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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2201712

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2201712

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2201712
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantROUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête n° 2201711, un mémoire complémentaire et un mémoire, enregistrés respectivement les 2 décembre 2022, 20 décembre 2022 et 6 janvier 2023, M. D B, représenté par Me Roux, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté de la préfète de la Haute-Vienne du 10 mars 2022 par lequel elle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour et de travail, à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa situation, dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 794 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que sa requête est recevable dès lors qu'elle a été formée dans le délai de recours contentieux ;

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- il est entaché d'un vice de procédure dès lors que le préfet n'a pas saisi la commission du titre de séjour ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préambule de la constitution de 1946 et le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la mesure d'éloignement :

- elle méconnaît les dispositions du 3° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par des mémoires en défense enregistrés les 9 janvier 2023 et 30 janvier 2023, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle est tardive ;

- aucun des moyens n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 janvier 2023.

II. Par une requête n° 2201712 et un mémoire, respectivement enregistrés les 2 décembre 2022 et 9 janvier 2023, M. D B, représenté par Me Roux, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision de la préfète de la Haute-Vienne du 22 août 2022 par laquelle elle a rejeté son recours gracieux contre sa décision portant refus de titre de séjour du 10 mars 2022 ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour et de travail dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 794 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761 -1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que le refus de titre de séjour :

- il est entaché d'un vice de procédure dès lors que le préfet n'a pas saisi la commission du titre de séjour ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préambule de la constitution de 1946 et le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 décembre 2022, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- le recours gracieux n'a pu avoir comme effet de proroger le délai de recours contentieux ;

- aucun des moyens n'est fondé.

M. B été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La rapporteure publique, sur sa proposition, a été dispensée de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C ;

- et les observations de Me Roux, représentant M. B.

La préfète de la Haute-Vienne n'était ni présente, ni représentée.

Considérant ce qui suit :

Sur la jonction :

1. Les requêtes n° 2201711 et n° 2201712 présentées par M. D B sont relatives à la situation d'un même requérant, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre afin d'y statuer par un seul jugement.

Sur la recevabilité :

2. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision. ". Et, aux termes des dispositions de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " I.- Conformément aux dispositions de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification d'une obligation de quitter le territoire français avec délai de départ volontaire, prise en application de l'article L. 251-1 ou des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 du même code, fait courir un délai de trente jours pour contester cette obligation ainsi que les décisions relatives au séjour, au délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. () ". Aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ".

3. Pour rendre opposable le délai de recours contentieux, conformément à ce que prévoit l'article R. 421-5 du code de justice administrative, l'administration est tenue de faire figurer dans la notification de ses décisions la mention des délais et voies de recours contentieux ainsi que les délais des recours administratifs préalables obligatoires. Elle n'est pas tenue d'ajouter d'autres indications, comme notamment les délais de distance, la possibilité de former des recours gracieux et hiérarchiques facultatifs ou la possibilité de former une demande d'aide juridictionnelle. Si des indications supplémentaires sont toutefois ajoutées, ces dernières ne doivent pas faire naître d'ambiguïtés de nature à induire en erreur les destinataires des décisions dans des conditions telles qu'ils pourraient se trouver privés du droit à un recours effectif.

4. Il ressort des pièces du dossier que la lettre recommandée avec accusé de réception contenant la décision du préfet du 10 mars 2022 a été présentée au requérant le 11 mars 2022 qui n'était pas présent à son domicile et n'a pas retiré le pli. Dans ces conditions, la décision attaquée est réputée avoir été notifiée le 11 mars 2022 et le requérant disposait a priori d'un délai expirant le 12 avril 2022 pour saisir le tribunal. Toutefois l'information sur les voies et délais de recours, annexée à l'arrêté litigieux, mentionne la possibilité de former un recours gracieux ou un recours hiérarchique dans un délai de deux mois, ainsi que, de manière erronée, la possibilité de présenter un recours contentieux dans un délai de quinze jours, et précise que le recours juridictionnel n'est pas prorogé par la présentation préalable d'un recours administratif. Par suite et dès lors que le requérant fait valoir, sans être contesté en défense, s'être présenté à la préfecture le 11 avril 2022 pour se voir remettre en main propre cet arrêté, soit à une date à laquelle le délai de recours n'avait pas encore expiré, l'erreur sur la teneur du délai de recours figurant dans cette décision fait obstacle, en l'espèce, à ce que la requête de M. B, enregistrée au greffe du tribunal le 2 décembre 2022 sous le n° 2201711, qui a pu croire que les délais de recours étaient expirés, soit regardée comme tardive. Par suite, la fin de non-recevoir opposé par le préfet en défense doit être rejetée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté portant refus de séjour :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose, quant à lui, que : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

6. M. B, ressortissant gabonais né en 1983 à Franceville, est entré selon ses déclarations sur le territoire français le 7 août 2012. Il produit à l'appui de sa requête un ensemble de pièces concordantes, de nature à justifier sa présence en France depuis le 14 août 2012. Il justifie aussi avoir poursuivi des études depuis l'année universitaire 2013-2014 et a obtenu une licence de sciences, technologies, santé, mention biologie en 2014, une maîtrise de sciences, technologies, santé, mention biologie et biotechnologies en 2015 puis un master sciences technologies, santé, mention biologie - santé en 2016. Il était également inscrit au Master 2 biologie santé à l'université de Lille 2 pour l'année universitaire 2015- 2016 et en première année de l'école doctorale de communauté d'universités et d'établissements (COMUE) Lille Nord France pour la préparation d'une thèse de sciences intitulée " étude de(s) mécanisme(s) responsable(s) de la diminution de l'expression de la sirtuine de type I (Sirt I) dans un modèle murin d'ostéoporose liée à l'anorexie mentale ". M. B est aussi le père d'un enfant né en février 2020 à Limoges et indique vivre en concubinage avec la mère de l'enfant depuis le 15 juin 2020. S'il ressort des pièces du dossier que le couple ne vit plus ensemble sur Limoges, c'est parce que sa compagne s'est installée à Château-Thierry avec leur fils, après avoir obtenu un contrat de travail à durée indéterminée à Paris et que M. B est contraint de se domicilier à Limoges pour réaliser son projet professionnel. Il effectue au demeurant des aller-retours entre les deux domiciles. Il est également régulièrement présent à l'école de son fils et lors de rendez-vous médicaux tant à Château-Thierry qu'à Limoges. De même, sa compagne a régulièrement attesté de leur vie commune et de la contribution effective de celui-ci à l'entretien et à l'éducation de leur fils, tant lors de ses demandes de renouvellement de titres de séjour en 2020, 2021 et 2022 qu'auprès des services de la Caisse d'allocations familiales. La compagne de M. B, de nationalité congolaise, est, en outre, titulaire d'un titre de séjour pluriannuel valable jusqu'au 4 octobre 2026 et n'a pas vocation à quitter le territoire français. Enfin, M. B, qui porte un projet de valorisation des invendus agricoles, des déchets ménagers biodégradables et de l'urine humaine en engrais biologiques et fertilisants naturels des sols et a déposé une demande de brevet à l'Institut national de la propriété industrielle le 9 juillet 2021, est lauréat de l'édition 2021 du concours Créa'TAG organisé par le cluster Eau et Climat et l'agglomération d'Agen. Il bénéficie à ce titre d'un hébergement en " mode nomade ", d'un ensemble de formations et d'un accompagnement particulier durant la période d'avril 2022 à mars 2023. Au regard de l'ensemble de ces éléments, le requérant établit avoir transféré l'ensemble de ses intérêts personnels et familiaux sur le territoire français. Par suite, le préfet, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 10 mars 2022 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de délivrer à M. B un titre de séjour doit être annulé, ainsi que, par voie de conséquence, la décision du même jour qui lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi et la décision du 22 août 2022 rejetant le recours gracieux de ce dernier.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation ci-dessus retenu, le présent jugement implique nécessairement que soit délivré au requérant un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent de procéder à cette délivrance dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, le conseil du requérant peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Roux renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à ce conseil d'une somme de 1 800 euros.

D E C I D E :

Article 1er: L'arrêté du 10 mars 2022 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a refusé de délivrer à M. B un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi est annulé.

Article 2:Il est enjoint à la préfète de la Haute-Vienne de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3:L'État versera la somme de 1 800 (mille huit cents) euros à Me Roux, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à M. D B, Me Roux et à la préfète de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

La rapporteure,

H. C

Le président,

N. NORMAND

Le greffier,

M. A

La République mande et ordonne

à la préfète de la Haute-Vienne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

M. A

Nos 2201711,220171mf

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