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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2400828

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2400828

mardi 25 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2400828
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET
Avocat requérantKARAKUS-GURSAL HANIFE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 mai 2024, M. A C, représenté par Me Karakus, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 8 mai 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prolongé d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an du 13 novembre 2018 dont il faisait l'objet ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation, le cas échéant, à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- le signataire de l'arrêté en litige ne justifie pas de sa compétence ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire et l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elles méconnaissent son droit à une vie privée et familiale normale, qu'il justifie avoir établie en France, en méconnaissance des articles 6§5 et 7 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ; il est victime d'un réseau de faussaires en documents administratifs.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- la Constitution du 4 octobre 1958 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

Par une décision du 1er septembre 2022, M. Daniel Josserand-Jaillet, président de tribunal administratif honoraire, a été désigné par le président du tribunal pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-13-1 à R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant algérien né le 24 février 1992 à Setif, est, selon ses allégations, entré irrégulièrement en avril 2017 en France où il s'est depuis maintenu en situation irrégulière, en méconnaissance d'un arrêté du 13 novembre 2018 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine lui a fait obligation de quitter le territoire français. Interpellé le 7 mai 2024 dans le cadre d'une procédure d'obtention indue de documents administratifs, il a fait l'objet d'un arrêté du 8 mai 2024, par lequel le préfet de la Haute-Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et a prolongé d'un an l'interdiction de retour sur le territoire que comportait l'arrêté du 13 novembre 2018. M. C, qui sollicite son admission à l'aide juridictionnelle provisoire, demande l'annulation de cet arrêté.

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mai 2024. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions de M. C tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions de la requête aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté en litige pris dans son ensemble :

4. M. Laurent Monbrun, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Vienne et signataire de l'arrêté en litige, bénéficie, à compter du 26 février 2024, d'une délégation de signature du préfet de la Haute-Vienne en date du 14 février 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial n° 87-20287-2024-029 du 15 février 2024, à l'effet notamment de signer " les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". M. C ne peut, en tout état de cause, utilement alléguer que les conditions de cette délégation n'étaient pas réunies en l'absence de toute condition mise à la délégation de signature sur ce point. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de l'obligation de quitter le territoire et de l'interdiction de retour sur le territoire français :

5. En premier lieu, et d'une part, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () / Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit : / () / 5. Au ressortissant algérien qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus () ".

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : /1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré () ". Il résulte de ces dispositions que les stipulations de l'accord franco-algérien ne peuvent être utilement invoquées pour contester une mesure d'éloignement décidée en application des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et notamment des 1° et 2° précités de son article L. 611-1.

7. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'arrêté en litige et du procès-verbal d'audition de l'intéressé en date du 7 mai 2024, que, depuis son entrée irrégulière sur le territoire français, en avril 2017 selon ses déclarations non assorties de justificatifs, M. C n'a effectué de toute cette période jusqu'à son interpellation aucune démarche en vue de régulariser sa situation administrative au regard de son droit au séjour. Le comportement de l'intéressé, qui le fait ainsi entrer dans le champ d'application du 1° de l'article L. 611-1 précité, constitue une circonstance suffisante pour que le préfet de la Haute-Vienne, qui au regard de la motivation de l'arrêté en litige a entendu également appliquer le 2° du même article en relevant le fait que l'intéressé s'est maintenu irrégulièrement en France en méconnaissance d'une précédente mesure d'éloignement du 13 novembre 2018, décide, en application des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'obliger à quitter le territoire français, alors même qu'il fait valoir remplir les conditions de durée de séjour pour obtenir un certificat de résidence sur le fondement des stipulations du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien. Les stipulations de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ne privent pas par ailleurs l'autorité compétente du pouvoir qui lui appartient de refuser à un ressortissant algérien la délivrance du certificat de résidence d'un an lorsque sa présence en France constitue une menace pour l'ordre public.

8. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation générale de respecter le choix, par un demandeur de titre de séjour, d'y établir sa résidence privée et de permettre son installation ou le regroupement de sa famille sur son territoire. En outre, il appartient, sous réserve, en tout état de cause, de l'ordre public, à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, tel qu'il ressort de ces mêmes stipulations ou tel qu'il découle de la Constitution du 4 octobre 1958, d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a, le cas échéant, conservés dans son pays d'origine.

9. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, qui soutient sans l'établir et selon ses affirmations, être francophone et avoir tissé des liens amicaux en France depuis son entrée en 2017, n'a effectué, ainsi qu'il a été dit précédemment avant l'intervention de la décision en litige aucune démarche en vue de régulariser sa situation administrative. Il est constant qu'il s'est maintenu sur le territoire irrégulièrement en méconnaissance de la mesure d'éloignement prise à son encontre dès le 13 novembre 2018 par le préfet des Hauts-de-Seine. Il n'établit enfin pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans et où il a ainsi nécessairement tissé des liens. Au surplus, et sans qu'il ressorte de la motivation de l'arrêté en litige que le préfet de la Haute-Vienne ait entendu opposer principalement cette considération d'ordre public à l'intéressé, M. C, qui avait fait l'objet d'une première condamnation pour un motif différent en 2018, se trouve mis en cause pour avoir obtenu, nonobstant les conditions qu'il décrit, de faux documents administratifs visant à obtenir une identité fictive pour en user dans le cadre de son séjour irrégulier. Cette circonstance n'est pas de nature à révéler une insertion adéquate dans la société française. Dans ces conditions, la décision faisant obligation à M. C de quitter le territoire français et la prolongation de l'interdiction de retour sur le territoire français du 13 novembre 2018 n'ont pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels ces mesures ont a été prises. Le requérant n'est dès lors pas fondé à soutenir que ces dernières méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Il résulte de ce qui précède que le préfet de la Haute-Vienne a pu légalement, sur le fondement des dispositions précitées des 1° et 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, décider d'obliger M. C à quitter le territoire français et d'assortir cette mesure d'une prolongation d'un an de l'interdiction de retour sur le territoire français dont l'intéressé était l'objet à la date de l'intervention des décisions en litige.

11. Il suit de là que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions en litige. Dès lors, sa requête doit être rejetée.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, verse une somme au conseil de M. C au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de M. C tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Haute-Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juin 2024.

Le magistrat désigné,

D. D

La greffière,

M. B

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour Le Greffier en Chef

La greffière,

M. B

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