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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2101414

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101414

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2101414
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantSAIDI COTTIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 septembre 2021, M. E D, représenté par Me Saidi-Cottier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 juillet 2021 par laquelle le ministre de la justice a décidé la prolongation de sa mise à l'isolement du 7 juillet 2021 au 7 octobre 2021 ;

2°) de mettre fin à la mesure de placement à l'isolement le concernant ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros, à son bénéfice, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence de son signataire ;

- la décision de prolongation de la mesure d'isolement prise le 26 avril 2021 à son encontre, qui est le support de la prolongation contestée, est entachée de nullité, si bien que la nouvelle demande de prolongation ne peut valablement être admise ;

- la décision doit être annulée pour absence d'avis conforme du médecin, l'avis émis le 4 juin 2021 n'ayant pas été précédé d'une visite médicale ;

- le refus des visites médicales n'est pas un motif de nature à justifier la prolongation contestée ; aucun incident n'est intervenu depuis son arrivée au centre pénitentiaire de Châteauroux ; son maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés n'est pas de nature à justifier une prolongation de sa mise à l'isolement, pas plus que sa condamnation et son passé pénal ; le motif tiré de son comportement prosélyte ne repose sur aucun élément concret et il conserve son droit à l'exercice du culte prévu à l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale et à l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; la liberté de religion est également applicable en milieu carcéral ; la décision en litige est injustifiée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mars 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gaullier-Chatagner ;

- et les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D a été écroué le 14 février 2013 et incarcéré au sein du centre pénitentiaire de Châteauroux le 22 janvier 2021. Par une décision du 6 juillet 2021, le garde des sceaux, ministre de la justice, a prolongé son placement à l'isolement pour la période courant du 7 juillet 2021 au 7 octobre 2021. M. D demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable () ".

3. En vertu du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du gouvernement, le directeur de l'administration pénitentiaire a reçu délégation à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, dans la limite de ses attributions, tous actes, arrêtés et décisions à l'exclusion des décrets. Par un arrêté du 25 juin 2021, régulièrement publié au Journal officiel de la République française le 27 juin 2021, le directeur de l'administration pénitentiaire a, ainsi qu'il y était autorisé, subdélégué sa signature aux fins de signer au nom du garde des sceaux, " tous actes, arrêtés et décisions " dans la limite de leurs attribution, au profit de Mme B A, directrice des services pénitentiaires, adjointe au chef du bureau de gestion de la détention, signataire de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-73 du code de procédure pénale alors en vigueur : " () L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

5. Si le requérant soutient que l'avis du médecin recueilli en application des dispositions citées au point précédent n'a pas été régulièrement précédé d'une visite médicale, le ministre produit un " certificat de prolongation d'isolement " du médecin daté du 4 juin 2021 mentionnant que l'état de santé du requérant est compatible avec sa prolongation et il ne ressort d'aucune pièce du dossier que ce certificat aurait été rédigé sans visite préalable et en méconnaissance de l'article R. 4127-28 du code de la santé publique. Les moyens tirés d'une méconnaissance de l'article R 57-7-73 du code de procédure pénale et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent par suite être écartés.

6. En troisième lieu, l'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale.

7. La décision de prolongation de la mise à l'isolement de M. D en litige, portant sur la période du 7 juillet 2021 au 7 octobre 2021, n'a pas été prise pour l'application de la décision de prolongation dont il avait antérieurement fait l'objet à compter du 1er mai 2021, laquelle ne constitue pas davantage la base légale de la décision contestée. Le moyen tiré de ce que la décision de prolongation en litige serait illégale dès lors qu'elle serait fondée sur une prolongation elle-même entachée de nullité est par suite inopérant et doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire () ". Selon l'article R. 57-7-73 de ce code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé () ". Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D a été condamné à une peine de dix-huit ans d'emprisonnement, assortie d'une période de sûreté, par un arrêt rendu en matière correctionnel le 17 décembre 2020 par la cour d'appel de Paris pour " participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte terrorisme ", en récidive. Par une décision du 7 septembre 2020, M. D a été maintenu au répertoire des détenus particulièrement signalés (DPS), en raison de " son discours constant et ostentatoire laissant craindre une adhésion toujours revendiquée à la cause terroriste " et de " son comportement ouvertement prosélyte " caractérisé par " ses chants religieux à haute voix dans sa cellule de manière à ce qu'il soit entendu ". Cette même décision fait état de la découverte, au mois de février 2020, de documents comportant des messages religieux écrits de sa main, destinés pour certains à une détenue isolée et fragile et mentionne, par référence à des observations intervenues au mois de mars 2020 en particulier, " de nombreuses observations relevant qu'il est à l'origine de faits de tapage au sein du quartier d'isolement et qu'il pourrait agresser tant les personnels que ses codétenus ". En outre, un rapport émis le 23 juin 2021 par la cheffe d'établissement du centre pénitentiaire de Châteauroux précise que si le requérant semble plus serein dans ses relations avec l'administration pénitentiaire, il " appelle régulièrement les nouveaux venus au quartiers d'isolement à prier " et a eu des contacts téléphoniques avec une jeune fille condamnée pour des faits de terrorisme, le document précisant que le juge de l'application des peines compétent en matière de terrorisme " vient de prononcer une interdiction d'entrer en contact ". Dans ces conditions, au vu de la condamnation prononcée en 2020 à l'encontre du requérant et de la persistance de son comportement prosélyte, le ministre n'a commis ni erreur de fait ni erreur manifeste d'appréciation en estimant que la prolongation de son placement à l'isolement était nécessaire pour garantir le bon ordre au sein de l'établissement. Les moyens tirés de ce que la décision de prolongation en litige serait entachée d'une inexactitude matérielle des faits et d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites. / 2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. / La personne détenue placée à l'isolement est seule en cellule. / Elle conserve ses droits à l'information, aux visites, à la correspondance écrite et téléphonique, à l'exercice du culte et à l'utilisation de son compte nominatif () ".

11. Ainsi qu'il a été exposé précédemment, la prolongation de la mise à l'isolement de M. D, qui conserve le droit d'exercer librement son culte, et notamment de prier, dans la limite des contraintes inhérentes à la détention, est justifiée par la nécessité de préserver le bon ordre et la sécurité dans l'établissement pénitentiaire. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le prolongement de la mesure de mise à l'isolement en litige serait motivé par une volonté d'empêcher le requérant de manifester sa liberté de religion. Par suite, les moyens tirés de la violation des stipulations de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale doivent être écartés.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 6 juillet 2021 par laquelle le ministre de la justice a décidé la prolongation de la mise à l'isolement de M. D du 7 juillet 2021 au 7 octobre 2021 doivent être rejetées et, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à ce qu'il soit mis fin à cette mesure et ses conclusions relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de M. D est rejetée.

Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. E D et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

La rapporteure,

N. GAULLIER-CHATAGNER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour la Greffière en Chef

La Greffière,

M. C

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