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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2400150

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400150

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400150
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantPION

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 29 janvier 2024 et le 20 février 2024, M. D C B, représenté par Me Pion, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 novembre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour d'une durée d'un an portant mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et à titre subsidiaire de réexaminer sa situation dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'État, au bénéfice de son conseil, une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de renouvellement d'un titre de séjour :

- la décision est entachée d'incompétence de son auteur ;

- la procédure est irrégulière à défaut pour le préfet d'avoir saisi la commission du titre de séjour ;

- il n'a pas connaissance d'une condamnation en 2013 pour des faits évoqués dans l'arrêté ; il a reconnu sa responsabilité dans les faits de violences sans incapacité sur sa compagne au mois d'août 2022 ; ce seul élément ne suffit pas à caractériser une menace pour l'ordre public, c'est donc au prix d'une erreur de droit tirée d'une méconnaissance de l'article L. 412-5 ;

- la situation personnelle et familiale du couple justifie qu'il bénéficie d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; par conséquent, la décision porte une atteinte manifestement disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de renvoi :

- les décisions sont illégales du fait de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour.

Par des mémoires en défense enregistrés le 12 février 2024 et le 23 février 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme irrecevable et non-fondée.

Il soutient que :

- la requête est tardive dès lors qu'elle a été enregistrée le 29 janvier 2024, alors que l'aide juridictionnelle lui a été accordée le 14 décembre 2023.

- les moyens soulevés par le requérant sont infondés.

M. C B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gaullier-Chatagner,

- et les observations de Me Pion représentant M. C B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant colombien né en 1983, est entré sur le territoire français au mois de février 2022 muni d'un passeport colombien en cours de validité, dispensé de visa pour les séjours d'une durée maximale de quatre-vingt-dix jours. Une première demande de titre de séjour a été refusée par une décision du 23 août 2022. Le 11 avril 2023, il a sollicité à nouveau son admission au séjour. Par un arrêté du 20 novembre 2023, le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. C B sollicite l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet de la Haute-Vienne :

2. Aux termes de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable au litige : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision. / L'étranger peut demander le bénéfice de l'aide juridictionnelle au plus tard lors de l'introduction de sa requête en annulation () ".

3. Aux termes de l'article 43 du décret du 28 décembre 2020 dans sa version applicable au litige : " Sans préjudice de l'application de l'article 9-4 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée et du II de l'article 44 du présent décret, lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : () / 3° De la date à laquelle le demandeur de l'aide juridictionnelle ne peut plus contester la décision d'admission ou de rejet de sa demande en application du premier alinéa de l'article 69 et de l'article 70 ou, en cas de recours de ce demandeur, de la date à laquelle la décision relative à ce recours lui a été notifiée ; 4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. () ". Selon l'article 56 du même décret : " La décision du bureau, de la section du bureau ou de leur président est notifiée à l'intéressé par le secrétaire du bureau ou de la section du bureau par lettre simple en cas d'admission à l'aide juridictionnelle totale, et au moyen de tout dispositif permettant d'attester la date de réception dans les autres cas. () ". Aux termes de l'article 69 de ce décret : " Le délai du recours prévu au deuxième alinéa de l'article 23 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision à l'intéressé. / Le délai du recours ouvert par le troisième alinéa de cet article au ministère public, au garde des sceaux, ministre de la justice, au bâtonnier de l'ordre des avocats dont relève l'avocat choisi ou désigné au titre de l'aide, ou, en l'absence de choix ou de désignation, au bâtonnier de l'ordre des avocats établi près le tribunal saisi ou susceptible d'être saisi, ou au président de l'ordre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation est d'un mois à compter du jour de la décision ".

4. Lorsque le demandeur de première instance a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, seuls le ministère public ou le bâtonnier ont vocation à contester, le cas échéant, cette décision, qui devient ainsi définitive, en l'absence de recours de leur part, à l'issue d'un délai de deux mois. Toutefois, en raison de l'objet même de l'aide juridictionnelle, qui est de faciliter l'exercice du droit à un recours juridictionnel effectif, les dispositions précitées selon lesquelles le délai de recours contentieux recommence à courir soit à compter du jour où la décision du bureau d'aide juridictionnelle devient définitive, soit, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice, ne sauraient avoir pour effet de rendre ce délai opposable au demandeur tant que cette décision ne lui a pas été notifiée.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. C B a présenté, le 6 décembre 2023, une demande d'aide juridictionnelle dans le cadre de la procédure tendant à l'annulation de l'arrêté du 20 novembre 2023, par lequel le préfet de la Haute-Vienne a rejeté sa demande de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours sur le fondement du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette demande formée dans le délai de recours de trente jours a été de nature à interrompre ce délai contre cet arrêté. Par une décision du 14 décembre 2023, M. C B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. La date de notification de cette décision du bureau d'aide juridictionnelle ne ressort pas des pièces du dossier. Alors même que la décision l'admettant au bénéfice de l'aide juridictionnelle serait devenue définitive, le délai de recours contentieux n'avait pas recommencé à courir à l'encontre de M. C B en l'absence d'une telle notification. Par suite, la requête enregistrée le 29 janvier 2024 n'était pas tardive. Il s'ensuit que la fin de non-recevoir opposée par le préfet de la Haute-Vienne ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " ". Lorsque l'administration se fonde sur l'existence d'une menace à l'ordre public pour refuser un titre de séjour, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.

7. Il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que, pour refuser la délivrance du titre de séjour, le préfet de la Haute-Vienne a retenu pour motif que la présence en France de M. C B représentait une menace pour l'ordre public et pour l'intégrité de sa compagne, au motif d'une part, qu'il a fait l'objet d'une composition pénale au mois d'août 2022 pour des faits de violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité et d'autre part, qu'il était " connu des services de justice et de police " pour des faits de rébellion et de destruction ou dégradation d'un véhicule privé commis en 2013. Toutefois, alors que le requérant conteste l'existence d'une condamnation pour des faits intervenus en 2013, l'administration se borne à indiquer qu'il est " défavorablement connu des services de police et de justice ", sans apporter plus de précision, autre que le document extrait du fichier du traitement des antécédents judicaires qu'elle produit, concernant la matérialité des faits intervenus en 2013 ou l'implication du requérant. Dans ces conditions, ces faits ne peuvent pas être pris en considération pour apprécier l'existence d'une menace à l'ordre public. Par ailleurs, les faits de violence conjugale n'ayant pas entraîné d'incapacité de travail, commis à une reprise au mois d'août 2022, ne sauraient, malgré leur gravité, suffire, eu égard à leur caractère isolé et à leur date par rapport à la décision attaquée, ainsi qu'à la circonstance selon laquelle l'exécution de la composition pénale prononcée à la suite de cette infraction a été constatée par le procureur de la République avant l'intervention de la décision attaquée, conduire à considérer que la présence du requérant sur le territoire français serait de nature à constituer une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, M. C B est fondé à soutenir que la décision du préfet de la Haute-Vienne méconnaît les dispositions citées au point 6 du présent jugement et à en solliciter, pour ce motif, l'annulation.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 20 novembre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour et par voie de conséquence, des décisions du même jour lui faisant obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et fixant un pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement que le préfet de la Haute-Vienne procède au réexamen de la situation du requérant. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de procéder à ce réexamen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

10. M. C B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, le conseil du requérant peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Pion renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à ce conseil d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er: L'arrêté du 20 novembre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de délivrer à M. C B un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Vienne de réexaminer la situation de M. C B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Pion, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à M. D C B, à Me Pion, et au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

La rapporteure,

N. GAULLIER-CHATAGNER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

La Greffière

M. A

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