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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2200445

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2200445

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2200445
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELARL DEMOSTHENE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Sous le n° 2200445, par une requête et des mémoires enregistrés les 29 mars 2022, 10 août 2022, 16 novembre 2022 et 28 février 2024, Mme E B épouse D, représentée par Me Dhaeze Laboudie, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 5 mai 2022 de la préfète de la Creuse, en tant qu'elle lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Creuse de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision du 5 mai 2022 portant refus de délivrance d'un titre de séjour est entachée d'erreur de fait dès lors qu'elle mentionne une demande de titre de séjour inexistante qui aurait été déposée le " 16 juillet 2022 " alors que sa demande de titre de séjour a en réalité été présentée le 16 juillet 2021 ;

- cette décision méconnaît la circulaire dite " Valls " du 28 novembre 2012 ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- cette décision méconnaît le 1. de l'article 3, l'article 9 et l'article 23 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par des mémoires en défense enregistrés les 25 mai 2022, 24 novembre 2022 et 14 mars 2024, la préfète de la Creuse conclut, à titre principal, au non-lieu à statuer sur les conclusions dirigées à l'encontre de la décision implicite de refus de délivrance d'un titre de séjour née le 16 novembre 2021 eu égard au retrait de cette décision par sa décision du 5 mai 2022 portant également rejet expresse de la demande de titre de séjour de Mme B épouse D, et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête comme non-fondée.

Mme B épouse D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 mars 2022.

II. Sous le n° 2201173, par une requête, des pièces et un mémoire enregistrés les 10 août 2022, 18 août 2022 et 28 février 2024, Mme E B épouse D, représentée par Me Dhaeze Laboudie, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 mai 2022 de la préfète de la Creuse, en tant qu'elle lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Creuse de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision du 5 mai 2022 portant refus de délivrance d'un titre de séjour est entachée d'erreur de fait dès lors qu'elle mentionne une demande de titre de séjour inexistante qui aurait été déposée le " 16 juillet 2022 " alors que sa demande de titre de séjour a en réalité été présentée le 16 juillet 2021 ;

- cette décision méconnaît la circulaire dite " Valls " du 28 novembre 2012 ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- cette décision méconnaît le 1. de l'article 3, l'article 9 et l'article 23 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par des mémoires en défense et des pièces enregistrés les 6 octobre 2022 et 14 mars 2024, la préfète de la Creuse conclut au rejet de la requête comme non-fondée.

Mme B épouse D a produit des pièces le 27 septembre 2024, qui n'ont pas été communiquées.

Mme B épouse D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle par une décision du 20 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Boschet,

- les observations de Me Dhaeze Laboudie, représentant Mme B épouse D.

Considérant ce qui suit :

1. Ressortissante algérienne née le 9 décembre 1965, Mme B épouse D est entrée régulièrement en France le 6 mars 2020 avec un visa de court séjour. Après s'être vu remettre des autorisations provisoires de séjour successives pour la période du 2 juin 2020 au 6 juillet 2021, elle a demandé, le 16 juillet 2021, la délivrance d'un certificat de résidence portant la mention " vie privée et familiale ". Cette demande a été implicitement rejetée par une décision née le 16 novembre 2021. Par une décision du 5 mai 2022, la préfète de la Creuse a retiré sa décision implicite née le 16 novembre 2021 et a expressément refusé de délivrer un titre de séjour à Mme B épouse D. Par deux requêtes enregistrées sous les nos 2200445 et n° 2201173 ayant un objet identique et qu'il y a lieu de joindre afin d'y statuer par un seul jugement, Mme B épouse D demande au tribunal d'annuler cette décision du 5 mai 2022, en tant qu'elle lui refuse la délivrance d'un titre de séjour.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

3. D'une part, il ressort des pièces du dossier que Mme B épouse D est la mère du jeune H D, né le 13 septembre 2009, qui est atteint de la trisomie 21, pathologie qui se manifestait notamment par des retards cognitifs et moteurs ainsi que par d'importants troubles du comportement, du langage et de la compréhension. Il ressort des pièces du dossier qu'à compter du mois de juillet 2018, H a vécu à La G chez son frère M. C D, ressortissant algérien né le 28 février 1993 titulaire d'un certificat de résidence valable du 13 juillet 2017 au 12 juillet 2027. Il ressort également des pièces du dossier que, conformément à une décision de la MDPH prévoyant une orientation vers ce type d'établissement jusqu'en 2025, H a été pris en charge à l'IME La Roseraie à La G en tant que demi-pensionnaire à compter du 31 août 2018. En outre, par un jugement du 20 mars 2019, le juge aux affaires familiales du TGI de Guéret, saisi par les père et mère de H, a délégué l'exercice de l'autorité parentale sur l'enfant au profit de M. C D. Comme l'indique la préfète de la Creuse, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la date de la décision en litige, H n'aurait pas pu être effectivement pris en charge dans un établissement adapté à son handicap en Algérie. Cependant, il ressort des pièces du dossier que l'intérêt de H, qui demeurait fragile et avait besoin de stabilité dans son environnement et dans ses soins, qui avait fait des progrès depuis sa prise en charge à l'IME La Roseraie à La G qu'il fréquentait depuis déjà près de quatre années, qui bénéficiait d'une orientation vers ce type d'établissement à tout le moins jusqu'en 2025 et dont la personne qui exerçait l'autorité parentale sur lui vivait à La G et était titulaire d'un titre de séjour de dix ans, était, à la date de la décision en litige, de rester auprès de son grand frère M. C D et de poursuivre sa prise en charge à l'IME La Roseraie à La G.

4. D'autre part, si Mme B épouse D et son époux ont effectivement sollicité la délégation de l'exercice de l'autorité parentale sur H au profit de M. C D et qu'elle ne démontre ni même n'allègue avoir engagé ou souhaité engager des démarches pour récupérer l'exercice de cette autorité parentale, le juge aux affaires familiales du TGI de Guéret, dans son jugement du 20 mars 2019, a expressément souligné que le père, qui avait fait le déplacement d'Algérie pour être présent à l'audience, et la mère de l'enfant, " ont montré toute l'attention qu'ils portent à leur fils et n'envisagent nullement la présente procédure comme une marque de désintérêt pour celui-ci ". Mme B épouse D fait par ailleurs valoir, sans être contredite, qu'avant même son entrée en France, pays dans lequel elle n'a pas vécu irrégulièrement compte tenu des autorisations provisoires de séjour et du récépissé de demande de titre de séjour qui lui ont été remis, elle avait effectué plusieurs allers-retours entre la France et l'Algérie pour rendre visite et prendre soin de H. Également, il ressort des pièces du dossier qu'à compter de son entrée sur le territoire français, Mme B épouse D, qui a vécu avec ses deux fils à A G, s'est effectivement occupée de H. Surtout, il ressort des pièces du dossier, notamment des certificats médicaux établis les 17 mai 2021, 3 août 2022 et 27 février 2024 par un médecin généraliste et un interne en médecine générale, de la " synthèse " établie le 11 janvier 2021 par une enseignante de H, d'une note psychologique établie le 16 juin 2021 par un psychologue de l'IME La Roseraie à La G, d'une attestation établie le 9 novembre 2022 par le directeur de cet établissement, ainsi que des attestations produites par des proches, que la présence de Mme B épouse D auprès de H a eu, pour ce dernier, une influence positive notable sur son développement et sa santé physique et psychique, et qu'une nouvelle séparation avec sa figure maternelle aurait été de nature à nuire à son épanouissement. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, dans les circonstances particulières de l'espèce, la requérante est fondée à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, la préfète de la Creuse a porté atteinte à l'intérêt supérieur de H et a méconnu le 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B épouse D est fondée à demander l'annulation de la décision du 5 mai 2022 de la préfète de la Creuse, en tant qu'elle lui refuse la délivrance d'un titre de séjour.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. Compte tenu du motif sur lequel elle repose, l'annulation partielle de la décision du 5 mai 2022 implique nécessairement, sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit et de fait, qu'il soit enjoint à la préfète de la Creuse de délivrer à Mme B épouse D un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable un an, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a en revanche pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Il résulte de la combinaison des dispositions de la loi du 10 juillet 1991 et du décret du 28 décembre 2020 pris pour son application que l'avocat perçoit en principe une rétribution pour toute mission de représentation d'une personne bénéficiaire de l'aide juridictionnelle dans une instance déterminée. Toutefois, lorsqu'un ou plusieurs bénéficiaires de l'aide juridictionnelle présentent, dans une ou plusieurs instances, les mêmes conclusions en demande ou en défense conduisant le juge à trancher des questions identiques, l'avocat les représentant au titre de l'aide juridictionnelle réalise à leur égard une seule et même mission.

8. En l'espèce, si Mme B épouse D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale pour les deux instances n° 2200445 et n° 2201173, son avocat, qui a présenté des conclusions identiques dirigées contre une même décision, doit être regardé, eu égard à ce qui a été dit au point 7, comme réalisant à son égard une seule et même mission. Son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Dhaeze Laboudie, avocat de Mme B épouse D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de celui-ci le versement à cet avocat de la somme de 1 200 euros sur ce fondement.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 5 mai 2022 de la préfète de la Creuse est annulée en tant qu'elle a refusé la délivrance d'un titre de séjour à Mme B épouse D.

Article 2 : Sous réserve de l'absence d'un changement dans les circonstances de droit et de fait, il est enjoint à la préfète de la Creuse de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " d'un an à Mme B épouse D dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Dhaeze Laboudie une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Ce jugement sera notifié à Mme B épouse D,à la préfète de la Creuse et à Me Dhaeze Laboudie.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Revel, président,

M. Boschet, premier conseiller,

M. Christophe, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

Le rapporteur,

J.B. BOSCHET

Le président,

FJ. REVELLa greffière,

M. F

La République mande et ordonne

à la préfète de la Creuse en ce qui la concerne

ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour la greffière en chef

La greffière,

M. F

Nos 2200445,2201173

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