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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2300766

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2300766

jeudi 15 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2300766
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET
Avocat requérantAVOC'ARENES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 mai 2023, Mme B A, représentée par la SELARL Avoc'Arènes, agissant par Me Toulouse, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 24 avril 2023 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a retiré son attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi, et lui a interdit le retour pendant un an ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de la munir, dans l'attente et sans délai, d'une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

L'obligation de quitter le territoire français :

- est entachée d'une erreur de fait en retenant qu'elle n'avait pas d'enfant à charge ;

- n'a pas fait l'objet d'un examen personnalisé et sérieux ;

- la demande d'asile présentée pour son enfant et en cours d'examen lui confère un droit au maintien sur le territoire ;

La décision fixant le pays de renvoi :

- est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- est intervenue en violation du droit d'asile ;

L'interdiction de retour sur le territoire français :

- est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mai 2023, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

La préfète fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 2 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-13-1 à R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante guinéenne née le 17 octobre 1986 à Labe, est entrée selon ses déclarations irrégulièrement le 26 décembre 2021 en France où elle a demandé l'asile le 3 janvier 2022. Sa demande, enregistrée le 25 janvier 2022, a été rejetée le 10 mai 2022 par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), notifiée le 1er juin suivant et confirmée le 17 février 2023 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Le 6 mars 2023, elle a présenté une demande d'asile pour sa fille mineure née en France le 3 octobre 2022. Cette demande a été enregistrée par l'Ofpra le 23 mars 2023. Par un arrêté du 24 avril 2023, la préfète de la Haute-Vienne lui a retiré son attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de départ volontaire de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour durant un an. Mme A, qui sollicite l'aide juridictionnelle provisoire, demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 mai 2023. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions de Mme A tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". L'article L. 542-3 de ce code dispose : " Lorsque le droit au maintien sur le territoire français a pris fin dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 ou L. 542-2, l'attestation de demande d'asile peut être refusée, retirée ou son renouvellement refusé () ".

5. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 741-1 du même code : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente, qui enregistre sa demande et procède à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. () / Lorsque la demande d'asile est présentée par un étranger qui se trouve en France accompagné de ses enfants mineurs, la demande est regardée comme présentée en son nom et en celui de ses enfants. Lorsqu'il est statué sur la demande de chacun des parents, la décision accordant la protection la plus étendue est réputée prise également au bénéfice des enfants. Cette décision n'est pas opposable aux enfants qui établissent que la personne qui a présenté la demande n'était pas en droit de le faire () / L'étranger est tenu de coopérer avec l'autorité administrative compétente en vue d'établir son identité, sa ou ses nationalités, sa situation familiale, son parcours depuis son pays d'origine ainsi que, le cas échéant, ses demandes d'asile antérieures. Il présente tous documents d'identité ou de voyage dont il dispose () ".

6. Enfin, aux termes de l'article L. 723-15 du même code : " Constitue une demande de réexamen une demande d'asile présentée après qu'une décision définitive a été prise sur une demande antérieure, y compris lorsque le demandeur avait explicitement retiré sa demande antérieure, lorsque l'office a pris une décision définitive de clôture en application de l'article L. 723-13 ou lorsque le demandeur a quitté le territoire, même pour rejoindre son pays d'origine. () / Si des éléments nouveaux sont présentés par le demandeur d'asile alors que la procédure concernant sa demande est en cours, ils sont examinés, dans le cadre de cette procédure, par l'office si celui-ci n'a pas encore statué ou par la Cour nationale du droit d'asile si celle-ci est saisie ".

7. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile de présenter une demande en son nom et, le cas échéant, en celui de ses enfants mineurs qui l'accompagnent. En cas de naissance ou d'entrée en France d'un enfant mineur postérieurement à l'enregistrement de sa demande, l'étranger est tenu, tant que l'Ofpra ou, en cas de recours, la Cour nationale du droit d'asile, ne s'est pas prononcé, d'en informer cette autorité administrative ou cette juridiction. La décision rendue par l'office ou, en cas de recours, par la Cour nationale du droit d'asile, est réputée l'être à l'égard du demandeur et de ses enfants mineurs, sauf dans le cas où le mineur établit que la personne qui a présenté la demande n'était pas en droit de le faire.

8. Ces dispositions ne font pas obstacle à ce que les parents d'un enfant né après l'enregistrement de leur demande d'asile présentent, postérieurement au rejet définitif de leur propre demande, une demande au nom de leur enfant. Il résulte toutefois de ce qui a été dit au point précédent que la demande ainsi présentée au nom du mineur doit alors être regardée, dans tous les cas, comme une demande de réexamen au sens de l'article L. 723-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. La demande ainsi présentée au nom du mineur présentant le caractère d'une demande de réexamen, le droit au maintien sur le territoire tel qu'il est défini par les dispositions précitées de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au point 4, sous réserve d'un examen au cas par cas, notamment en ce qu'il tient nécessairement compte de la présence au sein de la famille du mineur concerné, s'étend aux parents de celui-ci qui avaient initialement présenté une demande d'asile en leur nom propre et ont présenté postérieurement la demande au nom de l'enfant.

10. Il ressort des pièces du dossier qu'après le rejet de sa demande d'asile le 17 février 2023 par la CNDA, Mme A a présenté le 6 mars 2023, antérieurement à la date de l'intervention de l'arrêté en litige à laquelle s'apprécie la légalité de ce dernier, une demande d'asile au nom de sa fille, circonstance qui n'a au demeurant pas été mentionnée dans la motivation de cette décision. Au surplus, cette demande de réexamen a été enregistrée le 23 mars 2023, également antérieurement à l'arrêté du 24 avril 2023. Dans ces conditions particulières à l'espèce, Mme A est fondée à soutenir qu'à la date de cet arrêté elle justifiait remplir les conditions du droit au maintien sur le territoire tel qu'il vient d'être défini au titre de sa demande de réexamen de son dossier de demande d'asile.

11. Dès lors, en obligeant Mme A à quitter le territoire par la décision en litige, la préfète de la Haute-Vienne a méconnu les dispositions des articles L. 542-1 et L. 542-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, Mme A est fondée à demander l'annulation de l'obligation de quitter le territoire du 24 avril 2023.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. Il résulte de ce qui vient d'être dit que Mme A est fondée à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision, prise sur son fondement, fixant le pays de destination et par suite à demander l'annulation de cette dernière.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

13. Il résulte de ce qui précède que, par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire du 24 avril 2023, l'interdiction de retour sur le territoire français pour un an prise à l'encontre de Mme A le même jour se trouve dépourvue de base légale. Par suite, Mme A est fondée à en demander l'annulation.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, l'obligation de quitter le territoire français, dans un délai de trente jours, la décision fixant le pays de destination, et l'interdiction de retour sur le territoire français pendant un an prises le 24 avril 2023 par la préfète de la Haute-Vienne à l'encontre de Mme A doivent être annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

15. Eu égard au motif d'annulation des décisions litigieuses, le présent jugement implique nécessairement que la préfète de la Haute-Vienne réexamine la situation de Mme A. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de procéder à ce réexamen, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, en munissant Mme A, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

16. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Toulouse, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Toulouse de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er: Il n'y a plus lieu de statuer sur l'admission de Mme A à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2:L'arrêté du 24 avril 2023 de la préfète de la Haute-Vienne est annulé en tant qu'il porte obligation à Mme A de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, qu'il fixe le pays de destination, et qu'il lui interdit le retour pendant un an.

Article 3:Il est enjoint à la préfète de la Haute-Vienne de procéder au réexamen de la situation de Mme A, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, en munissant l'intéressée, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 4:L'Etat versera à Me Toulouse une somme de 1 200 (mille deux-cents) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Toulouse renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5:Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Toulouse et à la préfète de la Haute-Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2023.

Le magistrat désigné,

D. C

Le greffier,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

à la préfète de la Haute-Vienne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef

Le Greffier

G. JOURDAN-VIALLARD

mf

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