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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2201783

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2201783

lundi 6 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2201783
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET
Avocat requérantROUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 décembre 2022, M. B, représenté par Me Roux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 28 novembre 2022 par lequel la préfète de la Haute-Vienne lui a retiré une attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", subsidiairement de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 794 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant de l'arrêté en litige pris dans son ensemble :

- son signataire ne justifie pas d'une délégation régulière ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier et complet de sa situation ;

- son droit à être entendu préalablement à la mesure a été méconnu ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît son droit à une vie privée et familiale et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision lui interdisant le retour en France pendant un an :

- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle est insuffisamment motivée au regard des critères prévus aux dispositions de l'article L. 611-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la préfète ne s'est pas prononcée sur chacune des conditions légales énumérées à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 décembre 2022, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 10 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Constitution du 4 octobre 1958 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-13-1 à R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Roux.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant malien né le 1er janvier 1992 à Bague, est, selon ses déclarations, entré irrégulièrement en France le 9 octobre 2018 où il a demandé l'asile le 10 décembre 2018. Sa demande a été rejetée le 28 juillet 2021 par une décision, notifiée le 7 août 2021 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 14 novembre 2022. Par un arrêté du 28 novembre 2022, la préfète de la Haute-Vienne lui a retiré son attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français en lui fixant un délai de départ volontaire de trente jours, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour en France pendant un an. M. B demande l'annulation de chacune de ces décisions.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 janvier 2023. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions de M. B tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

4. M. Jean-Philippe Aurignac, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté en litige, bénéficie d'une délégation de signature de la préfète de la Haute-Vienne en date du 16 juin 2022, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-2022-06-16-00001 du même jour, à l'effet notamment de signer " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". M. B ne peut utilement alléguer que les conditions de cette délégation n'étaient pas réunies en l'absence de toute condition mise à la délégation de signature sur ce point. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

5. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation générale de respecter le choix, par un demandeur de titre de séjour, d'y établir sa résidence privée et de permettre son installation ou le regroupement de sa famille sur son territoire. En outre, il appartient à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, tel qu'il ressort de ces mêmes stipulations ou tel qu'il découle de la Constitution du 4 octobre 1958, d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a, le cas échéant, conservés dans son pays d'origine.

6. M. B, ressortissant malien, est entré, selon ses affirmations, sur le territoire français en octobre 2018, à l'âge de vingt-six ans. Si l'administration relève, dans ses écritures contentieuses, que l'intéressé s'est maintenu depuis sur le territoire français sans jamais avoir obtenu de titre de séjour, il justifie cependant avoir été muni depuis l'enregistrement par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) le 27 novembre 2019 de sa demande d'asile formée le 10 décembre 2018, deux mois après son arrivée irrégulière en France, d'une attestation de demande d'asile valide en dernier lieu jusqu'au 27 avril 2023 et abrogée par l'arrêté en litige du 28 novembre 2022, notifié le 30 novembre 2022 et sous couvert de laquelle il a pu, durant tout le temps de l'examen de sa demande, régulièrement suivre, depuis le 8 juillet 2020, une activité d'intégration et de formation dans l'association solidaire " La Terre en Partage " relevant de l'article L. 265-1 du code de l'action sociale et des familles. Il ressort des pièces du dossier que si M. B ne peut justifier, dans ces circonstances, de la condition de durée d'activité ininterrompue de trois années prévue par l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il établit la réalité et le sérieux de sa démarche d'intégration par le travail et l'existence de liens personnels et marqués avec la société française. Il n'est par ailleurs pas contredit par l'administration ni les pièces du dossier qu'il n'a pas conservé, selon ses affirmations, après le décès de ses parents en 2007 et 2008, d'attaches dans son pays d'origine qu'il soutient avoir quitté dès 2010, à l'âge de dix-huit ans. Dans ces conditions, et au regard de la durée et des conditions de son séjour en France où il est arrivé à l'âge de vingt-six ans, il apporte des éléments suffisants permettant de démontrer l'existence d'une insertion particulière dans la société française. Ainsi, M. B est fondé à soutenir qu'en lui faisant obligation de quitter le territoire français, l'arrêté du 28 novembre 2022 en litige porte à son droit à une vie privée et familiale normale qu'il tient des stipulations et dispositions énoncées au point 5 ci-dessus une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par cette mesure. Il suit de là, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 28 novembre 2022 portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de M. B doit être annulée.

Sur les conclusions de la requête aux fins d'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation des décisions litigieuses, le présent jugement implique nécessairement que la préfète de la Haute-Vienne délivre un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à M. B. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de délivrer, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, un tel titre de séjour à M. B, en le munissant, dans l'attente, dans un délai de 15 jours, d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

8. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Roux, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Roux de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er: Il n'y a pas lieu à statuer sur les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2:L'arrêté du 28 novembre 2022 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a retiré à M. B son attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français durant un an est annulé.

Article 3 :Il est enjoint à la préfète de la Haute-Vienne de délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " à M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de le munir dans un délai de 15 jours d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 :L'État versera à Me Roux la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la contribution de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Article 5:Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6:Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Roux et à la préfète de la Haute-Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2023.

Le magistrat désigné,

D. C

Le greffier,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

à la préfète de la Haute-Vienne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef

Le Greffier

G. JOURDAN-VIALLARD

mf

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