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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2300784

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2300784

jeudi 20 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2300784
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantGAFFET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mai 2023, Mme A E, représentée par Me Gaffet, demande au tribunal d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 26 avril 2023 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, et a fixé le pays de destination.

Elle soutient que :

S'agissant de l'arrêté pris dans son ensemble :

- son signataire ne justifie pas de sa compétence ;

- il méconnaît le principe du contradictoire, faute pour l'administration de lui avoir transmis l'avis rendu par le collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) ; en cela, il méconnaît l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- eu égard à son état de santé et à ses liens familiaux, l'obligation de quitter le territoire est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2023, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 5 mai 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 8 juin 2023 à 17h00.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative ;

Par une décision du 29 juin 2023, le président du tribunal a désigné Mme Hélène Siquier en qualité de rapporteure publique sur le fondement des dispositions de l'article R. 222-24 du code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Josserand-Jaillet a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A E, ressortissante gabonaise née le 21 janvier 1990 à Libreville, est entrée régulièrement une première fois le 8 octobre 2017 en France où elle s'est maintenue au-delà de l'expiration de son visa de court séjour. Elle a sollicité, le 25 octobre 2019, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", que le préfet de la Haute-Vienne lui a refusé par un arrêté du 24 juillet 2020, portant également obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi. Mme E a exécuté spontanément cette décision, et est revenue le 20 octobre 2022 sur le territoire munie d'un visa de court séjour. Elle a sollicité, le 13 janvier 2022, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en faisant valoir son état de santé. Au vu d'un avis en date du 7 mars 2023 du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii), par un arrêté du 26 avril 2023, la préfète de la Haute-Vienne a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français en lui fixant un délai de départ volontaire de trente jours, et a fixé le pays de destination. Mme E demande l'annulation de l'ensemble de ces décisions.

Sur la légalité de l'arrêté en litige pris dans son ensemble :

2. En premier lieu, Mme C D, directrice de cabinet de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté en litige, bénéficie d'une délégation de signature de la préfète de la Haute-Vienne en date du 22 août 2022, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-2022-129 du même jour, à l'effet notamment de signer en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général de la préfecture " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Mme E n'allègue pas même que les conditions de cette délégation n'étaient pas réunies. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, s'il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union et que le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant, il résulte toutefois également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

4. Lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. A l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu est ainsi satisfait avant que n'interviennent le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français.

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme E n'aurait pas eu la possibilité, pendant l'instruction de sa demande d'admission au séjour, de faire état de tous les éléments pertinents relatifs à sa situation personnelle, notamment s'agissant de son état de santé, susceptibles d'influer sur le contenu de la décision se prononçant sur cette demande. Par suite, le moyen tiré de ce qu'en rejetant cette dernière la préfète de la Haute-Vienne l'aurait privée de son droit à être entendue, en méconnaissance notamment de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 313-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " Pour l'application du 11° de l'article L. 313 11, le préfet délivre la carte de séjour au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé () ". Aux termes de l'article R. 313-23 du même code : " () le service médical de l'office informe le préfet qu'il a transmis au collège de médecins le rapport médical. () / Le collège à compétence nationale, composé de trois médecins, émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du présent article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'office. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. ". Aux termes de l'article 5 de l'arrêté du 27 décembre 2016 susvisé : " Le collège de médecins à compétence nationale de l'office comprend trois médecins instructeurs des demandes des étrangers malades, à l'exclusion de celui qui a établi le rapport () ". Enfin, aux termes de l'article 6 du même arrêté : " () Le collège peut délibérer au moyen d'une conférence téléphonique ou audiovisuelle. L'avis émis à l'issue de la délibération est signé par chacun des trois médecins membres du collège. ".

7. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que l'avis médical destiné à éclairer la décision du préfet doit être pris au vu d'un rapport médical spécialement établi par un médecin ne siégeant pas au sein du collège de médecins de l'Ofii qui rendra l'avis final, auquel il incombe d'instruire le dossier et à qui ledit collège de médecins pourra, en tant que de besoin, demander toute précision complémentaire utile à son appréciation. La régularité de l'avis émis, et par suite de la décision préfectorale, sont dès lors subordonnées à ce que cet avis ait pu être rendu après que le dossier ait été régulièrement instruit par le rapporteur et éclairé par son rapport. En revanche, aucune disposition ne prévoit la communication au demandeur de l'avis ainsi émis, en tout état de cause et par ailleurs à la suite d'une demande de l'intéressé, avant que la décision préfectorale soit édictée. Dès lors, le moyen tiré de ce que Mme E n'a pas reçu communication préalable de l'avis du collège des médecins de l'Ofii en date du 7 mars 2023 doit être écarté.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire :

8. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation générale de respecter le choix, par un demandeur de titre de séjour, d'y établir sa résidence privée et de permettre son installation ou le regroupement de sa famille sur son territoire. En outre, il appartient à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, tel qu'il ressort de ces mêmes stipulations, de celles de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, laquelle prévoit également que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications " ou tel qu'il découle de la Constitution du 4 octobre 1958, d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a, le cas échéant, conservés dans son pays d'origine. Par ailleurs, l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

9. Mme E, ressortissante gabonaise, célibataire et sans enfant, est entrée récemment en France en octobre 2022, à l'âge de trente-deux ans, après avoir exécuté, ayant accepté l'aide au retour, une précédente mesure d'éloignement en date de novembre 2020 consécutive au rejet de la demande de titre de séjour qu'elle avait présentée en 2019, après sa première entrée sur le territoire en 2017, venant du Sénégal où elle a fait ses études. Mme E fait valoir, à l'appui de sa requête, que la mesure d'éloignement contestée entraîne pour sa santé des conséquences graves et produit, levant ainsi le secret médical, des documents dont il ressort qu'elle est affligée d'une surdité totale de l'oreille gauche et d'une surdité partielle de l'oreille droite. Toutefois, elle ne produit aucun élément de nature à remettre en cause l'avis du collège des médecins de l'Ofii qui précise que si la requérante est atteinte d'une affection qui nécessite une prise en charge médicale, l'absence de cette dernière ne devrait entraîner pour elle aucune conséquence d'une exceptionnelle gravité et qu'elle peut dans ces conditions voyager sans risque vers son pays d'origine. Elle n'établit pas, par ailleurs, que l'appareillage qui lui serait nécessaire est indisponible au Gabon, et en tout état de cause moins encore que les caractéristiques de celui-ci exigeraient sa présence permanente en France. Par ailleurs, si Mme E, majeure, qui a vécu la plus grande partie de sa vie dans son pays d'origine puis au Sénégal pour y faire ses études, où elle a nécessairement tissé des liens, ne peut faire valoir la présence de sa mère, qui l'héberge, pour en tirer une vie privée et familiale intense et ancrée en France. Il ressort également des pièces du dossier qu'elle a conservé des liens familiaux dans son pays d'origine, où notamment réside son frère. Dans ces conditions, la décision prise par la préfète de la Haute-Vienne, qui a procédé à un examen suffisamment approfondi de la situation de l'intéressée sur ce point au regard des informations portées à sa connaissance, n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de Mme E au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de son droit à une vie privée et familiale normale et d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle doivent être écartés.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de Mme E doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de Mme E est rejetée.

Article 2: Le présent jugement sera notifié à Mme A E, à Me Gaffet et à la préfète de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2023 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Josserand-Jaillet, président honoraire de tribunal administratif,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juillet 2023.

Le rapporteur,

D. JOSSERAND-JAILLET

Le président,

N. NORMAND

Le greffier,

M. B

La République mande et ordonne

à la préfète de la Haute-Vienne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

M. B

mf

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