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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2400037

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400037

vendredi 12 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400037
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantMARTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 janvier 2024 à 16h11, M. C A, représenté par Me Marty, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'enjoindre au président du conseil départemental de la Haute-Vienne, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'assurer son hébergement d'urgence dans une structure adaptée à sa qualité de mineur et de pourvoir à ses besoins alimentaires, vestimentaires et sanitaires, dans un délai de douze heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 250 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du département de la Haute-Vienne une somme de 1 800 euros en application des dispositions de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il y a urgence car il est âgé de 14 ans, aucune mise à l'abri ni aucune aide matérielle ne lui ont été proposées malgré sa demande de prise en charge auprès du département de la Haute-Vienne sur le fondement des articles L. 223-2 et R. 221-11 du code de l'action sociale et des familles et aucune orientation sérieuse sur les possibilités associatives et caritatives ne lui a été donnée pour qu'il ait accès à de la nourriture, qu'il puisse se loger, se laver, se soigner ou se vêtir ; il ne dispose d'aucune ressource et d'aucun soutien ; il ne peut pas solliciter les services du 115 puisqu'ils ne sont pas autorisés à prendre en charge des mineurs ;

- la décision du président du conseil départemental de la Haute-Vienne lui refusant un accueil provisoire d'urgence porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un hébergement d'urgence, à son droit à ne pas subir des traitements inhumains et dégradants tel que protégé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant tel que consacré par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, à son droit à la vie et à la dignité de la personne humaine découlant de l'article 2 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi qu'à son droit à la santé ;

- le président du conseil départemental se doit de lui proposer un accueil provisoire en tant que mineur en danger et cet accueil aurait dû être mis en place lorsqu'il s'est présenté pour la première fois au département le 26 décembre 2023 ;

- la prise en charge d'un mineur étranger isolé dans le cadre d'un recueil provisoire ne pèse pas sur les finances du département d'accueil ; le département est obligé de le prendre en charge sans pouvoir opposer l'absence de places.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 janvier 2024, le département de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie : à l'occasion de l'entretien d'évaluation, les agents ont considéré que l'apparence physique et la posture du requérant attestaient manifestement de sa majorité ; le requérant n'est pas isolé puisqu'il a confirmé qu'il était pris en charge et hébergé par des membres de la communauté soudanaise à Limoges ;

- il n'a été porté aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale du requérant au regard de sa majorité avérée ; le département ne se trouvait pas dans une situation dans laquelle la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur était en danger ; au surplus, le requérant a indiqué qu'il souhaitait procéder à une demande d'asile et non à une demande de prise en charge auprès du département.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Nicolas Normand, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 11 janvier 2024 à 14h00 :

- le rapport de M. E,

- les observations de Me Marty, représentant M. A, présent lors de l'audience

- et les observations de Mme D et de M. B, représentant le département de la Haute-Vienne.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au président du conseil départemental de la Haute-Vienne de procéder à son hébergement d'urgence dans une structure adaptée à sa qualité de mineur et de prendre en charge ses besoins alimentaires, vestimentaires et sanitaires.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " l'admission provisoire est accordée par la juridiction compétente ou son président ou par le président de la commission mentionnée à l'article L. 432-13 ou à l'article L. 632-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. A a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 9 janvier 2024 sur laquelle il n'a pas été statué à la date de la présente ordonnance. Il y a lieu, en application des dispositions mentionnées au point 2, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "

En ce qui concerne l'urgence :

5. M. A soutient être âgé de 14 ans et privé de toute prise en charge de ses besoins élémentaires. Il se trouve ainsi, selon toute vraisemblance, dans une situation matérielle particulièrement précaire. Dans ces conditions, il doit être regardé comme justifiant de la condition d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

6. L'article L. 223-2 du code de l'action sociale et des familles dispose que " sauf si un enfant est confié au service par décision judiciaire ou s'il s'agit de prestations en espèces, aucune décision sur le principe ou les modalités de l'admission dans le service de l'aide sociale à l'enfance ne peut être prise sans l'accord écrit des représentants légaux ou du représentant légal du mineur ou du bénéficiaire lui-même s'il est mineur émancipé. / En cas d'urgence et lorsque le représentant légal du mineur est dans l'impossibilité de donner son accord, l'enfant est recueilli provisoirement par le service qui en avise immédiatement le procureur de la République. () Si, dans le cas prévu au deuxième alinéa du présent article, l'enfant n'a pas pu être remis à sa famille ou le représentant légal n'a pas pu ou a refusé de donner son accord dans un délai de cinq jours, le service saisit également l'autorité judiciaire en vue de l'application de l'article 375-5 du code civil. () ". Aux termes de l'article L. 221-2-4 du même code : " I.-Le président du conseil départemental du lieu où se trouve une personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille met en place un accueil provisoire d'urgence. / II.-En vue d'évaluer la situation de la personne mentionnée au I et après lui avoir permis de bénéficier d'un temps de répit, le président du conseil départemental procède aux investigations nécessaires au regard notamment des déclarations de cette personne sur son identité, son âge, sa famille d'origine, sa nationalité et son état d'isolement. / L'évaluation est réalisée par les services du département. Dans le cas où le président du conseil départemental délègue la mission d'évaluation à un organisme public ou à une association, les services du département assurent un contrôle régulier des conditions d'évaluation par la structure délégataire. / Sauf lorsque la minorité de la personne est manifeste, le président du conseil départemental, en lien avec le représentant de l'Etat dans le département, organise la présentation de la personne auprès des services de l'Etat afin qu'elle communique toute information utile à son identification et au renseignement, par les agents spécialement habilités à cet effet, du traitement automatisé de données à caractère personnel prévu à l'article L. 142-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le représentant de l'Etat dans le département communique au président du conseil départemental les informations permettant d'aider à la détermination de l'identité et de la situation de la personne. / Le président du conseil départemental peut en outre : 1° Solliciter le concours du représentant de l'Etat dans le département pour vérifier l'authenticité des documents détenus par la personne ; / 2° Demander à l'autorité judiciaire la mise en œuvre des examens prévus au deuxième alinéa de l'article 388 du code civil selon la procédure définie au même article 388. / Il statue sur la minorité et la situation d'isolement de la personne, en s'appuyant sur les entretiens réalisés avec celle-ci, sur les informations transmises par le représentant de l'Etat dans le département ainsi que sur tout autre élément susceptible de l'éclairer. / La majorité d'une personne se présentant comme mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille ne peut être déduite de son seul refus opposé au recueil de ses empreintes, ni de la seule constatation qu'elle est déjà enregistrée dans le traitement automatisé mentionné au présent II ou dans le traitement automatisé mentionné à l'article L. 142-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. / III.-Le président du conseil départemental transmet chaque mois au représentant de l'Etat dans le département la date et le sens des décisions individuelles prises à l'issue de l'évaluation prévue au II du présent article. "

7. L'article R. 221-11 du code de l'action sociale et des familles définit la procédure applicable pour la mise en œuvre de l'article L. 223-2 cité ci-dessus. Il dispose que " I.- Le président du conseil départemental du lieu où se trouve une personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille met en place un accueil provisoire d'urgence d'une durée de cinq jours, à compter du premier jour de sa prise en charge, selon les conditions prévues aux deuxième et quatrième alinéas de l'article L. 223-2. / II.- Au cours de la période d'accueil provisoire d'urgence, le président du conseil départemental procède aux investigations nécessaires en vue d'évaluer la situation de cette personne au regard notamment de ses déclarations sur son identité, son âge, sa famille d'origine, sa nationalité et son état d'isolement. () IV.- Au terme du délai mentionné au I, ou avant l'expiration de ce délai si l'évaluation a été conduite avant son terme, le président du conseil départemental saisit le procureur de la République en vertu du quatrième alinéa de l'article L. 223-2 et du second alinéa de l'article 375-5 du code civil. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I se prolonge tant que n'intervient pas une décision de l'autorité judiciaire. / S'il estime que la situation de la personne mentionnée au présent article ne justifie pas la saisine de l'autorité judiciaire, il notifie à cette personne une décision de refus de prise en charge (). En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I prend fin ".

8. Il appartient aux autorités de l'État de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale. Une obligation particulière pèse, en ce domaine, sur les autorités du département en faveur de tout mineur dont la santé, la sécurité ou la moralité sont en danger. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de ces obligations peut faire apparaître une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée. Hormis le cas où la personne qui se présente ne satisfait manifestement pas à la condition de minorité, un refus d'accès au dispositif d'hébergement et d'évaluation opposé par l'autorité départementale à une personne se disant mineur isolé, est ainsi susceptible, en fonction de la situation sanitaire et morale de l'intéressé, d'entraîner des conséquences graves caractérisant une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

9. En l'espèce, M. A, ressortissant soudanais, soutient qu'il est arrivé en France à la fin du mois de septembre 2023, qu'il est âgé de 14 ans puisqu'il est né le 27 mai 2009 et qu'il s'est rendu plusieurs fois au conseil départemental de la Haute-Vienne afin de solliciter sa prise en charge au titre d'un hébergement d'urgence en tant que mineur isolé mais qu'il s'est systématiquement vu opposer des refus au motif d'un manque de places disponibles. Si le département de la Haute-Vienne fait valoir en défense que l'apparence physique et la posture que le requérant a adopté lors de l'entretien d'évaluation attestent qu'il est manifestement majeur, il résulte toutefois de l'instruction que le rapport du 27 décembre 2023 sur lequel s'est fondé le département ne peut pas, compte tenu de son caractère succinct, être considéré comme un rapport d'évaluation au sens des dispositions précitées de l'article R. 221-11 du code de l'action sociale et des familles et que le requérant n'est pas, compte tenu de son apparence physique, manifestement majeur. Si le département de la Haute-Vienne fait également valoir que M. A est, selon ses déclarations, hébergé par des membres de la communauté soudanaise à Limoges, il ne résulte pas de l'instruction que cet hébergement présente un caractère pérenne. Dans ces conditions, en l'absence d'élément précis de nature à révéler que l'intéressé ne satisferait pas manifestement aux conditions de minorité et de vulnérabilité, il y a lieu de considérer qu'il a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit de M. A de bénéficier d'un hébergement d'urgence.

10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au département de la Haute-Vienne d'assurer l'hébergement d'urgence de M. A dans une structure adaptée à son âge, ainsi que la prise en charge de ses besoins essentiels, alimentaire, vestimentaire et sanitaire dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Dès lors que M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Marty, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Marty de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où M. A ne serait pas admis à titre définitif au bénéfice de l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera directement versée en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Il est enjoint au département de la Haute-Vienne d'assurer l'hébergement d'urgence de M. A dans une structure adaptée à son âge ainsi que la prise en charge de ses besoins essentiels, alimentaire, vestimentaire et sanitaire dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle, et sous réserve que Me Marty renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Marty, avocate de M. A, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où le bénéfice de l'aide juridictionnelle ne serait pas accordé à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sera versée à celui-ci en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A, à Me Marty et au département de la Haute-Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 janvier 2024 à 17h00

Le juge des référés,

N. E

Le greffier en chef,

A. BLANCHON

La République mande et ordonne

au ministre des solidarités et des familles en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Le Greffier en Chef

A. BLANCHON

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