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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2302138

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2302138

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2302138
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantTIERNEY-HANCOCK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Tierney-Hancock, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 novembre 2023, par lequel le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Il soutient que :

Sur l'arrêté dans son ensemble :

- la décision a été signée par une autorité incompétente ;

Sur la décision de refus de titre :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'erreur de droit ; l'article 3 de l'accord franco-marocain fait obstacle à l'application des articles L. 421-1 et L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- c'est au prix d'une erreur de fait que le préfet indique qu'il n'a pas transféré de manière durable sa résidence en France alors que son frère réside en France ; il dispose donc de liens privés et familiaux sur le territoire ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le préambule de la Constitution de 1946 et l'article L. 313-11 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile garantissant le droit à une vie privée et familiale normale.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 décembre 2023, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés à l'appui de la requête sont infondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Gaullier-Chatagner a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle aucune des parties n'était présente ou représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né en 1978, est entré sur le territoire français le 15 juillet 2019 muni d'un visa valable du 8 juillet 2019 au 6 octobre 2019. Il s'est vu délivrer un titre de séjour en qualité de travailleur saisonnier valable du 2 septembre 2019 au 1er septembre 2022. Il a sollicité un changement de statut et le bénéfice d'un titre de séjour mention " salarié ". Cette demande a été rejetée par un arrêté portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français du 27 octobre 2022. Le recours dirigé contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Limoges du 23 février 2023, confirmé par une ordonnance d'une présidente désignée de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 13 juillet 2023. M. B a présenté une nouvelle demande de titre de séjour le 11 août 2023, complétée le 21 septembre 2023. Par un arrêté du 14 novembre 2023, le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. M. B sollicite l'annulation des décisions portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 décembre 2023. Il n'y a donc plus lieu de statuer sur cette demande.

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

3. M. Jean-Philippe Aurignac, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté en litige, bénéficie d'une délégation de signature de la préfète de la Haute-Vienne en date du 21 août 2023, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-2023-130 du même jour, à l'effet notamment de signer " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

5. La décision en litige vise les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les stipulations de l'accord franco-marocain et les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont elle fait application. Elle se prononce expressément sur la demande de délivrance de titre de séjour mention salarié du requérant en lui opposant la condition tenant à la présentation d'un visa de long séjour, ainsi que sur la demande présentée au titre de sa vie privée et familiale, en faisant état de ce que le requérant est célibataire et sans enfant, et de ce qu'il est entré récemment sur le territoire national, à l'âge de 40 ans. Le moyen tiré de ce que la décision serait insuffisamment motivée du fait de l'utilisation de formules stéréotypées doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention ''salarié''() ". L'article 9 de cet accord stipule par ailleurs : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord ". Aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail () ". Il résulte de l'article 9 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 en matière de séjour et d'emploi que celui-ci renvoie, sur tous les points qu'il ne traite pas, à la législation nationale, en particulier aux dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour autant qu'elles ne sont pas incompatibles avec les stipulations de l'accord. L'article L. 412-1 susvisé qui subordonne de manière générale la délivrance de toute carte de séjour à la production par l'étranger d'un visa de long séjour, n'étant pas incompatibles avec l'article 3 de l'accord franco-marocain, qui ne concerne que la délivrance d'un titre de séjour pour exercer une activité salariée, un préfet peut légalement refuser la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié à un ressortissant marocain au motif qu'il ne justifie pas d'un visa de long séjour.

7. Pour refuser la demande de délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié " de M. B, le préfet de la Haute-Vienne, bien qu'il ait cité les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, s'est expressément fondé sur les stipulations des articles 3 et 9 de l'accord franco-marocain précité, combinées à l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et en a déduit que sa demande devait être rejetée dès lors que le requérant ne justifiait pas de la détention préalable d'un visa long séjour, auquel ne pouvait pas être légalement substitué le titre de séjour " travailleur saisonnier " dont il avait disposé du 2 septembre 2019 au 1er septembre 2022. Si M. B soutient que sa situation relevait exclusivement des stipulations de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, il ressort des stipulations précitées de l'article 9 de cet accord que la condition tenant à la production d'un visa long séjour prévue par les dispositions de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'appliquait à sa situation. Par ailleurs, M. B n'allègue à aucun moment qu'il détenait le visa de long séjour exigé par ces dispositions. Le moyen tiré de ce que le préfet de la Haute-Vienne aurait commis une erreur de droit doit être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. - 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicables au litige : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré sur le territoire au mois de juillet 2019. S'il fait valoir que son frère est présent en France de façon régulière et qu'il n'aurait plus aucune attache dans son pays d'origine, où il a pourtant vécu jusqu'à ses 40 ans, il n'apporte aucun élément pour le démontrer et ne fait état d'aucune précision concernant l'intensité de ses liens avec son frère. Dans ces conditions, le requérant, qui est célibataire et sans enfant, ne démontre pas avoir transféré le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. En outre, la décision, qui fait succinctement référence au frère du requérant en qualité de représentant de la société ayant conclu avec lui un contrat à durée indéterminée, n'est pas entachée d'erreur de fait au motif qu'elle retient une absence de transfert du centre des intérêts privés et familiaux de l'intéressé en France alors que son frère est présent sur le territoire. Les moyens tirés de ce que le préfet aurait commis une erreur de fait et porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par le préambule de la Constitution de 1946, l'article 23 du pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 décembre 1966, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent, par suite, être écartés.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 14 novembre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé le pays de destination. Par suite, la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction.

D E C I D E :

Article 1er: Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande de M. B tendant à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Tierney-Hancock et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.

La rapporteure,

N. GAULLIER-CHATAGNER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le greffier en chef,

La Greffière,

M. C

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