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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2301142

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2301142

mardi 18 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2301142
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantMARTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 juin 2023, Mme C B représentante légale de sa fille mineure A B née le 12 décembre 2022, représentée par Me Marty, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 25 mai 2023 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) a refusé l'octroi des conditions matérielles d'accueil à sa fille A B, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'enjoindre au directeur territorial de l'Ofii de rétablir A B dans le bénéfice des conditions matérielles d'accueil et de lui verser l'allocation de demandeur d'asile à titre rétroactif à compter du 27 décembre 2022 dans un délai de 48 heures après la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge l'Ofii une somme de 1 800 euros en application des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que depuis le 31 mai 2023 l'Ofii a cessé de lui verser les conditions matérielles d'accueil la plaçant dans une situation d'extrême vulnérabilité et de grande précarité.

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision :

o le motif retenu pour lui refuser les conditions matérielles d'accueil, un réexamen de sa demande d'asile, est erroné dès lors qu'il s'agit d'une première demande et que la préfecture lui a délivré une attestation en ce sens d'une demande d'asile en procédure normale ; la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) dans sa décision du 13 avril 2023 a renvoyé l'examen de sa demande d'asile devant l'Ofii où n'avait pas été évoqué les craintes pour la jeune A d'être exposée à un risque d'excision ; son rendez-vous est fixé au 25 juillet 2023 ;

o la décision a été prise sans que son état de vulnérabilité n'ait été examiné en méconnaissance des articles 20 et 21 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 et de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle se trouve actuellement sans ressource pour subvenir à ses besoins fondamentaux ;

o la décision méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant au regard de l'absence de ressources de sa mère et de son très jeune âge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2023, l'Office français de l'immigration de l'intégration conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Il fait valoir que :

- l'urgence n'est pas satisfaite en ce que l'intéressée ne bénéficiant plus de l'allocation pour demandeur d'asile doit bénéficier d'aides, provenant de compatriotes ou d'associations, et peut solliciter le bénéfice d'un hébergement d'urgence au titre du 115.

- aucun des moyens de la requête n'est de nature à créer un doute quant à la légalité de la décision.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 29 juin 2023 sous le numéro 2301143 par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Christophe, premier conseiller, pour exercer les fonctions de juge des référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique:

- le rapport de M. Christophe,

- et les observations de Me Marty précisant que la jeune A B et sa mère sont toujours hébergées au centre d'accueil des demandeurs d'asile, ce qu'elle a d'ailleurs mentionné dans sa requête en référé et qui n'est pas contesté ; qu'en revanche, c'est le refus de versement de l'allocation pour demandeur d'asile qui est contesté en ce qu'il la place dans une situation de vulnérabilité et porte ainsi atteinte aux intérêts supérieurs de l'enfant ; que l'Ofii a commis une erreur de droit en estimant la demande d'asile de la jeune A B comme une demande de réexamen alors même que la préfecture dont la décision la lie lui a délivré une attestation de demandeur d'asile en procédure normale ; que le père de la jeune A B, en situation irrégulière, a disparu ; que les besoins quotidiens de la jeune A B sont actuellement pris en charge par des associations caritatives.

La clôture de l'instruction a été prononcée, à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne née en 1995, est entrée en France le 24 juillet 2022 pour y solliciter l'asile. Par une décision du 30 septembre 2022, l'Ofpra a rejeté sa demande. La CNDA a confirmé ce refus par une décision du 13 avril 2023. Entre temps, Mme B a donné naissance, le 12 décembre 2022, a une fille prénommée A dont elle est séparée du père. Le 27 décembre 2022, la requérante a sollicité l'asile au nom de sa fille en raison du risque d'excision encourue en cas de retour dans son pays d'origine. Par une décision du 25 mai 2023, le directeur territorial de l'Ofii a refusé d'accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à l'enfant A.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".

Sur l'urgence :

3. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

4. Il résulte de l'instruction que Mme B est la mère d'une enfant mineure âgée de six mois, née sur le territoire français, et qu'elle indique, sans être contredite, élever seule. Si elle continue de bénéficier d'un hébergement dans un centre d'accueil de demandeurs d'asile, elle ne perçoit plus l'allocation pour demandeur d'asile depuis le rejet partiel par la CNDA de sa demande d'asile le 13 avril 2023. Elle est actuellement dépourvue de toute ressource pour subvenir à ses besoins essentiels ainsi que ceux de sa fille qui par son très jeune âge se trouve dans une situation de fragilité et de dépendance. Dès lors eu égard à cette situation particulière et à la vulnérabilité de l'enfant A B, l'urgence à suspendre la décision en litige, au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est établie.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

5. Aux termes de l'article L. 531-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il appartient au demandeur de présenter, aussi rapidement que possible, tous les éléments nécessaires pour étayer sa demande d'asile. Ces éléments sont constitués par ses déclarations et par tous les documents dont il dispose concernant son âge, son histoire personnelle, y compris celle de sa famille, son identité, sa ou ses nationalités, ses titres de voyage, les pays ainsi que les lieux où il a résidé auparavant, ses demandes d'asile antérieures, son itinéraire ainsi que les raisons justifiant sa demande. Il appartient à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides d'évaluer, en coopération avec le demandeur, les éléments pertinents de la demande. ". Aux termes de l'article L. 551-15 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () 3° Il présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ; () La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. ". Aux termes de l'article L. 531-41 du même code : " Constitue une demande de réexamen une demande d'asile présentée après qu'une décision définitive a été prise sur une demande antérieure. ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile de présenter une demande en son nom et, le cas échéant, au nom de ses enfants mineurs qui l'accompagnent. En cas de naissance ou d'entrée en France d'un enfant mineur postérieurement à l'enregistrement de sa demande, l'étranger est tenu, tant que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou, en cas de recours, la Cour nationale du droit d'asile, ne s'est pas prononcé, d'en informer cette autorité administrative ou cette juridiction. La décision rendue par l'office ou, en cas de recours, par la Cour nationale du droit d'asile, est réputée l'être à l'égard du demandeur et de ses enfants mineurs, sauf dans le cas où le mineur établit que la personne qui a présenté la demande n'était pas en droit de le faire.

7. En l'espèce, il résulte de l'instruction que la demande d'asile présentée le 27 décembre 2022 par Mme B au nom de sa fille mineure, A, née quinze jours auparavant le 12 décembre 2022, l'a été dans un délai répondant à l'exigence posée à l'article L. 531-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile invitant le demandeur d'asile à présenter aussi rapidement que possible tous les éléments nécessaires pour étayer sa demande et notamment ceux relatifs à sa famille. Le rejet de sa demande d'asile par l'OFPRA le 30 septembre 2022 n'a par conséquent pas permis à cette instance d'examiner et de se prononcer sur les risques d'excision invoqués par la requérante à l'encontre de sa fille en cas de retour dans son pays d'origine dès lors que cette dernière est née postérieurement à ce rejet. La CNDA devant laquelle Mme B a déposé un recours a d'ailleurs relevé dans sa décision du 13 avril 2023 que le jugement de première instance rejetant la demande d'asile de la requérante rendu antérieurement à la naissance de l'enfant ne saurait être réputé avoir été pris également à son égard. Dans les circonstances particulières de l'espèce, la demande d'asile formulée par Mme B pour le compte de sa fille A ne saurait être regardée comme une demande de réexamen. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile apparaît de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige

8. Il y a lieu, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond, de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 25 mai 2023 par laquelle le directeur territorial de l'Ofii a refusé de faire droit à la demande de Mme B, au profit de sa fille A B, de lui accorder les conditions matérielles d'accueil.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. La présente décision implique nécessairement que l'Office français de l'immigration et de l'intégration accorde provisoirement à Mme B, au profit de sa fille A B, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Il y a lieu d'enjoindre à l'établissement public d'y procéder dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

10. Il y a en outre lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 1 200 euros à verser à Me Marty, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision de 25 mai 2023 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a refusé d'accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme A B est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration d'accorder provisoirement à Mme B, au profit de sa fille A B, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Office français de l'immigration de l'intégration, versera au conseil de Mme B la somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article 37 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à C B, représentante légale de A B, à Me Marty et à l'Office français de l'immigration de l'intégration.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2023.

Le juge des référés,

F. CHRISTOPHE

Le greffier en chef,

S. CHATANDEAU

La République mande et ordonne

au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Le Greffier en Chef

S. CHATANDEAU

No 230114mf

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