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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2401620

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2401620

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2401620
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET
Avocat requérantSANCHEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 2 septembre 2024 sous le n° 2401620, M. A B, représenté par Me Sanchez, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 août 2024 par lequel le préfet de la Corrèze l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Corrèze de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de séjour :

- il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- le refus de séjour porte une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale normale ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- une obligation de quitter le territoire français ne pouvant être prononcée qu'en cas de menace pour l'ordre public, la mesure en litige ne pouvait intervenir dès lors qu'il ne constitue pas une telle menace.

II. Par une requête, enregistrée le 2 septembre 2024 sous le n° 2401621, M. A B, représenté par Me Sanchez, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 août 2024, modifié par un arrêté du 30 août 2024, par lequel le préfet de la Corrèze l'a assigné à résidence pour quarante-cinq jours dans le département de la Corrèze ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Corrèze de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient qu'il lui est matériellement impossible d'exécuter les obligations de présentation tri-hebdomadaires aux services de gendarmerie eu égard à la distance entre la gendarmerie de Meymac et son hébergement actuel.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 6 septembre 2024, le préfet de la Corrèze conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens des requêtes n'est fondé.

M. B a présenté une demande d'aide juridictionnelle enregistrée le 2 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif a désigné M. Josserand-Jaillet, président honoraire, pour statuer notamment sur les requêtes des ressortissants étrangers assignés à résidence en vue de leur éloignement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Josserand-Jaillet a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant égyptien né le 15 juin 2000 à Assiout, est, selon ses déclarations, entré irrégulièrement en fin 2023 en France où il s'est maintenu depuis. L'irrégularité de sa présence en France a été révélée par son placement en garde à vue le 28 août 2024 par les services de police, dans le cadre d'une mise en cause pour des faits de violation de domicile. Par deux arrêtés, distincts, du 28 août 2024, le préfet de la Corrèze, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, d'autre part, l'a assigné à résidence pour quarante-cinq jours dans le département de la Corrèze. Par les deux requêtes susvisées, M. B demande l'annulation de l'un et l'autre de ces deux arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les deux requêtes susvisées de M. B, en excès de pouvoir nonobstant leur intitulé, sont relatives à la situation administrative d'un même étranger, mettent en cause les mêmes parties, présentent à juger des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur l'étendue du litige :

3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

4. Il ressort des pièces du dossier, et il n'est pas contesté par l'intéressé, que depuis son arrivée irrégulière sur le territoire français M. B, nonobstant la circonstance qu'il annonce son intention de demander l'asile, n'a formé aucune demande de titre de séjour avant l'intervention des décisions en litige.

5. Il ressort des termes du dispositif du premier des arrêtés du 28 août 2024, éclairé par sa motivation, dont M. B demande l'annulation dans la présente instance que, s'il a pour objet d'obliger l'intéressé à quitter le territoire français sans délai, de fixer le pays de renvoi et prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, il n'étend pas cet objet ni n'a pour effet de rejeter une demande de titre de séjour qu'aurait présentée M. B ou de lui refuser le séjour autrement qu'au seul constat de sa situation irrégulière. Il suit de là que le préfet de la Corrèze a entendu, pour prendre la décision en litige, se placer exclusivement dans le cas prévu par le 1° de l'article L. 611-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par ailleurs expressément visé dans l'arrêté en litige.

6. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, ( ) ".

7. Il résulte de ce qui vient d'être dit aux points 3 à 5 du présent jugement que la présente requête n'est pas dirigée contre un refus de titre de séjour. Dès lors, les conclusions de M. B tendant à l'annulation d'un refus de séjour sont irrecevables et ne peuvent, dans cette mesure, qu'être rejetées.

Sur le surplus des conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire en litige :

8. En premier lieu, il ressort de la motivation des arrêtés en litige et des autres pièces du dossier que, si le préfet, pour prendre les mesures en litige, a, d'une part, pris en compte la situation personnelle et familiale de M. B, d'autre part, mentionné dans les visas la circonstance qu'il avait été placé en garde à vue dans le cadre de faits de violation de domicile, qui pourraient constituer une atteinte à l'ordre public, et a indiqué dans ses considérations ces faits pour l'un des motifs de l'interdiction de retour sur le territoire français contenue dans le premier arrêté en litige, il n'a pas fondé ses décisions principalement sur cette dernière considération mais sur la globalité de la situation, irrégulière, de l'intéressé sur le territoire et les conditions de son séjour en France. Il en résulte, ainsi qu'il le fait valoir dans ses écritures contentieuses, que le préfet de la Corrèze aurait en tout état de cause pris les mêmes mesures s'il ne s'était fondé, en application des dispositions précitées qui les énumèrent, que sur les autres éléments que l'atteinte à l'ordre public. Dès lors, pour contester les autres motifs, déterminants, des décisions en litige, M. B ne peut utilement invoquer, seraient-elles mêmes établies, les circonstances dans lesquelles il a fait l'objet d'une garde à vue, ou encore la consistance ou la réalité de ces faits. Il suit de là que le moyen tiré de ce que l'intéressé ne représenterait pas une menace à l'ordre public ne peut qu'être écarté comme inopérant.

9. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation générale de respecter le choix, par un demandeur de titre de séjour, d'y établir sa résidence privée et de permettre son installation ou le regroupement de sa famille sur son territoire. En outre, il appartient à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, tel qu'il ressort de ces mêmes stipulations, de celles de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, laquelle prévoit également que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications " ou tel qu'il découle de la Constitution du 4 octobre 1958, d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a, le cas échéant, conservés dans son pays d'origine. Par ailleurs, l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

10. M. B, ressortissant égyptien, est entré, selon ses déclarations, sur le territoire français en fin 2023, à l'âge de vingt-trois ans. Il fait valoir, à l'appui de sa requête, ses démarches d'intégration par la voie d'associations dans lesquelles il est actif. Toutefois, et au regard de son entrée très récente sur le territoire, n'a présenté, quoiqu'il annonce, aucune demande d'asile ni sollicité la régularisation de sa situation, il n'apporte pas d'éléments permettant de démontrer l'existence d'une insertion dans la société française, où notamment il est allophone et sans aucune ressource ni perspective à court terme, sa prise en charge dans des associations d'insertion ne pouvant en tenir lieu par elle-même. Par ailleurs, célibataire et sans enfant, il n'établit pas être dépourvue d'attaches dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-trois ans et où réside notamment sa famille, et où il a ainsi nécessairement tissé des liens. Par suite, le moyen tiré d'une atteinte à son droit à une vie privée et familiale normale, qui doit être regardé comme tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à le supposer effectivement invoqué contre l'obligation de quitter le territoire en litige, doit être écarté. Par les mêmes motifs, le préfet de la Corrèze n'a pas entaché la décision en litige d'une erreur manifeste dans son appréciation de la situation personnelle de M. B.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire en litige doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'assignation à résidence en litige :

12. En invoquant, par l'unique moyen développé à l'appui des conclusions de sa requête n° 2401621 tendant à l'annulation de l'assignation à résidence du 28 août 2024 modifié, l'impossibilité matérielle pour lui de se présenter trois fois par semaine à la gendarmerie de Meymac, M. B ne peut qu'être regardé comme contestant uniquement l'article 2 de cette décision.

13. Aux termes dudit article 2 dans sa rédaction issue de l'arrêté initial du 28 août 2024 : " Monsieur B A se présentera tous les lundis, mercredis et vendredis de la semaine à 9h00 à la gendarmerie de Bugeat (située au lieu-dit Le Luc 19170 Bugeat) afin de faire constater qu'il respecte la mesure d'assignation à résidence dont il fait l'objet. L'intéressé est dispensé de se présenter les dimanches et jours fériés. ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 30 août 2024 venu modifier ces dispositions : " Monsieur B A se présentera tous les lundis, mercredis et vendredis de la semaine à 9h00 à la gendarmerie de Meymac (située 38, rue de Panazol 19250 Meymac) afin de faire constater qu'il respecte la mesure d'assignation à résidence dont il fait l'objet. L'intéressé est dispensé de se présenter les dimanches et jours fériés. "

14. A l'appui de son moyen, M. B fait valoir qu'il lui est impossible de se rendre à pied, seul moyen de déplacement qui lui soit disponible, à Meymac, distant de 27,2 km. En revanche, il indique dans ses écritures contentieuses qu'il peut envisager les 2h30 de marche qui lui sont nécessaires pour aller de son lieu d'hébergement, 14, rue des Chardonnerets à Tarnac, au lieu-dit Le Luc où se situe la gendarmerie de Bugeat. M. B établit être dépourvu de moyens de transport motorisés et les distances dont il fait état, tandis que la motivation de l'arrêté modificatif du 30 août 2024 ne mentionne aucun motif fondant la modification qui constitue son objet. Enfin, si le préfet, dans ses dernières écritures, fait valoir la possibilité d'utiliser des lignes de transport en commun, il n'établit pas la compatibilité des horaires de desserte avec ceux imposés au requérant pour satisfaire aux obligations contestées. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que l'arrêté du 30 août 2024 est entaché d'une erreur de fait et doit, pour ce motif, être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 30 août 2024 en ce qu'il porte modification de l'arrêté du 28 août 2024 l'assignant à résidence. Cette annulation a pour effet de remettre en vigueur, à compter du 30 août 2024, les dispositions de l'article 2 de ce dernier arrêté. Il suit de là que l'annulation qui vient d'être prononcée n'implique aucune mesure d'exécution. Par voie de conséquence, les conclusions de la requête à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font, en tout état de cause, obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie principalement perdante dans la présente instance, verse une somme au conseil de M. B au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er: M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2:L'arrêté du 30 août 2024 par lequel le préfet de la Corrèze a modifié l'article 2 de l'arrêté du 28 août 2024 assignant M. B à résidence dans le département de la Corrèze est annulé.

Article 3:Le surplus des conclusions des requêtes de M. B est rejeté.

Article 4: Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Corrèze.

Copie pour information en sera adressée à Me Sanchez.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

D. JOSSERAND-JAILLET

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour La Greffière en Chef

La Greffière

M. C

cg

Nos 2401620,2401621

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