mardi 4 février 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2201528 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | MALABRE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 25 octobre 2022, Mme C A B, représentée par Me Malabre, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 22 000 euros, augmentée des intérêts légaux à compter de la date de réception de sa réclamation indemnitaire préalable, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison, d'une part, de l'illégalité de l'arrêté du 24 mai 2022 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi, d'autre part, du délai anormalement long de délivrance du titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " auquel elle avait droit ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 400 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :
- la décision de refus de séjour a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;
- la décision de refus de séjour est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation et méconnaît les articles L. 423-1 et L. 423-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans la mesure où son époux a été placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d'entrer en contact avec la victime par une ordonnance du 12 avril 2022 du juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Limoges et a été condamné pour des faits de violences conjugales par un jugement du 25 août 2022 de ce même tribunal, de sorte que la rupture de la vie commune ne peut lui être opposable ;
- la décision de refus de séjour a été prise en violation du principe d'égalité entre époux, de l'article 26 du pacte international relatif aux droits civils et politiques et de l'article 5 du protocole n° 7 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales puisqu'en lui refusant le renouvellement de son titre de séjour, le préfet de la Haute-Vienne a donné à son époux le droit de la répudier ;
- la décision de refus de séjour méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision de refus de séjour porte atteinte au droit au séjour du membre de la famille d'un ressortissant de l'Union européenne et constitue une discrimination à rebours dès lors qu'elle aurait dû bénéficier du droit au séjour sur le fondement des articles 8 et 8A " du traité de Rome " tels que modifiés par le traité de Maastricht, d'effet direct ainsi que par l'article 7 de la directive 2004/38/CE du 29/4/2004 qui garantissent le maintien du droit au séjour du membre de famille du citoyen communautaire, donc du conjoint, fût-il séparé ;
- l'Etat a commis une faute tenant au délai anormal d'instruction de sa demande de titre de séjour et de délivrance du titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " auquel elle avait droit.
En ce qui concerne les préjudices :
- elle a subi un préjudice matériel pour lequel elle est fondée à demander une indemnité de 15 000 euros ;
- elle a subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence pour lesquels elle est fondée à demander une indemnité de 7 000 euros.
Par un mémoire en défense enregistré le 28 août 2023, le préfet de la Haute-Vienne conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête comme non fondée.
Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 octobre 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;
- le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ;
- le Traité sur l'Union européenne du 7 février 1992 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;
- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 30 avril 2004 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Boschet,
- et les observations de Me Malabre, représentant Mme A B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B, ressortissante marocaine, s'est mariée le 20 novembre 2019 à Meknès, au Maroc, avec M. D, ressortissant français. Le 13 novembre 2020, Mme A B est entrée en France sous couvert d'un visa long séjour valant titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en tant que conjointe de français, valable jusqu'au 10 septembre 2021, afin de rejoindre son époux. Dans la nuit du 14 au 15 janvier 2021, Mme A B a dû fuir le domicile conjugal avec l'aide de la gendarmerie à la suite de violences de son époux. Une plainte a été déposée le 19 janvier 2021. Le 27 juillet 2021, Mme A B a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Un arrêté portant refus de délivrance d'un titre de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi a été pris à son encontre le 24 mai 2022 par la préfète de la Haute-Vienne. Après notamment que, par un courrier du 12 septembre 2022, Mme A B a informé les services de la préfecture de ce qu'en raison des violences conjugales qu'elle a subies, son époux a été placé sous contrôle judiciaire avec mise à l'épreuve de cinq ans par une ordonnance du 12 avril 2022 du juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Limoges puis a été condamné à une peine de deux mois d'emprisonnement avec sursis par un jugement du 25 août 2022 de ce même tribunal, la préfète de la Haute-Vienne, par une décision en date du 25 octobre 2022, a retiré son arrêté du 24 mai 2022 et a indiqué à l'intéressée qu'elle allait lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. Par cette requête, Mme A B, qui a vu sa réclamation préalable reçue le 19 septembre 2022 être implicitement rejetée le 19 novembre 2022, demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme globale de 22 000 euros, avec les intérêts légaux à compter de la date de réception de sa réclamation préalable, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison, d'une part, de l'illégalité de l'arrêté du 24 mai 2022 de la préfète de la Haute-Vienne, d'autre part, du délai anormalement long de délivrance du titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " auquel elle avait droit.
Sur la recevabilité de la requête :
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle () ".
3. Le préfet de la Haute-Vienne se prévaut de l'irrecevabilité du recours de Mme A B au motif qu'à la date de l'introduction de celui-ci, aucune décision explicite ou implicite de rejet de sa demande d'indemnisation préalable n'était née. Toutefois, les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. L'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.
4. En l'espèce, une demande préalable d'indemnisation a été déposée auprès de la préfecture de la Haute-Vienne par un courrier du 16 septembre 2022, reçu le 19 septembre 2022. La requête aux fins d'indemnisation de Mme A B a été enregistrée le 25 octobre 2022. Comme il a été indiqué au point 3, il importe peu qu'à cette date, la préfecture de la Haute-Vienne n'ait pas encore pris de décision, explicite ou implicite, quant à la demande d'indemnisation de Mme A B, dès lors que le fait qu'une décision implicite de rejet de cette demande soit née le 19 novembre 2022, soit antérieurement à la date du présent jugement, a été de nature à régulariser sa requête. Dans ces conditions, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de la Haute-Vienne en défense, tirée de ce qu'aucune décision rejetant la réclamation indemnitaire préalable de Mme A B n'était encore née à la date d'introduction de sa requête, doit être écartée.
Sur les conclusions à fin d'indemnisation :
En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :
S'agissant de la légalité de l'arrêté du 24 mai 2022 :
5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". Aux termes de l'article L. 423-5 du même code : " La rupture de la vie commune n'est pas opposable lorsqu'elle est imputable à des violences familiales ou conjugales ou lorsque l'étranger a subi une situation de polygamie. / En cas de rupture de la vie commune imputable à des violences familiales ou conjugales subies après l'arrivée en France du conjoint étranger, mais avant la première délivrance de la carte de séjour temporaire, le conjoint étranger se voit délivrer la carte de séjour prévue à l'article L. 423-1 sous réserve que les autres conditions de cet article soient remplies ".
6. Les dispositions précitées ont créé un droit particulier au séjour au profit des personnes victimes de violences conjugales ayant conduit à la rupture de la vie commune avec leur conjoint de nationalité française. Dans ce cas, le renouvellement du titre de séjour n'est pas conditionné au maintien de la vie commune. Il appartient à l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, d'apprécier, sous le contrôle du juge, l'existence de violences conjugales ayant conduit à la rupture de la vie commune du demandeur avec son conjoint de nationalité française.
7. Il résulte de l'instruction qu'à la demande de la requérante, les services de gendarmerie sont intervenus au domicile qu'elle partageait alors avec son époux à Peyrilhac en raison de faits de violences conjugales subies par celle-ci. Immédiatement transportée aux urgences du CHU de Limoges, elle a été examinée par un médecin interne de cet établissement qui, dans un certificat établi le 15 janvier 2021, a notamment décrit la présence de " céphalées ", de " douleurs à l'ouverture buccale ", de " contusion en regard de la tempe gauche ", d' " ecchymose en regard du cou avec traces de griffures à droite et à gauche ", de " traces de dermabrasion en regard du bras gauche " et une " douleur à la cheville droite ", et a précisé que l'état de Mme A B " entraîne une incapacité totale inférieure à huit jours ". Il résulte également de l'instruction que Mme A B, qui à la suite des faits survenus dans la nuit du 14 au 15 janvier 2021 a été prise en charge par l'ARLS dans un lieu dédié à l'accueil des victimes de violences conjugales, a déposé une plainte le 19 janvier 2021 à l'encontre de son époux à raison de violences physiques, sexuelles et psychologiques. A l'appui de sa requête, l'intéressée produit, outre des éléments médicaux qui sont relatifs à un suivi et à des troubles psychologiques en lien avec les violences conjugales qu'elle indiquait avoir subies, un document intitulé " examen médico-légal " établi le 5 mars 2021 par un médecin du service de " médecine légale " du CHU de Limoges selon lequel cet examen " a mis en évidence des lésions traumatiques non spécifiques mais compatibles avec les faits relatés et pouvant être secondaires à des violences ". Par ailleurs, il résulte de l'instruction qu'alors qu'il était mis en examen pour les faits de violences conjugales commis dans la nuit du 14 au 15 janvier 2021, le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Limoges a placé l'époux de Mme A B sous contrôle judiciaire avec interdiction d'entrer en contact avec la victime, jusqu'à la date de sa comparution devant le tribunal correctionnel. Au vu de ces éléments concordants, au demeurant confirmés dans leur matérialité par la condamnation pénale prononcée à l'encontre de l'époux de Mme A B par un jugement du 25 août 2022 du tribunal judiciaire de Limoges, et quand bien même le bureau d'ordre du parquet de ce tribunal judiciaire a indiqué aux services de la préfecture par un courriel du 21 décembre 2021 que la plainte déposée par Mme A B avait été classée sans suite, la préfète de la Haute-Vienne ne pouvait, compte tenu de la situation de fait existante à la date de son arrêté du 24 mai 2022, légalement opposer à la requérante la rupture de la vie commune avec son époux dès lors que cette rupture était imputable à des violences conjugales. Il s'ensuit que Mme A B est fondée à soutenir que la décision du 24 mai 2022 lui refusant le renouvellement de son titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de conjointe de française a été prise en méconnaissance des dispositions des articles L. 423-1 et L. 423-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette illégalité constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du protocole additionnel n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Les époux jouissent de l'égalité de droits et de responsabilités de caractère civil entre eux et dans leurs relations avec leurs enfants au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution. Le présent article n'empêche pas les Etats de prendre les mesures nécessaires dans l'intérêt des enfants. ". Aux termes de l'article 26 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 décembre 1966 : " Toutes les personnes sont égales devant la loi et ont droit sans discrimination à une égale protection de la loi. A cet égard, la loi doit interdire toute discrimination et garantir à toutes les personnes une protection égale et efficace contre toute discrimination () ".
9. Mme A B soutient qu'en opposant un refus de renouvellement de son titre de séjour, le préfet aurait directement reconnu à son époux le droit de la répudier, ce qui constitue une rupture de l'égalité des droits des époux lors de la dissolution des liens du mariage. Toutefois, le refus de renouvellement du titre de séjour n'a pu exercer aucune influence sur l'égalité des droits de la requérante garantie par les stipulations précitées de ces articles. En outre, le mariage de la requérante ne peut prendre fin du fait d'une répudiation mais uniquement dans le cadre d'une procédure de divorce. Enfin, le refus de renouvellement de titre de séjour contesté n'est pas fondé sur la seule circonstance que les époux n'avaient plus de vie commune à la date de la décision contestée mais également sur celle tirée de ce qu'il n'est pas justifié que la rupture de la vie commune résulterait de violences conjugales dont aurait été victime la requérante ainsi que sur celle tirée de ce que le refus de renouvellement de titre de séjour ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale. Il s'ensuit que le moyen tiré de la rupture du principe d'égalité de droits entre époux et de la méconnaissance des stipulations des articles 5 du protocole n° 7 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 26 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 décembre 1966 doit être écarté.
10. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
11. Il résulte de l'instruction que Mme A B est entrée sur le territoire français le 13 novembre 2020, soit seulement dix-huit mois avant l'édiction de l'arrêté du 24 mai 2022. En outre, il résulte de l'instruction que, quand bien même cette situation résulte de violences conjugales commises à son encontre, la vie commune avec son époux a cessé à la suite des faits survenus dans la nuit du 14 au 15 janvier 2021, soit quelques mois seulement après son entrée sur le territoire français. Par ailleurs, la circonstance qu'elle a été recrutée par l'association " Les Jardins de Cocagne en Limousin " par des contrats à durée indéterminée à temps incomplet en qualité de jardinière à compter du 6 septembre 2021 n'est pas suffisante à démontrer qu'à la date de l'arrêté du 24 mai 2022, elle avait établi le centre de ses intérêts privés en France, alors d'ailleurs qu'il est constant qu'elle n'était pas dépourvue d'attaches au Maroc où résidaient ses parents et où elle avait vécu jusqu'à l'âge de 24 ans. Dans ces circonstances, en lui refusant le renouvellement de son titre de séjour et en lui faisant obligation de quitter le territoire français, la préfète de la Haute-Vienne n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis par l'arrêté en litige et n'a donc pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
12. En quatrième lieu, Mme A B soutient qu'en tant que conjointe d'un ressortissant français, elle est moins bien traitée que si elle avait été conjointe d'un ressortissant d'un pays membre de l'Union européenne autre que la France et que partant, le refus de séjour qui lui a été opposé constitue une discrimination à rebours qui méconnaît le droit au séjour du membre de famille du ressortissant de l'Union européenne. Toutefois, les ressortissants de pays non membres de l'Union européenne, conjoints de français, souhaitant qu'un titre de séjour leur soit délivré en France lorsqu'ils viennent rejoindre leur conjoint sont, au regard du droit au respect de leur vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dans une situation distincte des ressortissants de pays non membres de l'Union européenne, conjoints de ressortissants d'un Etat membre de l'Union autre que la France et souhaitant séjourner dans ce pays, à qui a été reconnu un droit au séjour dans le pays dont leur conjoint a la nationalité avant qu'ils ne présentent une demande de titre de séjour en France, et auxquels est ainsi reconnu le droit d'accompagner leur conjoint dans un autre pays de l'Union européenne. Par suite, Mme A B n'est pas fondée à soutenir que le refus de lui accorder le droit au séjour aurait un caractère discriminatoire prohibé.
13. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance ; (). ". Il résulte de ces dispositions que le préfet n'est tenu de saisir la commission du titre de séjour que du seul cas des étrangers qui remplissent effectivement les conditions prévues à ces articles et auxquels il envisage de refuser le titre de séjour sollicité, et non de celui de tous les étrangers qui se prévalent de ces dispositions.
14. Eu égard à ce qui a été indiqué au point 7, et en l'absence de tout motif opposé en défense qui aurait légalement fait obstacle à ce que Mme A B puisse en obtenir la délivrance, la requérante est fondée à soutenir qu'elle remplissait effectivement les conditions pour bénéficier du renouvellement de plein droit de son titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de conjointe de français en application de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la décision du 24 mai 2024 rejetant sa demande de renouvellement de son titre de séjour est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière faute d'avoir été précédée d'un avis de la commission du titre de séjour. Cette illégalité constitue aussi une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
S'agissant du délai anormal d'instruction de la demande de titre de séjour et de délivrance du titre de séjour auquel Mme A B avait droit :
15. D'abord, en application de l'article R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une décision implicite de rejet de la demande de titre de séjour déposée par Mme A B est nécessairement née le 27 novembre 2021 du silence gardé pendant quatre mois par l'administration. Ensuite, et alors qu'aucune disposition n'imposait à la préfète de la Haute-Vienne de se prononcer expressément sur la demande de titre de séjour de Mme A B dans un délai déterminé, le délai de dix mois séparant la date de dépôt de cette demande de titre de séjour de l'arrêté du 24 mai 2022 ne traduit pas un délai d'instruction anormalement long. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que, indépendamment de la situation de fait telle qu'elle existait réellement, la préfète de la Haute-Vienne aurait, à la date de son arrêté du 24 mai 2022, eu connaissance des différents éléments décrits au point 7 de ce jugement établissant la matérialité des violences conjugales subies par la requérante. Également, il résulte de l'instruction qu'après avoir reçu le courrier du 12 septembre 2022 par lequel Mme A B l'a informée du contrôle judiciaire et de la condamnation pénale prononcée à l'encontre de son époux, c'est dans un bref délai que, par une décision du 25 octobre 2022, la préfète de la Haute-Vienne a retiré son arrêté du 24 mai 2022 et a décidé de renouveler la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " de l'intéressée pour une durée d'un an. Dans ces circonstances, Mme A B n'est pas fondée à soutenir que la responsabilité de l'Etat serait engagée en raison d'un délai anormalement long d'instruction de sa demande de titre de séjour ou de délivrance du titre de séjour auquel elle avait droit.
S'agissant de l'exonération partielle de responsabilité de l'Etat :
16. Si la responsabilité de l'Etat est engagée en raison des illégalités mentionnées aux points 7 et 14 entachant la décision du 24 mai 2022 portant refus de délivrance d'un titre de séjour, il résulte toutefois de l'instruction que ces illégalités résultent, au moins en partie, de l'abstention de Mme A B de transmettre aux services de la préfecture de la Haute-Vienne, avant que ne soit édité l'arrêté du 24 mai 2022, les différents éléments pourtant en sa possession pour justifier de la matérialité des violences conjugales à l'origine de la rupture de la vie commune avec son époux. A cet égard, il résulte de l'instruction que, dès qu'elle a reçu le courrier du 12 septembre 2022 de Mme A B, la préfète de la Haute-Vienne a retiré son arrêté du 24 mai 2022 et délivré le titre de séjour sollicité par une décision du 25 octobre 2022. Cette abstention de Mme A B est de nature à exonérer l'Etat de sa responsabilité. Néanmoins, alors qu'avant de prendre son arrêté du 24 mai 2022, la préfète de la Haute-Vienne ne s'est pas assurée, notamment auprès de Mme A B ou du tribunal judiciaire de Limoges, que, postérieurement au courriel qu'elle a reçu le 21 décembre 2021 du bureau d'ordre du parquet de ce tribunal judiciaire, il n'existait pas d'autre élément susceptible de confirmer ou d'infirmer la matérialité des violences conjugales dont la requérante s'était pourtant expressément prévalue dans sa demande de titre de séjour, cette faute de la victime ne saurait exonérer totalement l'Etat de sa responsabilité. Dans les circonstances de l'espèce, la part de responsabilité de l'Etat doit être fixée à 50 %.
En ce qui concerne la liquidation des préjudices et les intérêts :
17. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Mme A B a été employée par l'association " Les Jardins de Cocagne en Limousin " en qualité de jardinière à temps incomplet, pour 104 heures et une rémunération brute de 1 065,97 euros par mois, par un contrat à durée déterminée couvrant la période du 6 septembre 2021 au 5 janvier 2022, renouvelé par avenants pour les périodes du 6 janvier au 5 mai 2022, puis du 6 mai au 5 septembre 2022. Il résulte de l'instruction, notamment de l'attestation du 12 octobre 2022 par laquelle le directeur de cette même association indique " avoir eu l'intention de reconduire son contrat () si [elle avait] été détentrice d'un titre de séjour ", que les illégalités mentionnées aux points 7 et 14 ont fait perdre à Mme A B une chance sérieuse de continuer à être employée par cette association pour la période du 6 septembre 2022 au 25 octobre 2022, date de la décision par laquelle la préfète de la Haute-Vienne a finalement fait droit à sa demande de renouvellement de son titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Eu égard au partage de responsabilité mentionné au point 16, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice économique en condamnant l'Etat à verser à la requérante une somme de 750 euros.
18. En deuxième lieu, si Mme A B se prévaut d'un préjudice matériel lié à la perte de la " possibilité de bénéficier d'un logement social et des allocations logement ", elle n'apporte aucun élément de nature à justifier la réalité de ce préjudice et de son lien éventuel avec les illégalités qui ont été commises.
19. En troisième lieu, si les illégalités entachant les décisions de refus de délivrance d'un titre de séjour du 24 mai 2022, qui ont notamment été à l'origine pour Mme A B d'une anxiété relative à l'irrégularité de la situation en France et à la perspective de son possible éloignement vers son pays d'origine, peuvent être regardés comme lui ayant causé un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence, ces préjudices sont toutefois nécessairement modestes compte tenu de la période relativement courte séparant la date d'édiction de l'arrêté du 24 mai 2022 et la décision du 25 octobre 2022 prononçant le retrait de cet arrêté et lui délivrant finalement le titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " qu'elle a sollicité. Dans les circonstances de l'espèce, et eu égard au partage de responsabilité mentionné au point 16, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice moral et de ces troubles dans les conditions d'existence en condamnant l'Etat à verser à Mme A B une somme de 500 euros.
20. Il résulte de ce qui précède que l'Etat est condamné à verser à Mme A B une somme de 1 250 euros en réparation de ses préjudices. Cette somme produira des intérêts au taux légal à compter du 19 septembre 2022, date de réception par l'administration de la réclamation préalable présentée par Mme A B.
Sur les frais liés au litige :
21. Mme A B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son conseil peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, sur le fondement de ces dispositions, une somme de 1 200 euros à verser à Me Malabre, avocat de Mme A B, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser une somme de 1 250 (mille deux cent cinquante) euros à Mme A B en réparation de ses préjudices.
Article 2 : La somme mentionnée à l'article 1er de ce jugement produira des intérêts au taux légal à compter du 19 septembre 2022, date de réception de la réclamation préalable présentée par Mme A B.
Article 3 : L'État versera une somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Malabre, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A B, au préfet de la Haute-Vienne et à Me Malabre.
Délibéré après l'audience du 21 janvier 2025, à laquelle siégeaient :
M. Revel, président,
M. Boschet, premier conseiller,
M. Christophe, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 février 2025.
Le rapporteur,
JB. BOSCHET
Le président,
FJ. REVEL La greffière,
M. E
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour la Greffière en Chef,
La Greffière
M. E
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Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608292
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. A... contre l'arrêté du préfet des Hautes-Alpes du 5 mai 2026 prolongeant son assignation à résidence. Le requérant invoquait une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a jugé que les contraintes horaires imposées (présence au domicile de 14h à 17h) n'étaient pas disproportionnées, faute de preuves suffisantes de leur incompatibilité avec le suivi scolaire de sa belle-fille. La décision s'appuie sur les articles L. 731-1 et R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608430
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant égyptien, contestant un arrêté préfectoral du 14 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et ne méconnaissait pas les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), le préfet ayant examiné les critères légaux. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, y compris la demande d'aide juridictionnelle provisoire et de communication du dossier.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608432
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant sénégalais, contestant un arrêté préfectoral du 15 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et que la situation personnelle du requérant avait été examinée, notamment son maintien irrégulier après expiration de son visa. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, sur la base des articles L. 613-1, L. 612-2, L. 612-6 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l’arrêté du sous-préfet d’Istres du 7 avril 2026 mettant en demeure M. et Mme A... de quitter leur logement à Vitrolles. La requête a été jugée irrecevable car elle n’était pas accompagnée de la copie intégrale de la décision contestée, en méconnaissance des exigences procédurales. En conséquence, le juge a appliqué l’article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience, et a refusé l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
01/06/2026