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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2400507

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400507

mercredi 3 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400507
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMARTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, respectivement enregistrées le 27 mars 2024 et le 28 mars 2024, M. B A, représenté par Me Marty, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne l'a assigné à résidence dans le département de la Haute-Vienne pour une durée de 45 jours, l'a obligé à se présenter du lundi au vendredi à la gendarmerie de Solignac à 9 heures, lui a fait obligation de rester à son domicile entre 6 heures et 9 heures et lui a fait interdiction de sortir du territoire du département de la Haute-Vienne sauf délivrance d'un sauf-conduit et sauf urgence ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour et de travail, subsidiairement de prendre une nouvelle décision, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à son conseil sous réserve pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il est parent d'un enfant français dont il assure l'entretien et l'éducation et qu'il ne présente pas une menace à l'ordre public ;

- elle porte une atteinte manifestement disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de renvoi et refus de départ volontaire :

- elles sont illégales en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la mesure d'éloignement sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision faisant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- l'arrêté porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir ;

- il porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire enregistré le 20 février 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête comme non fondée.

M. A a présenté une demande d'aide juridictionnelle le 14 mars 2024 sur laquelle le bureau d'aide juridictionnelle n'a pas statué au moment du présent jugement.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Siquier, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-15 et R. 777-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Siquier,

- et les observations de Me Marty, représentant M. A qui reprend au plus fort les moyens soulevés et insiste particulièrement sur l'atteinte manifestement disproportionnée portée par les décisions attaquées au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale, et de l'intérêt supérieur de sa fille âgée de 10 ans, de nationalité française, dont il assure régulièrement son entretien et son éducation et avec qui il entretient une relation d'une particulière intensité.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

2. En application des dispositions précitées, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur l'étendue du litige :

3. Il résulte des dispositions des articles L. 614-1, L. 614-8 et L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'en cas de placement en rétention ou d'assignation à résidence d'un étranger en situation irrégulière, les requêtes dirigées contre les décisions faisant obligation de quitter le territoire et interdiction de retour sur ce territoire prises à son encontre, les décisions fixant le délai de départ volontaire et le pays de destination, ainsi que la décision d'assignation à résidence en procédant, doivent être instruites et jugées selon les dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, ces dispositions et celles de l'article R. 776-17 du code de justice administrative font obstacle à ce que le magistrat désigné en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, saisi de la situation d'un étranger placé en centre de rétention administrative ou assigné à résidence à la suite d'une décision de refus de séjour assortie d'une obligation de quitter le territoire français, examine la décision de refus de séjour qui ressort de la compétence de la formation collégiale du tribunal administratif.

4. En l'espèce, en raison de la mesure d'assignation à résidence prononcée à l'encontre de M. A il y a lieu pour le juge compétent au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de statuer sur les conclusions aux fins d'annulation des décisions du 7 mars 2024 faisant obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prolongeant d'une durée d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre, ainsi que celles aux fins d'annulation de l'arrêté du 26 mars 2024 prononçant son assignation à résidence et les conclusions qui leur sont liées. En revanche, les conclusions tendant à l'annulation du refus d'admission au séjour et les moyens afférents, ainsi que les conclusions accessoires qui y sont liées demeurent de la compétence de la formation collégiale du tribunal.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. L'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. S'agissant d'un acte réglementaire, une telle exception peut être formée à toute époque, même après l'expiration du délai du recours contentieux contre cet acte. S'agissant d'un acte non réglementaire, l'exception n'est, en revanche, recevable que si l'acte n'est pas devenu définitif à la date à laquelle elle est invoquée, sauf dans le cas où l'acte et la décision ultérieure constituant les éléments d'une même opération complexe, l'illégalité dont l'acte serait entaché peut être invoquée en dépit du caractère définitif de cet acte.

6. L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". En vertu de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L.423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Pour l'application des stipulations et des dispositions précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. Aux termes des dispositions de l'article L. 432-1 de ce code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ".

8. D'une part, A ne conteste pas, ainsi qu'il ressort de l'arrêté contesté et de l'arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux n° 21BX03257 du 16 février 2022 produit en défense, avoir fait l'objet de trois condamnations pénales entre 2013 et 2019, et notamment d'une condamnation du 2 octobre 2014 du tribunal correctionnel de Brive-la-Gaillarde à une peine de dix-huit mois d'emprisonnement dont six mois avec sursis et mise à l'épreuve pendant deux ans pour des faits de transport, détention, offre ou cession, acquisition et importation de stupéfiants, commis notamment avec son frère entre 2011 et 2013. Le 16 juillet 2019, après avoir été placé en détention provisoire à la maison d'arrêt d'Angoulême le 5 avril 2018, il a de nouveau été condamné à une peine de trois ans d'emprisonnement avec maintien en détention pour les mêmes faits commis en récidive. Il ressort de ce jugement du tribunal correctionnel de Limoges, que M. A, faisait partie d'une organisation de trafic de cannabis et de cocaïne impliquant notamment son frère, et l'un de leur cousin, et que M. A effectuait, entre autres, des transports de substances aux Pays-Bas, en Belgique et en Allemagne. Par une décision du 4 novembre 2020, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a décidé de lui retirer le bénéfice de la protection subsidiaire. Les faits commis sont constitutifs d'infractions graves et ont été commis en récidive. Toutefois, il ressort aussi des pièces du dossier que les faits pour lesquels il a été condamné ont été commis du 1er juillet 2017 au 1er avril 2018 et que le requérant n'a commis depuis aucun acte délictuel ou criminel pour lesquels il aurait été condamné ou pour lesquels il serait poursuivi. Dès lors, au regard du caractère ancien de ces condamnations à la date de la décision attaquée et en l'absence de réitération de tels actes, le caractère actuel et réel de la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire français de M. A n'est pas établi.

9. D'autre part, il ressort aussi des pièces du dossier que M. A est entré en France en 2010. Il est le père d'une enfant âgée de 10 ans, de nationalité française. Il ressort aussi des pièces du dossier que le requérant vit avec sa fille et la mère de l'enfant depuis 2011, qu'il accompagne tous les jours sa fille à l'école comme en atteste la directrice de l'établissement scolaire le 21 mars 2024. En outre, la mère de l'enfant a sollicité des droits de visites pour elle-même le 5 juin 2018 et pour leur fille le 22 janvier 2019 alors que le requérant était incarcéré à Angoulême établissant le maintien des liens familiaux. La compagne de M. A confirme les difficultés qu'a rencontrées le couple et s'il ressort de la demande de titre de séjour déposée par le requérant le 31 décembre 2019 qu'il vivait en couple avec une autre personne depuis 2016, il ressort de la décision de la cour administrative d'appel de Bordeaux, et comme en atteste encore sa compagne lors de l'audience, que le couple a repris la vie commune depuis la fin de sa détention en janvier 2020 et la propriétaire du logement a, par avenant, transféré le bail préalablement détenu par les parents du requérant à M. A et à sa compagne le 1er septembre 2022. En outre l'ensemble des témoignages circonstanciés produits à l'appui de la requête ainsi que le relevé des prestations versées par la Caisse d'allocations familiales du 21 mars 2024 confirment la vie commune de M. A avec sa compagne et leur fille, de la qualité et de l'intensité des liens qui les unissent et du fait que le requérant contribue effectivement au quotidien à l'entretien et à l'éducation de sa fille. Enfin, les parents et les frères de M. A vivent tous en France depuis 2010. Ses parents sont titulaires d'une carte de résident d'une durée de dix ans et le titre de séjour de l'un de ses frères est en cours de renouvellement. Le père du requérant, atteint d'une pathologie engageant son pronostic vital est hospitalisé en service de soins palliatifs et la présence du requérant de son père est importante.

10. Il résulte de ce qui précède, que le préfet, en refusant de délivrer le titre de séjour demandé à M. A a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour et à obtenir, par voie de conséquence, l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de destination, interdiction initiale de retour sur le territoire français et assignation à résidence.

Sur les frais liés au litige :

14. L'Etat versera une somme de 1 200 euros à Me Marty en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er: M. A est admis à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2: Les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 7 mars 2024 par laquelle le préfet de la Haute-Vienne a rejeté la demande de titre de séjour présentée par M. A sont renvoyées à une formation collégiale du tribunal.

Article 3 : L'arrêté du 7 mars 2024 est annulé en tant qu'il fait obligation à M. A de quitter le territoire sans délai, qu'il fixe le pays de destination et qu'il lui fait l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Article 4 : L'arrêté du 26 mars 2024 assignant M. A à résidence est annulé.

Article 5 : L'Etat versera une somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Marty en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 6: Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Marty et au préfet de la Haute-Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2024 à 11H00.

Le magistrat désigné,

H. SIQUIERLa greffière en chef,

A. BLANCHON

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La greffière en chef,

A. BLANCHON

No 2400507

mf

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