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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2400491

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400491

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400491
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDIA IBRAHIMA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Sous le n° 2400491, par une requête enregistrée le 25 mars 2024 à 13h09, M. C D, représenté par Me Dia, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne l'a assigné à résidence sur le territoire de la commune de Limoges pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de mettre fin aux obligations de présentation au commissariat de police prescrites par l'arrêté du 24 mars 2024, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, subsidiairement, avant dire droit, d'ordonner " le non-renouvellement de la mesure d'assignation à résidence, dès l'expiration du délai initial de quarante-cinq jours " ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 600 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le risque de fuite " est quasi inexistant " ;

- tant dans son principe que dans les obligations de présentation au commissariat qu'elle prévoit, la mesure d'assignation à résidence porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît ainsi l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- étant dépourvu de domicile fixe, l'assignation à résidence est " illusoire et impossible à réaliser ".

Par un mémoire en défense enregistré le 28 mars 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non-fondée.

II. Sous le n° 2400492, par une requête enregistrée le 25 mars 2024, M. C D, représenté par Me Dia, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour lui permettant d'effectuer des démarches de régularisation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 440 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de cet arrêté ; à supposer même qu'une délégation de signature ait été consentie à Mme E, la décision du préfet de la Haute-Vienne donnant une telle délégation devait être mentionnée dans l'arrêté, conformément aux articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- cette décision est illégale dès lors qu'il pouvait se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français de trois ans :

- cette décision est entachée d'un défaut de base légale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- dès lors qu'il est entré en France en 2021 par l'Italie, " si expulsion doit avoir lieu c'est à destination [de l'Italie] ", en application du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 mars 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non-fondée.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1716 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Limoges a désigné M. Boschet, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-15 et R. 777-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique à laquelle le préfet de la Haute-Vienne n'était ni présent ni représenté :

- le rapport de M. F Boschet ;

- les observations de Me Dia, pour M. D, qui reprend les arguments développés dans sa requête.

Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Ressortissant tunisien né le 26 septembre 2022, M. D déclare être entré en France de manière irrégulière fin 2021 en provenance de l'Italie. A la suite de son interpellation par les services de police le 23 mars 2024 pour des faits d'offre, cession et détention de produits stupéfiants, le préfet de la Haute-Vienne, par deux arrêtés du 24 mars 2024, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans, d'autre part, l'a assigné à résidence sur le territoire de la commune de Limoges pour une durée de quarante-cinq jours. Par deux requêtes enregistrées sous les n° 2400491 et 2400492, qu'il y a lieu de joindre, M. D demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". Compte tenu de la portée de l'assignation à résidence contestée par M. D, destinée à permettre l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français, ses deux requêtes doivent être considérées comme se rapportant à une seule affaire au sens de la loi du 10 juillet 1991, justifiant l'attribution d'une seule aide juridictionnelle. Par suite, il y a lieu d'admettre M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire pour la seule instance n° 2400492 et de rejeter les conclusions présentées à ces mêmes fins au titre de l'instance n° 22400491.

Sur l'arrêté du 24 mars 2024 contesté dans l'instance n° 2400492 pris dans son ensemble :

3. Mme B E, directrice de cabinet du préfet de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté du 24 mars 2024, bénéficie d'une délégation de signature du préfet de ce département en date du 21 août 2023, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-2023-130 du même jour, à l'effet notamment de signer en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général de la préfecture " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Par suite, et alors par ailleurs qu'il ne ressort d'aucune disposition que cet arrêté de délégation de signature aurait dû être visé à peine d'irrégularité de l'arrêté du 24 mars 2024, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet acte manque en fait et doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Il ressort des pièces du dossier que M. D, qui indique être entré irrégulièrement en France en provenance de l'Italie fin 2021 sous toutefois pouvoir l'établir, ne dispose pas de titre de séjour en cours de validité et n'a pas engagé de démarches en vue de régulariser sa situation. Il ressort également des pièces du dossier que, le 23 mars 2024, il a été interpellé pour des faits d'offre, cession et détention de stupéfiants dont il ne conteste pas la matérialité. Célibataire et sans enfant, M. D, n'a ni domicile fixe ni ressources, et ne démontre pas qu'il disposerait sur le territoire français de liens personnels ou familiaux d'une particulière intensité. Enfin, le requérant n'établit pas qu'il serait dépourvu d'attaches en Tunisie, où il a vécu la majeure partie de sa vie. Dans ces conditions, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation. Pour les mêmes raisons, à supposer ce moyen opérant, dès lors qu'un tel titre de séjour n'est pas au nombre de ceux susceptibles d'être délivrés de plein droit, M. D n'est pas fondé à soutenir que cette mesure d'éloignement est illégale au motif qu'il pouvait prétendre à un titre de séjour sur le fondement de l'admission exceptionnelle au séjour.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

5. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en cas de retour en Tunisie, M. D serait exposé à des peines ou traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté.

6. En deuxième lieu, la décision par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a fixé le pays à destination duquel M. D était susceptible d'être renvoyé d'office en cas d'exécution de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ne s'inscrit aucunement dans le cadre de la mise en œuvre d'une décision de renvoi vers un Etat responsable d'une demande d'asile. Par ailleurs, M. D n'établit ni même n'allègue qu'il aurait déposé, en France ou en Italie, une demande d'asile. Dans ces conditions, le moyen soulevé par l'intéressé, tiré de ce que " si expulsion [il] doit avoir lieu c'est à destination [de l'Italie] ", en application du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, doit être écarté.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans :

7. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été indiqué au point 4, le moyen tiré, par voie d'exception, de ce que l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans est entachée d'un défaut de base légale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde doit être écarté.

8. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Selon l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

9. Eu égard à ce qui a été indiqué au point 4, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas fait une inexacte application des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation de la situation du requérant en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Sur l'arrêté du 24 mars 2024 portant assignation à résidence :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 730-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, dans les conditions prévues au présent titre, assigner à résidence l'étranger faisant l'objet d'une décision d'éloignement sans délai de départ volontaire ou pour laquelle le délai de départ volontaire imparti a expiré et qui ne peut quitter immédiatement le territoire français ". L'article L. 731-1 du même code prévoit que : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ".

11. D'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'assignation à résidence de l'intéressé sur le territoire de la commune de Limoges, ainsi que les obligations de présentation au commissariat de police de Limoges, ne seraient pas compatibles avec la situation de M. D, sans domicile fixe, qui ne fait état d'aucune contrainte personnelle particulière. Par suite, la seule circonstance que M. D était sans domicile fixe à la date de l'arrêté attaqué est, par elle-même, sans incidence sur la légalité de l'arrêté en litige.

12. D'autre part, la légalité d'une mesure d'assignation à résidence n'est pas subordonnée à la condition que l'étranger ne présente pas de risque de fuite. M. D ne peut ainsi utilement soutenir qu'il ne présente pas un tel risque à l'appui de sa contestation de l'arrêté en litige.

13. En second lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que, tant dans son principe que dans les obligations de présentation au commissariat qu'elle prévoit, la mesure d'assignation à résidence en litige porterait une atteinte disproportionnée au droit de M. D au respect de sa vie privée et familiale et méconnaitrait ainsi l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation et, par voie de conséquence, les autres conclusions présentées par M. D doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle au titre de l'instance n° 2400492.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2400492 et la requête n° 2400491 sont rejetés.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Dia et au préfet de la Haute-Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024 à 15h00

Le magistrat désigné,

J.B. BOSCHETLa greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le greffier en chef,

La Greffière

M. A

Nos 2400491,240049if

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