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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2301202

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2301202

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2301202
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantLAGIER CHARLES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 10 juillet 2023 et le 13 novembre 2023, les associations Aves France et One voice représentées par Me Robert de l'Aarpi Géo avocats, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 juin 2023 par lequel la préfète de la Creuse a fixé une période complémentaire d'ouverture de la vènerie sous terre du blaireau durant la campagne cynégétique 2023-2024 dans le département de la Creuse ;

2°) de rejeter la demande de la fédération départementale des chasseurs de la Creuse et de la préfète de la Creuse tendant à ce que les pièces nos 8, 9, 11, 24, 26, 27 et 28 soient écartées des débats ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- leur requête est recevable dès lors qu'elle a été introduite dans le délai de recours et qu'elles disposent chacune d'un intérêt à agir ;

- les pièces produites en anglais n'ont pas à être écartées des débats du fait de leur rédaction dans une langue étrangère ;

- l'arrêté a été pris au terme d'une procédure irrégulière au regard de l'article

L. 123-19-1 du code de l'environnement en raison de l'insuffisance des informations relatives au contexte et aux objectifs des prescriptions envisagées contenues dans la note de présentation accompagnant le projet de décision durant la phase de consultation du public ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur de droit en ce que la période complémentaire de vénerie sous terre autorise la destruction des blaireautins contrevenant ainsi à l'équilibre biologique du blaireau en violation de l'article L. 424-10 du code de l'environnement ;

- l'arrêté est entaché d'erreurs manifestes d'appréciation tenant à l'estimation de la population de blaireaux dans le département de la Creuse, à la réalité des dégâts et leur imputabilité aux blaireaux et à la lutte contre la tuberculose bovine ayant justifié l'ouverture de la période complémentaire de vénerie sous terre.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 novembre 2023, la préfète de la Creuse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- les pièces nos 8, 9, 11, 19, 24, 26, 27 et 28 sont irrecevables en ce qu'elles sont rédigées en langue anglaise sans avoir fait l'objet d'une traduction en langue française ;

- les moyens soulevés sont infondés.

Par un mémoire en intervention volontaire, enregistré le 30 juillet 2023, la fédération départementale de la chasse de la Creuse, représentée par Me Lagier, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- son mémoire en intervention, au soutien des conclusions en défense de la préfecture de la Creuse, est recevable puisqu'elle est partie prenante dans le débat relatif à la chasse du blaireau, qu'elle dispose d'un intérêt à agir car la requête vise à restreindre voire interdire les périodes de chasse d'une espèce de gibier, d'un agrément au titre de la protection de l'environnement et d'une qualité pour agir ;

- la requête est irrecevable en l'absence d'intérêt à agir des associations requérantes : elles disposent d'une vocation nationale alors même que l'arrêté litigieux ne concerne qu'une seule espèce de gibier, pour une période de chasse très courte, sur le territoire d'un seul département ; leur objet social est trop général ; elles ne fournissent aucun élément quant à leur action puisqu'aucun bilan n'est joint à leur requête ; l'association One voice méconnaît les articles 56 et 59 du code civil d'Alsace-Moselle qui imposent à une telle association d'avoir au minimum sept membres au moment de sa déclaration ; ils prévoient également la rémunération de ses dirigeants élus, en méconnaissance du principe classique du bénévolat ; les statuts de l'association Aves France sont illégaux, en tant qu'ils prévoient que l'association est propriété inaliénable d'un seul individu ;

- les moyens soulevés par les requérantes sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Christophe,

- les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique,

- et les observations de M. B, représentant la préfète de la Creuse.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 2 juin 2023, la préfète de la Creuse a institué deux périodes complémentaires de vénerie sous terre du blaireau du 1er juillet 2023 au 14 septembre 2023 et du 15 mai 2024 au 30 juin 2024. Par une ordonnance du 4 août 2023, le juge des référés du présent tribunal a suspendu l'exécution de cet arrêté. Par la présente requête, les associations Aves France et One voice demandent au tribunal d'annuler cet arrêté en tant qu'il autorise la chasse aux blaireaux.

Sur l'intervention de la fédération départementale de la chasse de la Creuse :

2. La fédération départementale de la chasse de la Creuse, eu égard à son objet statutaire et à la nature du litige, a intérêt au maintien de la décision attaquée.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la fédération départementale des chasseurs de la Creuse :

3. Pour contester la recevabilité de la requête, la fédération départementale des chasseurs de la Creuse fait valoir que les associations requérantes ne justifient pas de leur intérêt à agir contre un arrêté dont les effets sont géographiquement et temporellement très limités, outre que leur objet social est très général et qu'elles n'établissent ni ne justifient d'aucun bilan de leurs actions en faveur des blaireaux dans le département de la Creuse. Elle fait également valoir que les statuts et le fonctionnement de l'association One voice méconnaissent le code civil d'Alsace-Moselle, notamment ses articles 56 et 59, qui obligent à ce que l'association compte au moins sept membres lors de sa déclaration, et prévoient également la rémunération de ses dirigeants élus, en méconnaissance du principe classique du bénévolat. Elle fait enfin valoir que les statuts de l'association Aves France sont illégaux, en tant qu'ils prévoient que l'association est propriété inaliénable d'un seul individu.

4. Aux termes de l'article L. 141-1 du code de l'environnement : " Lorsqu'elles exercent leurs activités depuis au moins trois ans, les associations régulièrement déclarées et exerçant leurs activités statutaires dans le domaine de la protection de la nature et de la gestion de la faune sauvage, de l'amélioration du cadre de vie, de la protection de l'eau, de l'air, des sols, des sites et paysages, de l'urbanisme, ou ayant pour objet la lutte contre les pollutions et les nuisances et, d'une manière générale, œuvrant principalement pour la protection de l'environnement, peuvent faire l'objet d'un agrément motivé de l'autorité administrative. / () / Ces associations sont dites "associations agréées de protection de l'environnement". / () ". Aux termes de son article L. 142-1 : " Toute association ayant pour objet la protection de la nature et de l'environnement peut engager des instances devant les juridictions administratives pour tout grief se rapportant à celle-ci. / Toute association de protection de l'environnement agréée au titre de l'article L. 141-1 ainsi que les fédérations départementales des associations agréées de pêche et de protection du milieu aquatique et les associations agréées de pêcheurs professionnels justifient d'un intérêt pour agir contre toute décision administrative ayant un rapport direct avec leur objet et leurs activités statutaires et produisant des effets dommageables pour l'environnement sur tout ou partie du territoire pour lequel elles bénéficient de l'agrément dès lors que cette décision est intervenue après la date de leur agrément ".

5. Il résulte de l'application combinée de ces dispositions que les associations de protection de l'environnement titulaires d'un agrément attribué dans des conditions fixées par décret en Conseil d'État justifient d'un intérêt à agir contre toute décision administrative ayant un rapport direct avec leur objet et leurs activités statutaires et produisant des effets dommageables pour l'environnement sur tout ou partie du territoire pour lequel elles bénéficient de l'agrément, dès lors que cette décision est intervenue après la date de leur agrément.

6. L'association Aves France, dont l'objet social est aux termes de ses statuts, notamment, d'œuvrer à la protection de la faune sauvage et des espèces non domestiques sauvages et dont l'action en justice fait partie des moyens d'action, est agréée depuis le 15 août 2022, ainsi que le confirme l'attestation délivrée le 13 octobre 2022 par le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en application de l'article L. 232-3 du code des relations entre le public et l'administration.

7. L'association One voice dont l'objet social est aux termes de ses statuts, notamment, la protection et la défense des animaux quelle que soit l'espèce à laquelle ils appartiennent, la généralisation d'un mode de vie non destructeur et non-violent à l'égard des animaux et la défense d'une société non-violente, respectueuse des animaux, et dont l'action en justice fait également partie des moyens d'action, est quant à elle titulaire d'un agrément au titre de l'article L. 141-1 du code de l'environnement depuis le 5 janvier 2019, ainsi que le confirme l'attestation délivrée par le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en application de l'article L. 232-3 du code des relations entre le public et l'administration, et ainsi qu'il ressort de la liste des associations agréées dans le cadre national au titre de la protection de l'environnement, publiée en annexe de l'arrêté du 31 mai 2021 portant publication de la liste des associations agréées au titre de la protection de l'environnement dans le cadre national.

8. Dans ces conditions, eu égard à l'objet de l'arrêté de la préfète de la Creuse du 12 juin 2023 en litige et nonobstant la circonstance que les effets qui y sont attachés soient limités dans leur périmètre géographique et leur temporalité, les deux associations requérantes justifient, en application de l'article L. 142-1 du code de l'environnement, d'un intérêt pour agir à son encontre, en tant qu'il autorise, dans le département de la Creuse, deux périodes complémentaires de chasse du blaireau par vénerie sous terre du 1er juillet 2023 au 14 septembre 2023 et du 15 mai 2024 au 30 juin 2024, sans qu'ait d'incidence la circonstance éventuelle qu'elles ne justifieraient pas d'actions antérieures particulières pour la protection et la préservation de cette espèce, sur le territoire national ou local. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense tirée de l'absence d'intérêt pour agir doit être écartée.

9. Enfin, l'illégalité éventuelle des statuts et du fonctionnement des associations requérantes n'est pas utilement invocable pour contester la recevabilité de leur action devant le juge administratif.

Sur la recevabilité de pièces produites :

10. La préfète de la Creuse demande que les pièces nos 8, 9, 11, 19, 26, 27 et 28 rédigées en langue anglaise, sans avoir fait l'objet d'une traduction en langue française, soient écartées des débats. Toutefois, il appartient au juge administratif, dans l'exercice de son pouvoir d'instruction, de rechercher, afin d'établir les faits sur lesquels reposera sa décision, tous les éléments d'information utiles. Alors que les requêtes doivent être rédigées en langue française, les parties peuvent néanmoins joindre à leur mémoire des pièces annexes rédigées dans une autre langue. Le juge a alors la faculté d'exiger la traduction de ces pièces lorsque cela lui est nécessaire pour procéder à un examen éclairé des conclusions de la requête et des mémoires, mais il n'en a pas l'obligation. Aucun texte ni aucune règle générale de procédure n'interdit au juge de tenir compte d'une pièce rédigée en langue étrangère. En l'espèce, les pièces concernées viennent à l'appui des moyens et arguments développés dans la requête et leurs passages les plus pertinents pour la démonstration des requérantes sont directement traduits dans le corps même de la requête. Dès lors, il n'y a pas lieu d'écarter ces pièces du débat.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

11. Aux termes de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement : " I. Le présent article définit les conditions et limites dans lesquelles le principe de participation du public, prévu à l'article 7 de la Charte de l'environnement, est applicable aux décisions, autres que les décisions individuelles, des autorités publiques ayant une incidence sur l'environnement lorsque celles-ci ne sont pas soumises, par les dispositions législatives qui leur sont applicables, à une procédure particulière organisant la participation du public à leur élaboration. () / II. Sous réserve des dispositions de l'article L. 123-19-6, le projet d'une décision mentionnée au I, accompagné d'une note de présentation précisant notamment le contexte et les objectifs de ce projet, est mis à disposition du public par voie électronique et, sur demande présentée dans des conditions prévues par décret, mis en consultation sur support papier dans les préfectures et les sous-préfectures en ce qui concerne les décisions des autorités de l'Etat () ". Il résulte de ces dispositions que la personne publique concernée doit mettre à la disposition du public des éléments suffisants pour que la consultation du public organisée, en vertu de ces dispositions, sur un projet ayant une incidence sur l'environnement, puisse avoir lieu utilement.

12. Il ressort des pièces du dossier que la note de présentation à laquelle n'était pas joint le projet d'arrêté, soumise à consultation du public visant à préciser notamment le contexte et les objectifs de l'arrêté du 2 juin 2023 au sens des dispositions précitées du II de l'article L. 123-9-1 du code de l'environnement se borne dans une première partie à retranscrire la législation applicable et à exposer le mode de reproduction des blaireaux ainsi que la définition biologique de l'adulte chez cette espèce. Elle fait par la suite état de manière très générale de ce que les populations de blaireaux se sont reconstituées au cours des deux précédentes décennies, que l'espèce est présente sur quasiment l'ensemble des communes du département, de la méthode de comptage et des dégâts causés. Toutefois, les indications données quant aux populations de blaireaux dans le département, estimées sur la seule base des prélèvements réalisés par les lieutenants de louveterie dans le cadre de battues administratives, de l'observation sur trois secteurs creusois dont il est indiqué qu'ils n'ont pas précisément pour objet le dénombrement de l'espèce blaireau dans des zones de fréquentation non spécifiques à l'animal, ainsi que les prélèvements par vèneries sous terre sur un secteur comprenant dix-huit communes soit à peine 7% de leur nombre total pour le département de la Creuse sont par la même imprécises, parcellaires et sans estimation de la population réelle et de son évolution. Enfin, la liste des dégâts causés, résumés par une cartographie du département pour chaque période depuis 2017/2018 jusqu'à 2021/2022 se limite à la seule mention des communes où des dégâts ont été constatés sans en préciser la nature, le nombre et le coût ni la méthode de récolement et de vérification de l'imputabilité aux blaireaux. De même, si un tableau non exhaustif des dégâts causés aux structures routières, ferroviaires et agricoles est également produit, les renseignements qu'il contient se limitent à leur seule localisation géographique et renvoient pour trois d'entre eux à un prix dont la pertinence interroge dès lors que la nature et l'ampleur des dégâts ne sont pas indiquées. La mention de ces informations est nécessaire afin de permettre le respect effectif du principe de participation du public. Ce document ne satisfait dès lors pas aux exigences énoncées du II de l'article L. 123-19-6 du code de l'environnement.

13. Un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est toutefois de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de cette décision ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

14. En l'espèce, le non-respect, par l'autorité administrative, de la procédure prévue par les dispositions de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement préalablement à l'édiction de l'arrêté en litige a privé le public et les associations de défense de l'environnement, d'une garantie. Il s'ensuit que l'arrêté litigieux a été édicté à la suite d'une procédure irrégulière dans des conditions de nature à l'entacher d'illégalité.

15. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les associations Aves France et One voice sont fondées à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète de la Creuse du 2 juin 2023 instaurant une période complémentaire de vènerie sous terre du 1er juillet 2023 au 14 septembre 2023 et du 15 mai 2024 au 30 juin 2024.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 800 euros à verser aux associations Aves France et One voice, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er: L'intervention de la fédération départementale des chasseurs de la Creuse est admise.

Article 2:L'arrêté de la préfète de la Creuse du 2 juin 2023 relatif à une période complémentaire d'ouverture de la vènerie sous terre du blaireau durant la campagne cynégétique 2023-2024 dans le département de la Creuse est annulé.

Article 3 :L'Etat versera aux associations Aves France et One voice la somme globale de 1 800 (mille huit cents) euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à l'association Aves France, à l'association One voice, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et à la fédération départementale des chasseurs de la Creuse. Une copie en sera adressée à la préfète de la Creuse.

Délibéré après l'audience du 21 décembre 2023 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Christophe, premier conseiller,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2024.

Le rapporteur,

F. CHRISTOPHE

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

La Greffière

M. A

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