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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2201074

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2201074

lundi 5 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2201074
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDMOTENG KOUAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, respectivement enregistrés les 28 juillet et 1er septembre 2022, M. C D, représenté par Me Dmonteng Kouam, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Indre l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Il soutient que :

- l'arrêté méconnaît les dispositions du 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès ;

- il méconnaît les stipulations de l'article de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2022, le préfet de l'Indre conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Par un courrier enregistré le 29 août 2022, le préfet de l'Indre demande au tribunal qu'il soit statué sur la requête de M. D avant le 6 septembre 2022, date de sa libération du centre pénitentiaire de Châteauroux. Il fait valoir que, compte-tenu du risque grave de trouble à l'ordre public lié au maintien sur le territoire français de l'intéressé, l'exécution forcée de son éloignement est fixée à sa levée d'écrou.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Siquier, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux III et au IV de l'article L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu lors de au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les observations de M. D, représenté par Me Dmonteng Kouam, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et insiste sur le fait qu'il réside de manière habituelle en France depuis le 26 septembre 1999, comme en attestent les courriers du président et des services sociaux du conseil général de Seine-et-Marne, il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance en 2001 et s'est vu délivrer un document de circulation pour étranger mineur en 2003, s'il a refusé la transcription de son adoption par les autorités françaises, c'est qu'elle aurait eu pour conséquence la perte du nom de son père ; il a seulement bénéficié d'un titre de séjour en 2018, ce qui lui a permis de travailler, mais son renouvellement lui a été refusé, ce qui l'a privé de ressources, il a toujours habité chez ses parents adoptifs et n'aurait, de toute façon, pu quitter le territoire en l'absence de tout titre de séjour qui lui aurait permis de rentrer à nouveau sur le territoire ; il entretient des liens intenses avec sa famille adoptive chez qui, comme ces derniers en attestent lors de l'audience, il habite toujours et où il dispose de sa propre chambre, ses parents qui adressent régulièrement de l'argent depuis qu'il est détenu ; il ne dispose d'aucune famille au Cameroun dont il est originaire depuis le décès de ses parents qui a conduit à son adoption par une famille de nationalité française ; si son comportement est inadapté, il ne représente pas pour autant une menace à l'ordre public et il a purgé l'ensemble de ses condamnations.

Le préfet de l'Indre n'était ni présent ni représenté.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

2. Il y a lieu, en application des dispositions mentionnées au point précédent, de prononcer l'admission provisoire de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

4. En l'espèce, M. D, est en situation irrégulière depuis le refus qui lui a été opposé, le 7 avril 2021, de renouveler de son titre de séjour. Il a fait l'objet, à la date de la décision litigieuse, de dix-sept condamnations depuis le 17 mai 2006 pour un quantum de peine de 6 ans et 11 mois. Si une partie de ces condamnations est ancienne, celles-ci révèlent un parcours de délinquance marqué par la récidive. Dans ces conditions, le préfet de l'Indre était fondé à faire application du 5° e l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Mais, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 2° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; () ".

6. Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu protéger de l'éloignement les étrangers qui sont en France depuis l'enfance, à raison de leur âge d'entrée et d'établissement sur le territoire. Dans ce cadre, les éventuelles périodes d'incarcération en France, si elles ne peuvent être prises en compte dans le calcul d'une durée de résidence, ne sont pas de nature à remettre en cause la continuité de la résidence habituelle en France depuis, au plus, l'âge de treize ans, alors même qu'elles emportent, pour une partie de la période de présence sur le territoire, une obligation de résidence, pour l'intéressé, ne résultant pas d'un choix délibéré de sa part.

7. Il ressort des pièces du dossier que, contrairement à ce que soutient le préfet de l'Indre, M. D est entré en France à l'âge de douze ans, à la suite du jugement d'adoption camerounais prononcé en faveur de membres de sa famille en France après le décès de ses parents, au plus tard le 26 septembre 1999, date à laquelle il a été confié en vue d'adoption, par le président du conseil général de la Seine-et-Marne, à ses parents adoptifs. Il a ensuite été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance en 2001 jusqu'à sa majorité, puis est retourné vivre chez ses parents adoptifs, et il a bénéficié de la délivrance d'un document de circulation pour étranger mineur, valable du 11 décembre 2003 au 9 avril 2005 comme le révèle le jugement du tribunal administratif de Versailles du 27 novembre 2015. Il a fait l'objet de condamnations à de nombreuses peines d'incarcération à compter de juin 2006 comme le démontre le bulletin n° 2 de son casier judiciaire, et ces périodes d'incarcération doivent être prises en compte pour apprécier la continuité de la résidence habituelle en France du requérant depuis au plus l'âge de treize ans, quand bien même elles ne résultent pas d'un choix délibéré de sa part. Ses parents adoptifs attestent, lors de l'audience, que le requérant vit de manière habituelle chez eux, qu'il y dispose toujours de sa chambre et qu'ils continueront à l'accueillir à sa sortie de prison.

8. Il résulte de ce qui précède que M. D justifie être arrivé en France à l'âge de 12 ans et, par un faisceau d'indices suffisants, qu'il y réside habituellement depuis, ce que ne conteste pas le préfet de l'Indre et n'est contredit par aucune pièce dossier. Dans ces conditions, le préfet de l'Indre, en faisant l'obligation à M. D de quitter le territoire français, a méconnu des dispositions du 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. D, est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 22 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Indre l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Sur les frais liés au litige :

10. M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Dmonteng Kouam, avocat de M. D de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 22 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Indre a obligé M. D à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans est annulé.

Article 3 : L'Etat versera à Me Dmonteng Kouam, avocat de M. D, une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Dmonteng Kouam renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Dmonteng Kouam et au préfet de l'Indre.

Limoges, le 5 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

H. B

Le greffier en chef,

S. CHATANDEAU

La République mande et ordonne

au préfet de l'Indre en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en chef,

Le Greffier,

M. A

aj

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