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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2301205

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2301205

vendredi 4 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2301205
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantROUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 28 juillet 2023, M. D B, représenté par Me Roux, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 2 juin 2023 par laquelle la préfète de la Haute-Vienne a rejeté sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de travail valable jusqu'à ce qu'il ait été statué au fond, dans un délai de vingt jours à compter de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 196 euros à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juin 1991 relative à l'aide juridictionnelle et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- ressortissant guinéen, il est entré en France en janvier 2019 alors qu'il était âgé de quatorze ans et a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance de la Haute-Vienne ;

- la condition d'urgence est remplie : la décision litigieuse porte atteinte à une situation de séjour régulier sur le territoire français depuis près de quatre ans ; elle compromet de manière grave et immédiate la poursuite de son intégration sociale et professionnelle en lien avec la reconnaissance de travailleur handicapé dont il bénéficie, ainsi que son accès aux soins ; si un récépissé valable jusqu'au 12 septembre 2023 lui a par ailleurs été délivré dans l'attente de l'examen de son droit au séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, celui-ci ne comporte pas d'autorisation de travail ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

' elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;

' la préfète a commis une erreur de droit dès lors qu'elle n'a pas procédé à un examen global de sa situation en ne tenant pas compte de l'ensemble des conditions prévues à l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

' la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant au caractère réel et sérieux de sa formation, qui devait être mis en perspective avec son état de santé et ses capacités d'adaptation, et quant à son insertion dans la société française, le constat de son caractère problématique n'étant aucunement appuyé par une motivation particulière ;

' elle méconnaît son droit à la vie privée et familiale au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2023, la préfecture de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 11 juillet 2023 sous le numéro 2301206 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Roux, représentant M. B,

- et les observations de M. C, représentant la préfète de la Haute-Vienne.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce que suit :

1. M. B, ressortissant guinéen, est entré irrégulièrement en France en janvier 2019 à l'âge de quatorze ans. Il a été recueilli par le service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Haute-Vienne à la suite d'une ordonnance de placement provisoire du procureur de la République près le tribunal judiciaire de Limoges du 23 janvier 2019, puis par un jugement en assistance éducative du 12 février 2019. Sa prise en charge s'est poursuivie par la conclusion de deux contrats " jeune majeur " dont la validité du second expirera au plus tard à la date de ses vingt-et-un ans. Le 21 octobre 2022, M. B a demandé la délivrance d'un premier titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 2 juin 2023, la préfète de la Haute-Vienne a rejeté sa demande. Le requérant demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du retrait de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

4. Il résulte de l'instruction que M. B a été pris en charge par le service d'aide sociale à l'enfance de la Haute-Vienne à son arrivée en France et qu'il a bénéficié, depuis sa majorité, de deux contrats " jeune majeur " conclus avec le département de la Haute-Vienne, dont le second est valable tant qu'il ne dispose pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, dans la limite de ses vingt-et-un ans. Parallèlement, par deux décisions de la maison départementale des personnes handicapées de la Haute-Vienne en date du 22 février 2023, il s'est vu reconnaître la qualité de travailleur handicapé et a été orienté vers un établissement et service d'aide par le travail (Esat). Il ressort du bilan d'un stage effectué en juin 2023 au sein de l'Esat relevant de la fondation Delta Plus (Panazol) qu'il a donné entière satisfaction à cet établissement, lequel a indiqué vouloir intégrer M. B à ses services dès le 17 juillet 2023, sous réserve toutefois qu'il obtienne un titre de séjour. Si la préfète de la Haute-Vienne fait valoir à cet égard que M. B s'est vu remettre un récépissé valable jusqu'au 12 septembre 2023 dans l'attente de l'examen de son droit au séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors par ailleurs qu'aucune demande sur ce fondement n'a été présentée, cette circonstance est sans incidence sur la situation du requérant dès lors que ce récépissé ne l'autorise pas à travailler. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, M. B établit que cette décision préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation personnelle et professionnelle pour que la condition d'urgence puisse être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

5. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française ".

6. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour de plein droit portant la mention " vie privée et familiale ", sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, le préfet ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française.

7. Il résulte des termes de la décision attaquée que, pour refuser d'admettre M. B au séjour au titre des dispositions précitées, la préfète s'est fondée sur le défaut de caractère réel et sérieux de la formation de l'intéressé et sur le caractère problématique de son insertion dans la société française. Toutefois, il résulte de l'instruction que le manque d'assiduité et les actes de délinquance, au demeurant non répétés, opposés à M. B trouvent leur explication dans les troubles psychiatriques auxquels il a été sujet en l'absence de traitement spécialisé et dans la circonstance que l'accompagnement dont il bénéficiait n'était pas suffisamment adapté à ses besoins, alors par ailleurs que ses capacités ont pu être soulignées par ses professeurs et éducateurs. Il résulte également de l'instruction que M. B fait l'objet d'un suivi et d'un traitement psychiatriques efficaces depuis mars 2022 et qu'au surplus, ainsi qu'il a été indiqué au point 4, il a été orienté vers un Esat et a eu l'occasion de réaliser plusieurs stages professionnels dont les bilans se sont avérés positifs. Compte tenu de ces différents éléments, la préfète de la Creuse ne peut être regardée comme ayant justement apprécié, à la lumière d'un examen global, la situation du requérant. Par suite, le moyen invoqué par M. B à l'appui de sa demande de suspension et tiré de l'erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile paraît propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 2 juin 2023 par laquelle la préfète de la Haute-Vienne a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

9. La présente ordonnance implique, conformément à la demande, d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa requête au fond par le tribunal, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à vingt jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

10. M. B ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 196 euros, à verser à Me Roux, avocate de M. B, au titre des frais exposés à raison de la présente instance et non compris dans les dépens, cette dernière renonçant à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 2 juin 2023 par laquelle la préfète de la Haute-Vienne a rejeté la demande de titre de séjour de M. B est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Haute-Vienne de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, dans l'attente du jugement au fond.

Article 3 : L'Etat versera à Me Roux, avocate de M. B, qui renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, une somme de 1 196 euros (mil cent quatre-vingt-seize euros) en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du 2ème alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B, à Me Virginie Roux et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie en sera adressée à la préfète de la Haute-Vienne pour information.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 août 2023.

Le juge des référés,

D. A

Le greffier en chef,

S. CHATANDEAU

La République mande et ordonne

au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Le Greffier en Chef

S. CHATANDEAU

mf

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