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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2101381

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101381

mardi 7 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2101381
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantGAFFET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 août 2021, Mme A B, représentée par Me Gaffet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 13 juillet 2021 par laquelle le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges lui a appliqué une retenue de 10/30ème sur son salaire en raison d'une absence injustifiée pour la période du 30 juin au 9 juillet 2021 et de la décision du 6 août 2021 de la directrice interrégionale des services pénitentiaires (DISP) de Bordeaux portant rejet de son recours hiérarchique formé contre cette décision ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence des signataires des décisions des 13 juillet et 6 août 2021 ;

- elle n'a pas été régulièrement convoquée à la visite médicale de contrôle exigée par son employeur ;

- n'ayant notamment pas reçu de mise en demeure préalable au prononcé de la retenue sur son salaire, elle n'a pas été mise à même de faire valoir des éléments avant que cette mesure ne soit prise ;

- la prolongation d'arrêt de travail qui lui a été prescrite pour la période du 25 juin au 9 juillet 2021 était pleinement justifiée compte tenu de son état de santé, de sorte que l'administration a commis une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 octobre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non-fondée.

Il fait valoir que :

- le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision du 6 août 2021, qui a trait aux vices propres d'une décision prise sur un recours administratif qui n'est pas un préalable obligatoire à la saisine du juge administratif, est inopérant ;

- les moyens soulevés à l'encontre de la décision du 13 juillet 2021 sont inopérants dans la mesure où le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges était, en raison de l'absence de service fait, en situation de compétence liée pour prononcer une retenue sur salaire ;

- aucun des moyens opérants soulevés par Mme B n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 61-825 du 29 juillet 1961 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Boschet,

- les conclusions de M. Houssais, rapporteur public,

- et les observations de Me Moreau, substituant Me Gaffet, pour Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Surveillante pénitentiaire à la maison d'arrêt de Limoges, Mme B a subi, le 4 juin 2021, une intervention chirurgicale portant notamment sur ses cuisses. Dans les suites de cette intervention, elle a transmis à son employeur un avis de prolongation d'arrêt de travail pour la période du 25 juin au 9 juillet 2021. Se fondant sur la circonstance que Mme B ne s'était pas présentée à une contre-visite de contrôle du 30 juin 2021 à 16h20, le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges, par une décision du 13 juillet 2021 notifiée le 30 juillet 2021, a prononcé une retenue sur le salaire de l'intéressée pour absence injustifiée du 30 juin au 9 juillet 2021. Mme B demande au tribunal d'annuler cette décision du 13 juillet 2021 et la décision du 6 août 2021 par laquelle la DISP de Bordeaux a rejeté son recours hiérarchique.

Sur l'étendue du litige :

2. Par une décision du 2 août 2021, qu'il a cette fois lui-même signée, et qui procède aussi à une retenue sur le salaire de Mme B pour absence injustifiée pour la période du 30 juin au 9 juillet 2021, le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges doit être regardé comme ayant implicitement mais nécessairement retiré sa décision du 13 juillet 2021. Ainsi, les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 13 juillet 2021, qui avait disparu de l'ordonnancement juridique avant la date d'introduction de la requête, sont sans objet. Toutefois, Mme B doit être regardée comme demandant l'annulation de la décision du 2 août 2021 ayant la même portée que celle du 13 juillet 2021.

Sur le bien-fondé des conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, dans sa version applicable au litige : " Le fonctionnaire en activité a droit : () / 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. Le fonctionnaire conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence. Le bénéfice de ces dispositions est subordonné à la transmission par le fonctionnaire, à son administration, de l'avis d'arrêt de travail justifiant du bien-fondé du congé de maladie, dans un délai et selon les sanctions prévus en application de l'article 35 ". Selon l'article 35 de cette loi : " Des décrets en Conseil d'Etat : 1° Fixent les modalités des différents régimes de congé, déterminent leurs effets sur la situation administrative du fonctionnaire et prévoient les obligations auxquelles le fonctionnaire demandant le bénéfice ou bénéficiant des congés prévus aux 2°, 3° et 4° de l'article 34 est tenu de se soumettre en vue de l'octroi ou du maintien de ces congés, sous peine de voir réduire ou supprimer le traitement qui lui avait été conservé ". Aux termes de l'article 25 du décret du 14 mars 1986 relatif à la désignation des médecins agréés, à l'organisation des conseils médicaux, aux conditions d'aptitude physique pour l'admission aux emplois publics et au régime de congés de maladie des fonctionnaires, dans sa version applicable au litige : " Pour obtenir un congé de maladie ainsi que le renouvellement du congé initialement accordé, le fonctionnaire adresse à l'administration dont il relève, dans un délai de quarante-huit heures suivant son établissement, un avis d'interruption de travail. Cet avis indique, d'après les prescriptions d'un médecin, d'un chirurgien-dentiste ou d'une sage-femme, la durée probable de l'incapacité de travail. () / L'administration peut faire procéder à tout moment à la contre-visite du demandeur par un médecin agréé ; le fonctionnaire doit se soumettre, sous peine d'interruption du versement de sa rémunération, à cette contre-visite ".

4. Aux termes de l'article 4 de la loi du 29 juillet 1961 de finances rectificative pour 1961, dans sa version applicable au litige : " Le traitement exigible après service fait, conformément à l'article 22 (premier alinéa) de l'ordonnance n° 59-244 du 4 février 1959 relative au statut général des fonctionnaires est liquidé selon les modalités édictées par la réglementation sur la comptabilité publique. / L'absence de service fait, pendant une fraction quelconque de la journée, donne lieu à une retenue dont le montant est égal à la fraction du traitement frappée d'indivisibilité en vertu de la réglementation prévue à l'alinéa précédent. / Il n'y a pas service fait : / 1°) Lorsque l'agent s'abstient d'effectuer tout ou partie de ses heures de services ".

5. Il résulte de ces dispositions que l'administration ne peut en principe interrompre le versement de la rémunération d'un agent lui demandant le bénéfice d'un congé de maladie en produisant un avis médical d'interruption de travail qu'en faisant procéder à une contre-visite par un médecin agréé. L'administration peut procéder à une retenue sur le salaire de l'agent lorsqu'il a lui-même organisé les conditions dans lesquelles la contre-visite s'est avérée impossible, soit qu'il n'ait pas indiqué l'adresse où il pouvait y être procédé, soit qu'il ait refusé la contre-visite ou ait organisé son absence sans motif valable.

6. Le garde des sceaux, ministre de la justice, se borne à produire un tableau de suivi issu du site internet de La Poste duquel il ressort seulement qu'une " lettre suivie n° 3X00618805110 " a été prise en charge par La Poste le vendredi 25 juin 2021 et déposée dans la boîte à lettres du destinataire le samedi 26 juin 2021. Alors que les nom, prénom et adresse de Mme B, l'identité de l'expéditeur et l'objet de la correspondance n'apparaissent pas sur ce tableau de suivi, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée, ayant reçu notification le 30 juillet 2021 de la décision du 13 juillet 2021, a, dans son recours hiérarchique devant la DISP de Bordeaux rédigé le 31 juillet 2021, expressément contesté avoir reçu une convocation à la contre-visite de contrôle, et a demandé au chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges, par un courrier du 3 août 2021 resté sans réponse, de lui transmettre cette convocation. Au regard de ces éléments, et quand bien même le compte rendu de contrôle médical établi le 1er juillet 2021 par le service médical patronal installé à Paris mentionne comme " numéro de convocation " le même numéro que celui de la " lettre suivie ", l'administration, qui a fait le choix de ne pas recourir à un envoi par lettre recommandée avec avis de réception, ne peut être regardée comme apportant la preuve, qu'elle supporte, que la requérante a effectivement reçu à son domicile, le 26 juin 2021, une convocation à une contre-visite de contrôle prévue le 30 juin 2021 à 16h20. Il s'ensuit que le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges ne pouvait pas légalement se fonder sur l'absence de Mme B à cette contre-visite de contrôle pour prononcer une retenue sur son salaire pour absence injustifiée du 30 juin au 9 juillet 2021.

7. En second lieu, dans la mesure où, pour décider de pratiquer une retenue sur le salaire de Mme B, le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges, en refusant de tenir compte de l'avis de prolongation d'arrêt de travail qui lui avait été adressé, a implicitement mais nécessairement remis en cause le bien-fondé de cet avis, et s'est ainsi livré à une appréciation de la situation de l'agent pour lui refuser un avantage dont l'attribution constitue un droit, le garde des sceaux, ministre de la justice, ne peut valablement soutenir que l'administration était placée en situation de compétence liée pour prendre cette décision.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 2 août 2021 par laquelle le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges lui a appliqué une retenue de 10/30ème sur son salaire en raison d'une absence injustifiée pour la période du 30 juin au 9 juillet 2021 et de la décision du 6 août 2021 de la DISP de Bordeaux portant rejet de son recours hiérarchique formé contre cette décision.

Sur les frais liés au litige :

9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante, une somme de 1 200 euros à verser à Mme B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 2 août 2021 par laquelle le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Limoges a appliqué à Mme B une retenue de 10/30ème sur son salaire en raison d'une absence injustifiée pour la période du 30 juin au 9 juillet 2021 et la décision du 6 août 2021 de la DISP de Bordeaux portant rejet de son recours hiérarchique formé contre cette décision sont annulées.

Article 2 : L'Etat versera une somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Mme B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Artus, président,

M. Martha, premier conseiller,

M. Boschet, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2023.

Le rapporteur,

J.B. BOSCHET

Le président,

D. ARTUSLe greffier,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

G. JOURDAN-VIALLARD

mf

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