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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2201297

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2201297

mardi 19 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2201297
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 septembre 2022, M. A C, représenté par l'Aarpi Thémis, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 août 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a ordonné la prolongation de son placement à l'isolement au sein de la maison centrale de Saint-Maur pour la période du 28 août au 28 novembre 2022 ;

2°) d'enjoindre au garde des Sceaux, ministre de la justice, d'ordonner la levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que la décision attaquée :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- a méconnu les droits de la défense en ne lui communiquant pas une copie du dossier de mise à l'isolement préalablement à la prolongation de son placement à l'isolement, en ne l'informant pas de la possibilité de présenter des observations écrites ou orales et d'être assisté d'un avocat de son choix ou désigné par le bâtonnier lors du débat contradictoire ;

- est entachée d'un vice de procédure en l'absence du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement ;

- est entachée d'erreur de fait et d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 septembre 2023, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête comme non fondée.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées :

- le rapport de M. Christophe,

- les conclusions de Mme Siquier, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, écroué depuis le 21 septembre 2014, a été incarcéré à la maison centrale de Saint-Maur du 29 août 2019 au 27 octobre 2022. Par une décision du 24 août 2022 dont il demande l'annulation, le garde des Sceaux, ministre de la justice, a prononcé la prolongation de sa mise à l'isolement du 28 août au 28 novembre 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, conformément à l'arrêté du 1er août 2022 portant délégation de signature au sein de la direction de l'administration pénitentiaire du ministère de la justice, publié au journal officiel du 7 août 2022, Mme B, directrice des services pénitentiaires, rédactrice, était régulièrement habilitée pour signer la décision du 24 août 2022 au nom du ministre de la justice. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de cette décision doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissements. (). Le chef de l'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du garde des sceaux, ministre de la justice. ".

4. Il ressort des pièces du dossier que, par une lettre du 6 juillet 2022, M. C a été informé de ce que le chef d'établissement envisageait de demander au ministre de la justice la prolongation de son placement à l'isolement et des motifs justifiant cette demande. Cette lettre informait également l'intéressé de ses droits à présenter des observations écrites ou orales, de se faire assister ou représenter par un avocat et de consulter les pièces relatives à la procédure, dans le délai prévu au premier alinéa de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire. Il ressort également des pièces du dossier que cette lettre a été notifiée au requérant le 6 juillet 2022. La mention sur l'exemplaire de cette lettre produite en défense indiquant que l'intéressé a refusé de signer la notification fait foi jusqu'à preuve contraire, laquelle n'est pas apportée en l'espèce. De même, si le requérant soutient qu'il n'aurait pas été informé de la possibilité de présenter des observations écrites ou orales, le ministre de la justice produit en défense une lettre manuscrite du 11 juillet 2022 rédigée par M. C. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense sera écarté.

5. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que, conformément aux dispositions précitées, la décision du 24 août 2022 du garde des Sceaux, ministre de la justice, a été prise sur rapport motivé du 1er août 2022 du directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon, lui-même saisi sur rapport du chef d'établissement du 1er juillet 2022. Dès lors, le moyen tiré du vice de procédure en l'absence du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef d'établissement doit être écarté.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 213-18 du code pénitentiaire : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. (). " et de l'article R. 213-30 de ce même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. (). ". Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. C est écroué depuis le 21 septembre 2014 pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme, apologie publique d'un acte de terrorisme, terrorisme, participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes, détention non autorisée et transport sans motif légitime d'arme, munition ou élément essentiel de catégorie B, transport sans motif légitime de matériel de guerre, arme, munition ou élément essentiel de catégorie A. S'agissant plus particulièrement de cette dernière condamnation, il lui est notamment reproché d'avoir participé à une filière de recrutement et d'acheminement de candidats au djihad afin de leur faire intégrer les rangs de l'État islamique en Syrie ou en Irak, d'avoir apporté un soutien logistique et financier à des membres de cette organisation terroriste et d'avoir préparé un projet d'action violente sur le territoire national.

8. Placé à l'isolement dès le 16 août 2016 pour prosélytisme en détention, M. C a fait l'objet depuis de multiples renouvellements jusqu'à son intégration, le 28 mai 2019, au quartier d'évaluation de la radicalisation du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil. À l'issue de cette évaluation d'où il ressortait que le requérant témoignait " encore d'une forte imprégnation de l'idéologie djihadiste ", il a été de nouveau affecté en quartier d'isolement à la maison centrale de Saint-Maur le 29 août 2019. Dès le mois de décembre 2019, le comportement de M. C s'est détérioré. Les 6 et 10 décembre 2019, il a ainsi déclaré : " Je ne partage pas les idées de votre République, c'est vrai que j'ai porté allégeance à l'état islamique en Syrie contre le régime de Bachar-El-Assad ainsi qu'aux autres groupes terroristes. Je n'éprouve aucun regret à cela. Pas la peine de vous plaindre aux médias ainsi qu'à vos syndicats lorsqu'il y a des incidents. Demain, ça va bouger, je vais aller au quartier disciplinaire avec mes frères, vous allez bien voir ce qu'il vous attend ". Le 12 décembre 2019, une fourchette transformée en arme artisanale a été découverte lors de la fouille de son paquetage. Il a, par la suite, été sanctionné pour des appels à la prière. En 2021, dans un rapport de comportement en détention, le chef d'établissement précisait qu'il tente de se rapprocher des détenus influençables pour continuer son endoctrinement et son prosélytisme religieux. Il s'est ainsi montré solidaire d'un codétenu qui menaçait de jeter de l'huile bouillante sur un personnel le 27 décembre 2021. Dans son rapport du 4 juillet 2022, le directeur du service d'insertion et de probation constate " une nouvelle fois l'absence totale d'évolution dans le positionnement de M. C dont la posture de rejet ne permet aucun travail, même à minima, de préparation de son retour à la vie libre. " confirmant les précédents rapports de janvier et avril 2022 où il était déjà relevé l'absence d'évolution du requérant dans son rejet des lois de la République. Il est également relevé dans l'avis du directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon du 1er août 2022 que l'intéressé refuse toute proposition de rencontre et d'accompagnement dans l'hypothèse d'un transfert au quartier d'évaluation de la radicalisation (QER) déclarant qu'il s'agirait " d'une perte de temps pour tout le monde ". Malgré cette opposition, une procédure de transfert a cependant été initiée le 26 juillet 2022 en QER afin d'évaluer la possibilité d'un retour en détention ordinaire ou d'un placement dans un quartier de prise en charge de la radicalisation. A cette occasion et dans le cadre du contradictoire, M. C a précisé dans un courrier du 4 août 2022 " un transfert vers un QER sera totalement inutile étant donné que je refuserai les entretiens avec l'ensemble des intervenants ", " l'isolement ne me dérange pas du tout, c'est une bénédiction ". Eu égard à ce qui précède, et alors que le requérant n'apporte aucun élément de nature à contredire les faits ni l'appréciation récente portée sur son comportement, le maintien à l'isolement constitue le seul moyen de prévenir tout incident en détention et de garantir ainsi le bon ordre au sein de l'établissement. Dans ces conditions, et alors que le comportement de M. C connaît une évolution positive mais récente, c'est sans commettre d'erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation que le garde des Sceaux, ministre de la justice, a prononcé la prolongation du placement à l'isolement de M. C pour la période du 28 août au 28 novembre 2022.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 24 août 2022 du garde des Sceaux, ministre de la justice et, par voie de conséquence, les autres conclusions aux fins d'injonction et au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de M. C est rejetée.

Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. A C, à l'Aarpi Thémis et au garde des Sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 5 novembre 2024 où siégeaient :

- M. Revel, président,

- M. Christophe, premier conseiller,

- Mme Chambellant, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 novembre 2024.

Le rapporteur,

F. CHRISTOPHE

Le président,

F-J. REVEL

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour la Greffière en Chef,

La Greffière,

M. D

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