présentées par l'intermédiaire d'un interprète désigné par le chef d'établissement. Il en est de même de ses observations, si elle n'est pas en mesure de s'exprimer en langue française. / Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. / Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice. / La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef d'établissement. ".

4. Aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. L'administration n'est pas tenue de satisfaire les demandes d'audition abusives, notamment par leur nombre ou leur caractère répétitif ou systématique. ".

5. Aux termes de l'article R. 57-7-73 du code de procédure pénale alors en vigueur : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. () ". Le placement à l'isolement d'un détenu contre son gré constitue, eu égard à l'importance de ses effets sur les conditions de détention, une décision susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Le juge administratif exerce un contrôle restreint sur les motifs d'une telle mesure qui doit être fondée sur des motifs de précaution et de sécurité.

6. Aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-78 du code de procédure pénale alors en vigueur : " () / Lorsque l'isolement est prolongé au-delà d'un an, le chef d'établissement, préalablement à la décision, sollicite l'avis du juge de l'application des peines s'il s'agit d'une personne condamnée ou du magistrat saisi du dossier de la procédure s'il s'agit d'une personne prévenue. / () ".

7. En premier lieu, conformément à l'arrêté n° 36-2020-07-01-031 du 1er juillet 2020 portant délégation de signature et régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Indre le 3 juillet 2020, M. B, directeur adjoint à la cheffe de la maison centrale de Saint-Maur, était régulièrement habilité à signer le 7 janvier 2021 la proposition de prolongation de la mesure d'isolement, qui contrairement à ce que soutient le requérant n'a pas été signée par M. C.

8. En deuxième lieu, aucune disposition n'impose que l'agent pénitentiaire qui assure l'organisation de la procédure contradictoire dispose à cet effet d'une délégation de signature.

9. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que la mise en œuvre de la procédure contradictoire prévue par l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration a été notifiée à M. E dès le 29 décembre 2020. Il a été informé ce jour-là de ce qu'une prolongation de placement à l'isolement était envisagée à son encontre, de son droit à être assisté par un avocat, de son droit à consulter les pièces du dossier et de présenter des observations écrites et orales s'il le souhaitait. L'avocate du requérant, empêchée, a produit des observations écrites avant la tenue de l'audience contradictoire. Si M. E soutient que son dossier était incomplet en l'absence de communication des écrits relatifs aux points soulevés dans la proposition de maintien à l'isolement, un rapport de synthèse de l'établissement concernant son comportement et son évolution lui a été remis dans le cadre de la procédure. Enfin, il a fait valoir ses observations lors de l'audience du 4 janvier 2021.

10. En quatrième lieu, le garde des sceaux, ministre de la justice produit en défense un certificat médical établi par un médecin du pôle médecine d'urgence du centre hospitalier de Châteauroux le 4 janvier 2021, avant que ne soit prononcée la décision attaquée. Par ailleurs, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose à l'administration pénitentiaire de communiquer l'avis médical prévu par l'article R. 57-7-73 du code de procédure pénale à la personne détenue ni davantage à son conseil.

11. En cinquième lieu, le garde des sceaux, ministre de la justice produit en défense l'avis du juge de l'application des peines daté du 4 janvier 2021, avant que ne soit prononcée la décision attaquée. Par ailleurs, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose à l'administration pénitentiaire de communiquer l'avis médical prévu par l'article R. 57-7-78 du code de procédure pénale à la personne détenue ni davantage à son conseil.

12. En dernier lieu, la circulaire du 14 avril 2011 se borne à formuler des recommandations à l'administration pénitentiaire et ne peut être utilement invoquée à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir pour tenter de contester la teneur du rapport établi par le directeur interrégional des services pénitentiaires.

13. Il résulte de ce qui précède que la décision du 3 février 2021 attaquée a été prise aux termes d'une procédure régulière.

En ce qui concerne la décision du 3 février 2021 :

14. En l'espèce, la décision attaquée est fondée sur le profil pénal du requérant, de ses antécédents et de son comportement actuel en détention. M. E est incarcéré depuis le 29 juin 2012. Il a été condamné dans neuf affaires correctionnelles notamment pour des actes d'une particulière violence. Le parcours carcéral du requérant est émaillé d'incidents disciplinaires d'une grande violence comme en témoignent ses condamnations pour agression et prises d'otage à l'encontre des personnels. L'intéressé a tenté de prendre en otage, le 10 juin 2014, deux personnes de surveillance du centre pénitentiaire de Metz et a été condamné pour ces faits à quatre ans d'emprisonnement. Il a également, le 13 janvier 2014, pris en otage une psychologue au centre de détention de Toul et a été condamné à trois ans d'emprisonnement. Le 30 juin 2016, il a de nouveau pris en otage une psychologue, à la maison centrale d'Ensisheim et a été condamné à huit ans d'emprisonnement. L'intéressé a de nouveau manifesté des velléités de prise d'otage au centre pénitentiaire de Vendin le Vieil attestées par la découverte, le 1er mai 2019, lors d'une fouille de palpation, de deux armes artisanales type poinçons témoignant d'une suspicion de prise d'otage et confortées par les dires de l'intéressé déclarant : " j'allais passer à l'acte pendant le mouvement buanderie, vous avez de la chance ". Il a été alors placé à l'isolement jusqu'au 19 juin 2019. Le 15 mars 2020, l'intéressé a refusé de réintégrer sa cellule, a été mis en prévention et a été sanctionné de cinq jours de cellule disciplinaire. A l'issue de sa sanction, il a refusé de sortir du quartier disciplinaire. Suite à sa demande, il a été replacé le 23 mars 2020 au quartier d'isolement au motif qu'il ne supportait plus la vie collective en détention. Il a été placé à la maison centrale de Saint-Maur le 20 août 2020. Le 1er octobre 2020, il exprimait de nouveau sa volonté de mettre en œuvre une prise d'otage au sein du quartier d'isolement pendant qu'il travaillait. L'intéressé a été déclassé et placé en cellule sécurisée, menotté dans tous ses mouvements et accompagné de personnels de surveillance en tenue pare-coups. Depuis, M. E se montre particulièrement intolérant à la frustration notamment en ce qui concerne son manque de tabac, tapant à la grille et jetant tous les objets qui sont à sa portée dans sa cellule. Il résulte des différentes observations l'extrême tension dont fait preuve l'intéressé, son impatience à être transféré et son manque régulier de tabac qui entraînent des crises récurrentes de colère et de violence. Un téléphone portable a été retrouvé dans sa cellule le 8 décembre 2020. Il a été sanctionné de sept jours de cellule disciplinaire pour ces faits. Dans ces conditions, contrairement à ce que soutient le requérant, la décision est motivée par des faits récents. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

15. Pour les mêmes motifs, le maintien à l'isolement sous le régime d'une gestion sécurisée n'est entaché d'aucune erreur manifeste d'appréciation.

16. Il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision attaquée. Par conséquent, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er: Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle présentée par M. E.

Article 2:Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 3:Le présent jugement sera notifié à M. D E, à Me Durançon et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 21 décembre 2023 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2024.

La rapporteure,

H. SIQUIER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef,

La Greffière

M. A

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