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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2400448

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400448

mercredi 3 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400448
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGAFFET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 mars 2024, Mme B A, représentée par Me Gaffet, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de surseoir à statuer et de transmettre les questions préjudicielles suivantes à la cour de justice de l'Union européenne :

- en premier lieu, est-ce que le règlement de l'Union européenne n° 604/2013 du 26 juin 2013, qui reprend et aménage dans le corps de son texte les critères de responsabilité du traitement de la demande d'asile contenus dans le règlement (CE) n° 343/2003 du conseil du 18 février 2003 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des Etats membres par un ressortissant d'un pays tiers, doit être invalidé comme portant atteinte à son droit à l'égalité protégé par l'article 20 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne en ce qu'il lui impose de partir en Espagne, soit dans un pays où la procédure afférente au statut de réfugié politique est externalisée et la jurisprudence très diversifiée et diffuse.

- en second lieu, est-ce que le règlement de l'Union européenne n° 604/2013 précité, qui reprend et aménage dans le corps de son texte les critères de responsabilité du traitement de la demande d'asile contenus dans le règlement (CE) n° 343/2003 précité, doit être invalidé comme portant atteinte à sa dignité protégée par les articles 1er et 37 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ainsi qu'au progrès social invoqué dans le préambule de cette charte en ce qu'il lui impose son renvoi en Espagne, où il sera isolé, sans ressources ni travail possible au lieu de rester en France où il réside actuellement en famille, vecteur d'un soutien moral important.

2°) à titre subsidiaire, d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé de son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté attaqué est entaché par une insuffisance de motivation ;

- un renvoi en Espagne la mettrait dans une situation inégalitaire puisqu'elle aurait une meilleure protection en France dans le cadre de sa procédure d'éligibilité au statut de réfugiée politique et, d'autre part, porterait également atteinte à sa dignité, ce qui pose un problème de légalité au regard du règlement de l'Union européenne n° 604/2013 du 26 juin 2013 et contrevient à de nombreux droits et principes de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- ce renvoi va l'isoler en Espagne alors qu'elle habite en France chez son frère ;

- le préfet de la Gironde s'est cru à tort placé en situation de compétence liée et n'a pas entendu examiner le dossier sur le fondement de l'article 17 du règlement n° 604/2013 précité ;

- l'arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations des articles 16, 22 et 28 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mars 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Mme A a présenté une demande d'aide juridictionnelle le 19 mars 2024 sur laquelle le bureau d'aide juridictionnelle n'a pas statué au moment du présent jugement.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Siquier, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 777-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Siquier,

- et les observations de Me Gaffet, représentant Mme A qui reprend au plus fort les moyens soulevés particulièrement sur la possibilité de contester un règlement communautaire ; le traité " Dublin " constitue une ingérence dans la vie privée et personnelle des personnes alors qu'une simple demande de visa ne constitue qu'une étape dans la logistique du voyage ; il méconnaît le droit à vivre en famille dans un pays dont on parle la langue ; il est particulièrement inégalitaire dans le traitement des demandes.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante mauritanienne née le 20 mars 1999 Nouadhibou, a déclaré être entrée sur le territoire français le 25 septembre 2023 en provenance d'un autre État membre munie d'un visa délivré par les autorités espagnoles et a déposé une demande d'asile enregistrée le 9 octobre 2023. Le préfet de la Gironde a adressé aux autorités espagnoles une demande de reprise en charge de l'intéressée le 23 octobre 2023. Ces autorités ont donné leur accord explicite le 2 novembre 2023. Par un arrêté du 4 mars 2024, le préfet de la Gironde a ordonné le transfert de l'intéressée aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Mme A a déposé une demande le 19 mars 2024 sur laquelle il n'a pas encore été statué. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative () ". Est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

5. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise notamment le règlement (UE) n° 604/2013, qui permet le transfert d'un demandeur d'asile dans l'Etat membre qui a délivré un visa en cours de validité et qui, ainsi, est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, ainsi que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il précise que lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé que Mme A était titulaire d'un visa espagnol en cours de validité, et que les autorités espagnoles ont fait connaître leur accord explicite concernant la reprise en charge de l'intéressée le 2 novembre 2023. Par ailleurs, l'arrêté énonce, d'une part, que les éléments de fait et de droit caractérisant la situation de l'intéressée ne relèvent pas des dérogations prévues par les articles 17-1 et 17-2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et, d'autre part, que l'intéressée ne peut pas se prévaloir d'une vie privée et familiale en France stable. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué est suffisamment motivé en droit et en fait, notamment en ce qui concerne l'examen des dérogations prévues par les dispositions de l'article 17-1 et 17-2 du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas de l'arrêté en litige ni d'autres pièces du dossier que le préfet de la Gironde, qui a procédé à un examen particulier de la situation de Mme A, notamment au regard des dispositions des articles 17-1 et 17-2 du règlement (UE) n° 604/2013, se serait cru en situation de compétence liée pour ordonner son transfert aux autorités espagnoles. Par suite, le moyen tiré de ce que l'autorité préfectorale se serait crue placée en situation de compétence liée et n'aurait pas examiné le dossier au regard des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 3.2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable. / () ". Aux termes de l'article 17 de ce règlement : " () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit ". Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

8. Si l'intéressée fait valoir que son renvoi en Espagne la placerait dans une situation inégalitaire dès lors qu'elle bénéficierait d'une meilleure protection en France, et que ce renvoi porterait atteinte à sa dignité en ce qu'il existerait de fortes probabilités qu'il doive y demeurer sans domicile fixe, en méconnaissance des droits et principes de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne par le règlement (UE) n° 604/2013, ces assertions ne sont étayées par aucune pièce du dossier. Dans ces conditions, le renvoi à la cour de justice de l'Union européenne des questions préjudicielles soulevées par la requérante à l'encontre du règlement (UE) n° 604/2013, sur le fondement des articles 1er et 20 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ainsi que du principe de progrès social énoncé dans le préambule de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, n'apparait pas utile à la solution du présent litige. Aussi, le moyen tiré de la méconnaissance de l'ensemble des dispositions précitées au point 4 doit être écarté.

9. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 susvisé : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Il résulte de ces dispositions que si le préfet peut refuser l'admission au séjour d'un demandeur d'asile au motif que la responsabilité de l'examen de cette demande relève de la compétence d'un autre Etat membre, il n'est pas tenu de le faire et peut autoriser une telle admission au séjour en vue de permettre l'examen d'une demande d'asile présentée en France. D'autre part, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

10. Mme A soutient que l'examen de sa demande d'asile doit être pris en charge en France, au titre du droit souverain des autorités françaises d'accorder l'asile sur leur territoire, y compris lorsque cet examen relève de la compétence d'un autre Etat, eu égard à sa situation personnelle. Si elle fait valoir qu'elle habite chez son frère, elle ne l'établit pas par les pièces qu'elle produit, pas plus qu'elle ne démontre entretenir avec ce dernier des liens d'une particulière intensité. Elle se prévaut ensuite de la scolarisation de ses enfants en France. Toutefois cette scolarité demeure très récente et il ne ressort pas des pièces du dossier que ces derniers, âgés de 16, 15, 14 et 12 ans ne pourraient poursuivre leur scolarité en Espagne qui a accepté de les prendre en charge avec leur mère, ce qui permettra à la cellule familiale de se reconstituer. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

11. En quatrième lieu, de première part, selon l'article 16 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990, publiée par décret du 8 octobre 1990 : " 1. Nul enfant ne fera l'objet d'immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes illégales à son honneur et à sa réputation. 2. L'enfant a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes ".

12. En l'espèce, de première part, la décision contestée ne constitue pas une immixtion arbitraire ou illégale dans la vie privée et familiale de l'enfant au sens de l'article 16 de la convention internationale des droits de l'enfant. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 16 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être rejeté.

13. De deuxième part, aux termes de l'article 22 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Les États parties prennent les mesures appropriées pour qu'un enfant qui cherche à obtenir le statut de réfugié ou qui est considéré comme réfugié en vertu des règles et procédures du droit international ou national applicable, qu'il soit seul ou accompagné de ses père et mère ou de toute personne, bénéficie de la protection et de l'assistance humanitaire voulues pour lui permettre de jouir des droits que lui reconnaissent la présente Convention et les autres instruments internationaux relatifs aux droits de l'homme ou de caractère humanitaire auxquels lesdits États sont parties ". Aux termes de l'article 28 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Les Etats parties reconnaissent le droit de l'enfant à l'éducation, et en particulier, en vue d'assurer l'exercice de ce droit progressivement et sur la base de l'égalité des chances () ". Les stipulations des article 22 et 28 de la convention internationale des droits de l'enfant, relatives au droit à la protection et à l'éducation, créent seulement des obligations entre Etats sans ouvrir de droits aux individus. Par suite, Mme A ne peut utilement s'en prévaloir dans la présente instance.

14. De troisième part, si la requérante a entendu, en invoquant l'intérêt supérieur de ses enfants, se prévaloir du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10 du présent jugement, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision litigieuse méconnaîtrait les stipulations de cet article dès lors que la cellule familiale pourra se reconstituer en Espagne où les enfants pourront poursuivre leur scolarité.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée dans toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Gaffet et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2024 à 11H00.

La magistrate désignée,

H. SIQUIER

La greffière en chef,

Anne Blanchon

La République mande et ordonne

au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou

à tous commissaires de justice à ce requis en

ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir à

l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La greffière en chef,

Anne Blanchon

mf

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