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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2101799

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101799

mardi 4 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2101799
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantGRIMALDI - MOLINA & ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 novembre 2021 et le 26 mai 2023, M. D E, représenté par Me Grimaldi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 septembre 2021 par lequel le ministre de l'éducation, de la jeunesse, des sports, de l'enseignement supérieur et de la recherche l'a sanctionné en prononçant une exclusion temporaire de fonctions d'une durée de 6 mois ;

2°) d'enjoindre au ministre en charge de l'éducation nationale de le réintégrer dans ses effectifs dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'un vice d'incompétence de son signataire ;

- les propos qui ont été retenus à son encontre ont été tenus devant un médecin assujetti au secret médical et n'auraient ainsi jamais dû être portés à la connaissance de l'administration ;

- il a été relaxé des poursuites pénales engagées contre lui pour les faits retenus par l'autorité disciplinaire ;

- il rencontre des difficultés relationnelles avec la principale de l'établissement qui affectent son état de santé ; les propos qu'il a tenus devant le médecin manifestent sa " profonde souffrance au travail " ;

- les faits ayant justifié la sanction dont il a fait objet le 23 mai 2019 sont sans rapport avec les faits retenus dans l'arrêté du 13 septembre 2021 ;

- la sanction est d'autant plus disproportionnée qu'elle entraîne la révocation du sursis de 12 mois dont était assortie la décision d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de 18 mois prononcée à son encontre le 23 mai 2019.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er septembre 2022, le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 relative à la fonction publique de l'État ;

- le décret n° 84 961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martha,

-les conclusions de M. Houssais, rapporteur public,

- les observations de M. F pour le ministre en charge de l'éducation nationale.

Considérant ce qui suit :

1. M. E est enseignant titulaire en technologie au collège Claude Chabrol d'Ahun depuis la rentrée scolaire 2017. Par un arrêté du 13 septembre 2021, dont l'intéressé demande l'annulation, le ministre de l'éducation, de la jeunesse, des sports, de l'enseignement supérieur et de la recherche a prononcé à son encontre une sanction disciplinaire d'exclusion temporaire de fonctions de 6 mois entraînant la révocation du sursis de 12 mois dont était assortie la décision du 23 mai 2019 par laquelle cette même autorité avait prononcé à son encontre une exclusion temporaire de fonctions de 18 mois dont 12 avec sursis.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article 66 de la loi du 11 janvier 1984 : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes. Premier groupe : l'avertissement ; le blâme. Deuxième groupe : la radiation du tableau d'avancement l'abaissement d'échelon ; l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de quinze jours ; le déplacement d'office. Troisième groupe : la rétrogradation ; l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de trois mois à deux ans. Quatrième groupe : la mise à la retraite d'office ; la révocation. ". Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

3. M. E a été sanctionné pour avoir le 28 janvier 2020 indiqué, lors d'une consultation médicale, au médecin de prévention du rectorat de l'académie de Limoges qu'il avait tendance à vouloir égorger la principale de l'établissement Mme A B, qu'il ne l'avait pas fait " comme il y a des témoins mais que ce n'était pas exclu ".

4. De première part, l'intéressé ne conteste pas dans ses écritures avoir tenu les propos mentionnés au point 3, dont la matérialité et la dimension menaçante ont par ailleurs été établies par le tribunal judiciaire de Guéret dans son jugement du 27 mai 2020 et par la cour d'appel de Limoges dans son arrêt du 17 février 2021. A cet égard le fait que ces faits ont été portés à la connaissance de l'administration à la suite du signalement effectué par le médecin du rectorat sur la base de l'article 40 du code de procédure pénale, quand bien même ce dernier aurait ce faisant porté atteinte au secret médical, est sans incidence sur l'exactitude matérielle de ces faits qui doivent être tenus pour établis.

5. De deuxième part, si l'autorité de la chose jugée au pénal ne s'impose aux autorités et juridictions administratives qu'en ce qui concerne les constatations de fait que les juges répressifs ont retenues et qui sont le support nécessaire de leurs décisions, il en est autrement lorsque la légalité d'une décision administrative est subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cette décision constituent une infraction pénale. Dans cette dernière hypothèse, l'autorité de la chose jugée s'étend exceptionnellement à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal.

6. Si le juge pénal a relaxé M. E par les deux décisions citées au point 4 pour les faits pour lesquels il était poursuivi au motif que l'élément intentionnel du délit de menace de commettre un crime contre une personne prévue à l'article 433-3 du code pénal n'était pas caractérisé, cette seule circonstance, alors que comme dit au même point 4, le juge pénal a retenu la matérialité des propos tenus le 28 janvier 2020 par M. E et leur dimension menaçante et qu'une sanction disciplinaire n'est pas subordonnée à l'existence d'une intention de nuire, est dépourvue d'incidence sur le caractère fautif des faits reprochés à l'intéressé et la possibilité pour l'autorité disciplinaire de les prendre en compte. De ce point de vue, les propos tenus par l'intéressé à l'encontre de Mme B devant le médecin de prévention le 28 janvier 2020, ont été réitérés au cours de ce même entretien, M. E ayant affirmé " qu'il maintenait chacune de ses paroles, que ses ancêtres avaient participé aux révolutions et avaient coupé des têtes même si lui n'a jamais égorgé d'être vivant .". Ces faits, quelques soient les circonstances dans lesquelles ils ont été portés à la connaissance de l'administration et quand bien même ils ne caractérisent pas une menace à l'encontre de Mme B au sens des dispositions pénales susmentionnées dès lors qu'ainsi que l'a relevé le juge pénal M. E ignorait qu'elle en aurait connaissance, n'en demeurent pas moins fautifs tant par leur caractère intrinsèquement inapproprié que par leur dimension provocatrice, M. E indiquant à cet égard avoir voulu par ces propos " provoquer le médecin et susciter une réaction des services du rectorat ". Ces faits sont de nature à justifier une sanction disciplinaire, sans que l'intéressé ne soit fondé à soutenir que le ministre aurait commis une erreur de droit ou de fait en retenant des fautes correspondant à des faits pour lesquels il a été relaxé.

7. De troisième part, ainsi que l'ont relevé les juridictions pénales mentionnées au point 4, les propos reprochés par l'autorité disciplinaire à M. E ont été tenus par l'intéressé devant un médecin " dans l'exercice de l'activité professionnelle de ce dernier, c'est-à-dire, dans le cadre d'une relation de confiance se déroulant dans la stricte intimité d'un cabinet médical ". Il ressort également des pièces du dossier que M. E a déclaré au médecin de prévention avant de quitter son bureau et après avoir prononcé les propos qui lui sont reprochés " qu'elle avait bien sûr compris qu'il aimait plaisanter, qu'il aimait bien provoquer ". Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que cette visite médicale a été diligentée par les services du rectorat après que la principale de l'établissement a alerté ces derniers sur l'état dépressif apparent de M. E, qui venait de reprendre son activité après avoir été placé en arrêt maladie depuis le 13 décembre 2019. A cet égard, il ressort du rapport d'expertise du 18 août 2020 du docteur G C, médecin psychiatre agréé, que l'intéressé qui présentait à la date de l'expertise une dépression sévère, avait développé entre mai et novembre 2019 un trouble anxieux et dépressif à la suite de la sanction d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de 18 mois dont 12 avec sursis prononcée à son encontre le 23 mai 2019. Eu égard à ces éléments, et alors ainsi que dit aux points précédents, les propos inappropriés prononcés au sujet de Mme B devant un médecin n'ont pas été tenus avec l'intention qu'ils lui soient rapportés, l'autorité disciplinaire, en prononçant une exclusion temporaire de fonctions de fonctions de 6 mois sans sursis à l'encontre de M. E a pris une sanction disproportionnée quand bien même l'intéressé présentait des antécédents disciplinaires récents.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. L'annulation de la sanction, eu égard au motif d'annulation retenu, implique que le ministre en charge de l'éducation nationale réintègre juridiquement M. E pour la période pendant laquelle il a été exclu de ses fonctions. Il y a lieu d'enjoindre au ministre d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir. Il n'y a revanche pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de justice :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de condamner l'Etat à verser à M. E une somme de 1 200 au titre des frais non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: L'arrêté du 13 septembre 2021 par lequel le ministre de l'éducation, de la jeunesse, des sports, de l'enseignement supérieur et de la recherche a exclu temporairement de ses fonctions M. E pour une durée de 6 mois est annulé.

Article 2:Sous réserve d'un changement dans les circonstances de fait et de droit, il est enjoint au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse de réintégrer juridiquement M. E pour la période pendant laquelle il a été exclu dans un délai de 3 mois à compter de la notification de ce jugement.

Article 3:Le surplus de la requête est rejeté.

Article 4:L'État versera à M. E la somme de 1 200 euros (mille deux cent euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse. Une copie en sera adressée pour information à la rectrice de l'académie de Limoges.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2023 où siégeaient :

- M. Artus, président,

- M. Martha, premier conseiller,

- M. Boschet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2023.

Le rapporteur,

F. MARTHA

Le président,

D. ARTUS

Le greffier,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

G. JOURDAN-VIALLARD

mf

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