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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2201644

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2201644

mardi 18 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2201644
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantMALABRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire, et des pièces complémentaires enregistrés respectivement le 21 novembre 2022, le 27 janvier 2025 et le 31 janvier 2025, M. B D A, représenté par Me Malabre, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 70 000 euros, outre intérêts au taux légal à compter du 5 septembre 2022, et capitalisation annuelle de ces derniers, en raison des préjudices qu'il estime avoir subis en raison, d'une part, de l'illégalité de l'arrêté du 8 novembre 2018 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, d'autre part, du retard dans l'exécution, par le préfet de la Haute-Vienne, du jugement du 11 avril 2019 du tribunal administratif de Limoges ayant prononcé l'annulation de cet arrêté et enjoint au réexamen de sa situation ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de la renonciation par celui-ci à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- en rejetant sa demande de titre de séjour, le préfet a commis une illégalité fautive, constatée par le jugement du 11 avril 2019 du tribunal administratif de Limoges ;

- le préfet a commis une faute en exécutant avec retard l'injonction prononcée par ce jugement tendant au réexamen de sa situation ;

- il a subi un préjudice estimé à 70 000 euros en lien direct avec ces fautes : 60 000 euros à raison de la perte de chance de pouvoir exercer une activité professionnelle et de créer son entreprise, 10 000 euros en raison du préjudice moral et des troubles subis dans ses conditions d'existence.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 août 2023, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il aurait pris la même décision de rejet de la demande de titre de séjour de M. A, dès lors qu'il ne justifiait pas de la certitude des revenus qu'il prétendait tirer de son projet d'entreprise, ainsi, les préjudices invoqués ne présentent aucun lien de causalité direct et certain avec la faute alléguée ;

- il a délivré, dès le 16 avril 2019, une autorisation provisoire de séjour à M. A pour la durée nécessaire au réexamen de sa situation et jusqu'à la délivrance d'un titre de séjour ;

- les préjudices invoqués ne sont pas établis ;

- la créance dont M. A se prévaut est prescrite.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Gazeyeff a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant togolais, né le 16 janvier 1989, est entré en France le 5 octobre 2012 sous couvert d'un visa " étudiant " et a bénéficié de titres de séjour en cette qualité entre octobre 2013 et septembre 2016. Par la suite, le requérant s'est vu délivrer une autorisation provisoire de séjour " fin d'études - recherches d'emploi " valable du 20 avril 2017 au 19 avril 2018. Le 18 avril 2018, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par un arrêté du 8 novembre 2018, le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Par un jugement n° 1900002 du 11 avril 2019, le tribunal administratif de Limoges a annulé cet arrêté, du fait d'un défaut d'examen, par le préfet de la Haute-Vienne de la demande de titre de séjour présentée par M. A au titre des dispositions du 3° de l'article L. 313-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable et a enjoint au préfet de la Haute-Vienne de réexaminer la situation de l'intéressé dans un délai de quatre mois à compter de sa notification. Après une demande de pièces complémentaires, M. A s'est vu délivrer, le 23 juin 2020, une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur temporaire " d'une durée de huit mois. Par un courrier du 5 septembre 2022, reçu le 7 septembre, l'intéressé a saisi le préfet de la Haute-Vienne d'une demande indemnitaire préalable pour obtenir la réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de l'illégalité de l'arrêté du 8 novembre 2018 qui a été rejetée par une décision du 22 septembre 2022. Le requérant demande la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 70 000 euros en raison des préjudices subis, en raison d'une part, de l'illégalité de l'arrêté du 8 novembre 2018 précité et d'autre part, du retard dans l'exécution, par le préfet de la Haute-Vienne, du jugement du 11 avril 2019 précité ayant prononcé son annulation.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne l'illégalité fautive de l'arrêté du 8 novembre 2018 du préfet de la Haute-Vienne :

2. Il est constant que par le jugement n° 1900002 du 11 avril 2019, le tribunal administratif de Limoges a annulé l'arrêté du 8 novembre 2018 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a rejeté la demande de titre de séjour de M. A. L'illégalité de l'arrêté du 8 novembre 2018, constatée par ce jugement, est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

3. Lorsqu'une personne sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité d'une décision administrative, il appartient au juge administratif de rechercher, en forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, si la même décision aurait pu légalement intervenir. Dans l'affirmative, le préjudice allégué ne peut alors être regardé comme la conséquence directe et certaine de l'illégalité invoquée.

4. Il ressort des motifs du jugement du 11 avril 2019 ayant prononcé l'annulation de l'arrêté préfectoral du 8 novembre 2018 que le tribunal a retenu, pour la fonder, le défaut d'examen, par le préfet de la Haute-Vienne, de la demande de titre de séjour au regard des dispositions du 3° de l'article L. 313-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable.

5. Il résulte de l'instruction que M. A, pour solliciter un titre de séjour sur le fondement du 3° de l'article L. 313-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable, a fait état d'un projet de création d'entreprise. Il se prévalait notamment d'un " dossier prévisionnel ", daté du 8 mars 2016, relatif à la création d'une activité de déménagement et de vente accessoire. Toutefois, ce seul élément, sans autre justificatif de l'avancement de ce projet, ne saurait être regardé comme permettant à l'intéressé de justifier d'une activité non salariée, économiquement viable et dont il tirait des moyens d'existence suffisants au sens des dispositions du 3° de l'article L. 313-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicables. Dans ces conditions le préfet de la Haute-Vienne aurait pu légalement prendre la même décision et refuser la délivrance d'un titre de séjour. Par suite, aucun des préjudices évoqués par l'intéressé ne peut être regardé comme la conséquence directe du défaut d'examen mentionné au point précédent.

En ce qui concerne le retard dans l'exécution du jugement du 11 avril 2019 et le délai anormalement long de l'instruction de sa demande de titre de séjour :

S'agissant de l'existence d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'Etat :

6. M. A soutient que le délai d'instruction de sa demande de titre de séjour, dans le cadre de l'injonction au réexamen prononcée par le jugement du 11 avril 2019 a été anormalement long et constitue une faute.

7. Il résulte de l'instruction que dans le cadre de l'exécution de l'injonction au réexamen prononcée par le jugement du tribunal administratif de Limoges précité, le préfet de la Haute-Vienne a sollicité, le 16 avril 2019, la transmission par M. A de pièces complémentaires, à savoir, les pièces justificatives en relation avec son projet entrepreneurial et tout élément nouveau depuis la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour du 8 novembre 2018. En réponse à cette demande, M. A a indiqué, en juillet 2019, qu'il était contraint de repousser son projet de création d'entreprise compte tenu de ses besoins en financement et a transmis une promesse d'embauche, postérieure à l'arrêté du 8 novembre 2018. Par une décision du 23 juin 2020, le préfet de la Haute-Vienne a délivré à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur temporaire ", sur le fondement du 2° de l'article L. 313-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable, décision que l'intéressé n'a pas contestée. Il résulte également de l'instruction que, pendant la période de réexamen de sa demande, M. A s'est vu délivré une autorisation provisoire de séjour, l'autorisant à occuper un emploi, valable du 16 avril 2019 au 15 août 2019, renouvelé une première fois jusqu'au 8 décembre 2019 et une seconde fois jusqu'au 27 mai 2020.

8. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que le préfet de la Haute-Vienne, s'agissant de l'exécution de l'injonction prononcée par le jugement du tribunal administratif de Limoges n'a commis aucune faute, dès lors que M. A a lui-même indiqué, dans le cadre de ce réexamen, le report de son projet de création d'entreprise. Toutefois, en lui délivrant un titre de séjour mention " travailleur temporaire ", le 23 juin 2020, soit plus de onze mois après la transmission par M. A d'une promesse d'embauche, le préfet de la Haute-Vienne, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité. Si le préfet de la Haute-Vienne soutient que le délai d'instruction de la demande a été anormalement long compte tenu de l'intervention de la crise sanitaire et des mesures de confinement, il est constant que ces mesures ont été édictées à partir du mois de mars 2020 et ne peuvent ainsi expliquer que très partiellement le retard dans l'instruction de la demande de M. A.

S'agissant des préjudices subis par M. A :

9. La faute commise par le préfet de la Haute-Vienne constatée au point précédent ne peut entraîner la réparation que des préjudices allégués qui en découlent directement.

10. En premier lieu, M. A soutient qu'il a subi un préjudice matériel en lien direct avec ces fautes, qu'il évalue à une somme globale de 60 000 euros, en raison de la perte de chance, d'une part, de bénéficier d'un emploi, et d'autre part, de créer son entreprise. Toutefois, les différentes autorisations provisoires de séjour délivrés à M. A citées au point 7 du présent jugement mentionnent que son titulaire est autorisé à travailler. Si, entre le 27 mai 2020 et le 23 juin 2020, M. A ne bénéficiait d'aucune autorisation provisoire de séjour, il ressort du certificat de travail produit par le requérant que ce dernier était employé par la banque Neuflize OBC entre le 1er janvier 2020 et le 31 août 2020. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé d'une chance de bénéficier d'un emploi compte tenu de la durée anormalement longue de la durée d'instruction de sa demande de titre de séjour. Par ailleurs, il résulte du courrier du 16 avril 2020 que M. A avait, pendant cette période d'instruction, reporté ses projets entrepreneuriaux compte tenu de ses besoins en financement. Il suit de là que M. A ne justifie d'aucune perte de chance de lancer son entreprise ou de bénéficier d'un emploi en lien avec la faute relevée au point 8 du présent jugement.

11. En second lieu, le préjudice moral dont se prévaut M. A, tenant au trouble dans ses conditions d'existence du fait des souffrances morales endurées du fait de l'absence de réalisation de ses projets professionnels et de l'angoisse générée par le délai d'instruction et qu'il évalue à 10 000 euros, ne peut être regardé comme étant lié au retard d'instruction de sa demande de titre de séjour, dès lors que, ainsi qu'il a été dit, la modification de projets professionnels de l'intéressé n'est pas imputable au délai anormalement long de réexamen de sa demande et que l'intéressé s'est vu délivré des autorisations provisoires de séjour l'autorisant à travailler, alors, qu'en tout état de cause, M. A ne produit aucun élément de nature à démontrer l'existence de cette angoisse et ses conséquences psychologiques.

12. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. A ne justifie d'aucun préjudice présentant un lien direct et certain avec le délai anormalement long d'instruction de sa demande de titre de séjour. Par suite, ses conclusions indemnitaires, ainsi que par voie de conséquence ses conclusions relatives aux frais du litige et à la capitalisation des intérêts doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de M. A est rejetée.

Article 2:Le présent jugement sera notifié à M. A, à Me Malabre et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 4 février 2025 où siégeaient :

- M. Revel, président,

- M. Christophe, premier conseiller,

- M. Gazeyeff, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 février 2025

Le rapporteur,

D. GAZEYEFF

Le président,

FJ. REVEL

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

M. C00if

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