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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2300940

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2300940

jeudi 28 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2300940
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantROUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, respectivement enregistrées le 1er juin 2023 et le 2 juin 2023, Mme B D épouse C, représentée par Me Roux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 avril 2023 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour et de travail de un an dans le délai de deux mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir ; subsidiairement de prendre une nouvelle décision ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Mme D soutient que :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors que le préfet n'a pas saisi la commission du titre de séjour ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors qu'étant de nationalité mauricienne elle est dispensée de visa de court séjour pour entrer dans l'espace Schengen ;

- s'agissant de sa demande de titre de séjour en qualité de salarié, la décision est entachée d'un défaut d'appréciation de sa situation, la préfète de la Haute-Vienne s'étant seulement fondée sur le défaut de visa d'entrée sur le territoire français et sur l'avis défavorable de la " plateforme de la main d'œuvre étrangère " ;

- s'agissant de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, la décision méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'un défaut d'examen et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- s'agissant de son droit au respect de sa vie privée et familiale, la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée de défaut d'instruction de sa demande et d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de celle-ci sur sa situation personnelle ;

- le refus de séjour méconnait le préambule de la Constitution de 1946 et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19/12/1966 en son article 23 ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- elle méconnaît le 3° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de celle-ci sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2023, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par ordonnance du 2 juin 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 10 août 2023.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-mauricien du 23 septembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Siquier,

- les conclusions de Mme Benzaid, rapporteur public,

- et les observations de Me Roux, représentant Mme D.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

1. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1. ".

2. Aux termes des dispositions de l'article 2-2-1 de l'accord franco-mauricien : " Un visa de long séjour temporaire d'une durée maximale de validité de quinze mois, portant la mention " migration et développement ", peut être délivré à un ressortissant mauricien qui réside à Maurice, en vue de l'exercice sur l'ensemble du territoire métropolitain de la République française, de l'un des métiers énumérés en Annexe II au présent Accord, sur présentation d'un contrat de travail visé par l'autorité française compétente, sans que soit prise en considération la situation de l'emploi. / Pendant la période de validité de ce visa, le titulaire est autorisé à séjourner en France et à y exercer l'activité professionnelle prévue par son contrat de travail. A l'issue de cette période, il peut obtenir une prolongation de son séjour pour une durée équivalente A l'issue de cette période, il peut obtenir une prolongation de son séjour pour une durée équivalente. ()".

3. En l'espèce, si Mme D produit à l'appui de sa requête un contrat de travail à durée indéterminée en date du 3 janvier 2022, pour 15 heures de travail hebdomadaires et un salaire brut de 631,20 euros, répondant à la rubrique " services aux particuliers et aux collectivités " de l'annexe 2 de l'accord franco-mauricien, elle ne justifie pas avoir obtenu ni même sollicité le visa prévu par les dispositions de l'article 2-2-1 de cet accord et le visa de court séjour dont elle se prévaut ne saurait constituer le visa prévu par cet accord.

4. D'autre part, les stipulations de l'accord franco-mauricien du 23 septembre 2008 n'ont ni pour objet ni pour effet de régir entièrement la situation des ressortissants mauriciens au regard du droit au séjour en France en qualité de salarié. Par suite, ces stipulations n'excluent pas l'application de l'article L. 5221-2 du code du travail aux termes duquel : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail. ".

5. Mme D ne produit à l'appui de sa requête aucun contrat de travail visé par l'autorité administrative ni aucune autorisation de travail. En outre, la préfète de la Haute-Vienne justifie en défense avoir sollicité l'avis du ministre de l'intérieur qui a émis un avis défavorable à la demande d'autorisation au regard du niveau insuffisant de la rémunération mentionnée dans la demande d'autorisation préalable (889,70 euros) déposée par le même employeur que celui avec lequel la requérante a conclu le contrat de travail à durée indéterminée cité au point 3 du jugement.

6. Il résulte de ce qui précède que c'est sans méconnaitre les stipulations de l'accord franco-mauricien, et sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que la préfète de la Haute-Vienne, qui a procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de Mme D, a pu refuser de délivrer à cette dernière un titre de séjour en qualité de salariée.

7. En deuxième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". En vertu de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21et L.423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Pour l'application des stipulations et des dispositions précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

8. Mme D, ressortissante mauricienne, née en 1972 à Port Louis, est entrée en France le 16 décembre 2014, accompagnée de son mari et de leur fille alors âgée de 12 ans, sous couvert d'un visa de court séjour. Elle a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français à la date du 28 août 2018 à laquelle elle s'est soustraite. Son conjoint fait lui-même l'objet d'une obligation de quitter le territoire français et n'a pas vocation à se maintenir sur le territoire français. Enfin, les attestations produites à l'appui de la requête par la requérante ne sont pas de nature à établir qu'elle entretiendrait en France des liens personnels et familiaux, notamment avec sa fille majeure qui séjourne régulièrement en France, d'une particulière intensité alors qu'elle a vécu jusqu'à l'âge de 42 ans à Maurice. Dans ces conditions, et en dépit de ses efforts d'insertion attestés notamment par la production de bulletins de salaires, la préfète de la Haute-Vienne, qui a procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de la requérante, a pu, sans méconnaitre les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, refuser de délivrer à Mme D le titre de séjour demandé. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. () ".

10. En présence d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée par un étranger qui n'est pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si une telle admission par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette hypothèse, il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont il ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour. En revanche, une telle demande n'a pas à être instruite selon les règles fixées par le code du travail relativement à la délivrance de l'autorisation de travail mentionnée à l'article L. 5221-2 de ce code. Il s'ensuit que pour refuser de délivrer une telle carte de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet ne peut se fonder sur les éléments d'appréciation énoncés par les dispositions de l'article R. 5221-20 du code du travail, relatives à l'examen des demandes d'autorisation de travail.

11. En se prévalant, d'une part, d'une durée de séjour de neuf ans, d'un ensemble de contrats de travail à raison de 15 heures par semaine, d'un niveau de rémunération moyen de 854 euros en 2022, et de la présence de membres de sa famille en France, Mme D ne justifie pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la préfète de la Haute-Vienne, qui a procédé à un examen réel et sérieux de sa situation personnelle, aurait méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance ; () / 4° Dans le cas prévu à l'article L. 435. ". Le préfet n'est tenu, en application de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de saisir la commission du titre de séjour que du cas des seuls étrangers qui remplissent effectivement les conditions permettant d'obtenir de plein droit un titre de séjour, et non de tous les étrangers qui sollicitent un tel titre. Ainsi, dès lors que la requérante n'est pas au nombre des étrangers pouvant obtenir de plein droit un des titres de séjour qui sont énumérés par ces dispositions, la préfète de la Haute-Vienne n'était pas tenue de soumettre son cas à la commission du titre de séjour avant de rejeter sa demande. Le moyen tiré du vice de procédure doit par suite être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

13. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans, sauf s'il a été, pendant toute cette période, titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " ; () ".

14. Ainsi qu'il a été dit au point 8 du jugement, Mme D est entrée en France le 16 décembre 2014. A supposer qu'elle justifie d'une présence continue en France, elle ne peut se prévaloir des dispositions du 3° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'à la date de la décision attaquée, elle ne résidait pas régulièrement depuis plus de dix ans sur le territoire.

15. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8 du jugement, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle de la requérante doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que la requête doit être rejetée y compris les conclusions aux fins d'injonction et celles présentées au titre des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de Mme D est rejetée.

Article 2:Le présent jugement sera notifié à Mme B D, épouse C, à Me Roux et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2023 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2023.

La rapporteure,

H. SIQUIER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef,

La Greffière

M. A

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