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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2101021

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101021

jeudi 14 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2101021
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantMARTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 juin 2021, M. C A, représenté par Me Marty, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du préfet de la Haute-Vienne en date du 8 février 2021 par laquelle il a rejeté sa demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse, Mme B E ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne, à titre principal de lui accorder ce regroupement familial, à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa situation dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, puis sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le préfet de la Haute-Vienne s'est à tort estimé en situation de compétence liée pour refuser de lui accorder la mesure de regroupement familial sollicitée au seul motif de la présence en France de son épouse ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte manifestement disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 octobre 2021, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 avril 2021.

La clôture de l'instruction a été fixée au 29 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Siquier a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " Le ressortissant étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial, par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans, et les enfants du couple mineurs de dix-huit ans " ; selon l'article L. 411-6 du même code alors en vigueur : " Peut être exclu du regroupement familial : / () / 3° Un membre de la famille résidant en France. ".

2. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

3. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises notamment, comme en l'espèce, en cas de présence illégale sur le territoire français de membres de la famille bénéficiaire de la demande. Il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A est titulaire d'une carte de résident en cours de validité d'une durée de dix ans et partage une vie commune avec Mme E, qu'il a épousée le 10 janvier 2017 en Guinée, depuis décembre 2017, date d'arrivée de celle-ci sur le territoire national. Le couple a donné naissance, le 10 novembre 2019 à un premier enfant, puis le 2 octobre 2020 à un second enfant. Eu égard à l'ensemble de ces éléments et en particulier à la stabilité de la relation du couple, à l'implantation de Mme E en France, à la présence de deux très jeunes enfants, le requérant est fondé à soutenir qu'en rejetant sa demande de regroupement familial, le préfet de la Haute-Vienne a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

5. Eu égard aux motifs d'annulation retenus par le présent arrêt, et en l'absence de contestation du préfet quant aux autres conditions du regroupement familial fixées aux 2° et 3° de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la présente décision implique nécessairement qu'il soit fait droit à la demande de M. A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de faire droit à la demande de regroupement familial de M. A au bénéfice de son épouse, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Marty renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'état, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à ce conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er: La décision du 8 février 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse, Mme B E est annulée.

Article 2:Il est enjoint au préfet de la Haute-Vienne de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à Mme B E, dans un délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement.

Article 3:L'Etat versera à Me Marty, avocat de M. A, une somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Marty et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 15 février 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2024.

La rapporteure,

H. SIQUIER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. DELAGE

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

La Greffière

M. DELAGE

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