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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2402065

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2402065

mardi 19 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2402065
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJUGE UNIQUE D JOSSERAND-JAILLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 18 novembre 2024, M. A C, représenté par Me d'Allivy Kelly, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 4 novembre 2024 par lesquels le préfet de la Haute-Vienne, d'une part, lui a refusé le séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, d'autre part, l'a assigné à résidence pour quarante-cinq jours dans la commune de Limoges ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à titre subsidiaire de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour de six mois l'autorisant à travailler en vue d'une régularisation sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte, à titre infiniment subsidiaire de réexaminer sa situation aux fins de délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en le munissant dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- L'administration a usé de procédés déloyaux à son égard pour entraver ses droits à la défense ;

- En l'impossibilité de connaître le fondement de l'examen de demande de régularisation, alors qu'il pensait avoir également présenté une demande au titre de son état de santé, cet examen n'a pu être que lacunaire et ainsi n'a pas eu un caractère sérieux et complet ;

- Alors que son état de santé nécessite la présence des membres de sa famille en France, il est isolé dans son pays d'origine ;

- la mesure est intervenue en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme en ce qu'elle l'expose à des risques dans son pays d'origine en raison de son état de santé qui ne pourra y être pris en charge.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- son droit à être préalablement entendu a été méconnu ;

- l'obligation de quitter le territoire procède d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît son droit à une vie privée et familiale normale qu'il tient notamment de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et se trouve par suite entachée d'erreur de droit.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision fixant le pays de destination est insuffisamment motivée notamment au regard des risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine ;

- elle méconnaît son droit à une vie privée et familiale normale qu'il tient notamment de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est intervenue en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français et son inscription dans le système d'information Schengen :

- l'interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

- l'assignation à résidence est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 novembre 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut :

- au rejet de la requête ;

- à ce que soit mise à la charge du requérant une somme de 750 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. C a présenté une demande d'aide juridictionnelle enregistrée le 18 novembre 2024 à 13h33.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Vu l'arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 10 mai 2022 par lequel M. Daniel Josserand-Jaillet, président honoraire du corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d'appel, a été inscrit sur la liste des magistrats honoraires prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif a désigné M. Josserand-Jaillet, président honoraire, pour statuer notamment sur les litiges visés aux articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Josserand-Jaillet ;

- les observations de Me d'Allivy Kelly, représentant M. C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

M. C a produit une note en délibéré, qui n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant arménien né le 21 mai 1978, est, selon ses déclarations, entré irrégulièrement le 20 septembre 2018 en France où, s'étant maintenu en situation irrégulière, il a fait l'objet de trois mesures d'éloignement les 9 mars 2021, 15 septembre 2022 et 24 août 2023 auxquelles il s'est soustrait. Le 26 janvier 2024, il a sollicité la régularisation de sa situation et la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par deux arrêtés du 4 novembre 2024, le préfet de la Haute-Vienne, d'une part, a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, d'autre part, l'a assigné à résidence pour quarante-cinq jours dans la commune de Limoges. M. C demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. C a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 18 novembre 2024 sur laquelle il n'a pas été statué à la date du présent jugement. Il y a lieu en application des dispositions mentionnées au point 2, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'étendue du litige :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

5. Il ressort des pièces du dossier, et il n'est pas contesté par M. C, qu'il se maintient sur le territoire en situation irrégulière malgré les mesures d'éloignement antérieurement prises à son encontre et que, par le refus de séjour du 4 novembre 2024, il n'est depuis son entrée en France titulaire d'aucun titre de séjour.

6. Il ressort des termes du dispositif du premier des arrêtés du 4 novembre 2024, éclairé par sa motivation, dont M. C demande l'annulation dans la présente instance que, s'il a pour objet d'obliger l'intéressé à quitter le territoire français sans délai, de fixer le pays de renvoi et prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, les mesures d'éloignement sont intervenues au seul constat de sa situation irrégulière. Il suit de là que le préfet de la Haute-Vienne a entendu, pour prendre la décision en litige, se placer exclusivement dans le cas prévu par le 1° de l'article L. 611-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par ailleurs expressément visé dans l'arrêté en litige.

7. Par ailleurs, il ressort explicitement des écritures contentieuses de l'intéressé que, si celui-ci, à l'intérieur du délai de recours contentieux, a contesté l'obligation de quitter le territoire, la décision fixant le pays de destination, l'interdiction de retour sur le territoire français avec son accessoire qu'est le signalement au système d'information Schengen, et l'assignation à résidence avec l'obligation qu'elle contient de pointage journalier pour une durée de quarante-cinq jours, M. C n'a pas formé de conclusions ni articulé de moyens contre le refus de séjour, décision distincte, contenu dans le premier des arrêtés en litige avant l'expiration du délai de recours contentieux, l'enregistrement de son mémoire complémentaire contenant pour la première fois ces conclusions et ces moyens étant intervenu le 18 novembre 2024. Il suit de là que le champ du litige ne s'étend pas au refus de séjour. Dès lors, les moyens invoqués à l'appui des conclusions contenues dans le mémoire susvisé du 18 novembre 2024 tardivement dirigées contre ledit refus et tirés d'un comportement déloyal de l'administration à son égard, d'un examen lacunaire de son dossier, et des considérations tirées de son état de santé sont inopérants à l'encontre des mesures en litige dans la présente instance.

8. En tout état de cause, surabondamment, alors que par ailleurs il ressort nécessairement, contrairement à ce que soutient l'intéressé, du contenu de la demande de régularisation de séjour présentée par celui-ci les fondements de cette dernière, ceci inférant que M. C connaissait lesdits fondements et, partant, ceux de la réponse donnée par l'administration, il ne saurait, des circonstances que, d'une part, la fiche qui lui a été remise lors du dépôt de son dossier pour attestation de cette formalité ne détaillerait pas de manière exhaustive les fondements de sa demande, d'autre part, que son passeport a été retenu par l'administration en faisant l'objet de deux signatures distinctes reconnaissant ce dépôt à plusieurs mois d'intervalle, être tiré que l'autorité préfectorale aurait usé de manoeuvres déloyales à son égard et, par un détournement de pouvoir, se serait bornée à un examen lacunaire ou à tout le moins incomplet et non sérieux de sa situation globale, sans notamment prendre en compte les éléments qu'il a pu exposer quant à son état de santé.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe des décisions en litige :

9. En premier lieu, par une motivation commune à l'ensemble des décisions qu'il comporte, l'arrêté en litige du 4 novembre 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a notamment obligé M. C à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour pendant deux ans énonce clairement, comme par ailleurs l'arrêté du même jour assignant l'intéressé à résidence, les considérations de droit et de fait, dont celles relatives à l'atteinte à l'ordre public, relatives à la situation personnelle de M. C sur lesquelles ces décisions se fondent, notamment quant à l'existence de liens familiaux tant en France que dans son pays d'origine, aux conditions de son entrée et de son séjour en France en méconnaissance de précédentes décisions d'éloignement définitives, et à ses attaches respectives, ou encore en mentionnant ses garanties de représentation et la perspective raisonnable de l'organisation de son éloignement, dans une mesure suffisante pour permettre à son destinataire d'en connaître et discuter utilement les motifs, et pour mettre le juge de l'excès de pouvoir en mesure d'exercer son office en pleine connaissance de cause. Par ailleurs, s'agissant particulièrement de l'interdiction de retour sur le territoire français en litige, celle-ci précise que l'examen d'ensemble de la situation de l'intéressé a été effectué s'agissant des éléments dont l'administration avait connaissance à la date de sa signature, à laquelle s'apprécie sa légalité, et notamment la volonté exprimée par l'intéressé de se maintenir en France avec l'ensemble de la cellule familiale, en situation irrégulière à la date des arrêts en litige. Les termes mêmes de cette décision révèlent la prise en compte de l'entrée irrégulière de M. C sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et de sa situation familiale, traduisant ainsi l'appréciation portée par l'autorité administrative sur la situation globale de M. C. En outre, l'arrêté attaqué précise expressément qu'il a commis des actes portant atteinte à l'ordre public, sans que cette circonstance fonde principalement la mesure. Au regard de ces éléments, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an n'est pas suffisamment motivée et que l'administration a méconnu les dispositions énoncées à l'article L. 611-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Les arrêtés en litige sont, dès lors, suffisamment motivés notamment au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et, en tout état de cause, de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Les moyens tirés d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen particulier de sa situation, celui-ci au regard de sa rédaction devant être regardé comme déduit du premier, manquent dès lors en fait et doivent être écartés.

Sur le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu dans le cadre de la procédure d'obligation de quitter le territoire français :

10. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :/1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ;/2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ;/3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ;/4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ;/5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ;/6° L'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois a méconnu les dispositions de l'article L. 5221-5 du code du travail./Lorsque, dans le cas prévu à l'article L. 431-2, un refus de séjour a été opposé à l'étranger, la décision portant obligation de quitter le territoire français peut être prise sur le fondement du seul 4°. ".

11. Ces dispositions, applicables au présent litige, sont issues de dispositions de la loi du 16 juin 2011 relative à l'immigration, à l'intégration et à la nationalité qui ont procédé à la transposition, dans l'ordre juridique interne, des objectifs de la directive du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier. Elles ne prévoient pas de droit pour un étranger à être entendu dans le cadre de la procédure de prise d'une décision l'obligeant à quitter le territoire français.

12. Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé, notamment par son arrêt C-383/13 M. D en Justitie du 10 septembre 2013, les auteurs de la directive du 16 décembre 2008, s'ils ont encadré de manière détaillée les garanties accordées aux ressortissants des Etats tiers concernés par les décisions d'éloignement ou de rétention, n'ont pas précisé si et dans quelles conditions devait être assuré le respect du droit de ces ressortissants d'être entendus, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des Etats membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des Etats tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

13. Dans le cadre ainsi posé, et s'agissant plus particulièrement des décisions relatives au séjour des étrangers, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans ses arrêts C-166/13 Sophie Mukarubega du 5 novembre 2014 et C-249/13 Khaled Boudjlida du 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

14. Enfin, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt du 10 septembre 2013 précité, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

15. Il ressort des pièces du dossier que M. C, qui s'est maintenu en France en violation des mesures d'éloignement sus évoquées, n'a pas été empêché de produire tous les éléments qu'il pouvait estimer utiles à l'appui de sa demande de titre de séjour et encore à l'occasion de sa convocation du 23 octobre 2024, annonçant d'ailleurs les mesures attaquées. Dans la présente instance, il se borne à soutenir qu'il n'a pas été entendu avant la mesure d'éloignement en litige, sans plus préciser les éléments, complémentaires à ceux qu'il a indiqués dans sa demande de titre de séjour et repris dans les décisions en litige, qu'il entendait porter à la connaissance de l'autorité administrative et aurait pu utilement porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'éloignement, dont la légalité s'apprécie à la date de son intervention, et qui, s'ils avaient été communiqués à temps, auraient été de nature à faire obstacle à la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, le moyen tiré d'une méconnaissance du droit d'être entendu préalablement à l'édiction de la mesure en litige et ainsi exposé ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne des décisions en litige :

16. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation générale de respecter le choix, par un demandeur de titre de séjour, d'y établir sa résidence privée et de permettre son installation ou le regroupement de sa famille sur son territoire. En outre, il appartient à l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, tel qu'il ressort de ces mêmes stipulations, de celles de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, laquelle prévoit également que : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications " ou tel qu'il découle de la Constitution du 4 octobre 1958, d'apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a, le cas échéant, conservés dans son pays d'origine. Par ailleurs, l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

17. M. C, ressortissant arménien, est entré, selon ses déclarations, sur le territoire français dans des conditions indéterminées en 2018, à l'âge de quarante ans. Il ressort des pièces du dossier qu'il s'y est maintenu depuis, en méconnaissance de trois obligations de quitter le territoire prises en 2021, 2022 et 2023, devenues définitives. Il fait valoir, à l'appui de sa requête et d'une atteinte à sa vie familiale, la présence de son épouse et de leurs deux enfants majeurs en France. Toutefois, l'ensemble de cette famille étant en situation irrégulière sur le territoire, l'épouse de M. C faisant également l'objet d'une mesure d'éloignement devenue définitive, il ne ressort du dossier aucun obstacle à ce que la vie familiale se poursuive dans le pays d'origine commun des intéressés, où M. C a vécu jusqu'à l'âge de quarante ans et y a ainsi nécessairement tissé des liens. Par suite, et eu égard au surplus des éléments caractérisant le comportement de M. C au regard de l'ordre public, le moyen, articulé à l'appui des conclusions de la requête dirigées contre l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination, tiré d'une atteinte à son droit à une vie privée et familiale normale, tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté. Par les mêmes motifs, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas entaché la décision en litige d'une erreur manifeste dans son appréciation de la situation personnelle et familiale de M. C ou des conséquences de ses décisions sur celle-ci.

18. En quatrième lieu, aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. ()". Aux termes de l'article 3 de cette convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

19. Si M. C soutient qu'il encourrait des risques de traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Arménie, dont notamment au regard de son état de santé, en bornant au demeurant le moyen qui en est tiré au fond à l'invocation d'un défaut d'instruction de sa situation qui serait déduit, comme il a été exposé au point 7 du présent jugement, de la motivation de la décision fixant le pays de destination, il n'apporte toutefois à l'instance, y compris par les éléments annexés à sa note en délibéré susvisée, aucun élément de nature à établir la réalité de cette allégation dans l'ensemble de ses branches exposées dans ses écritures contentieuses et oralement à l'audience publique, notamment en alléguant la nécessité de sa prise en charge par sa famille et en France. Ainsi, il n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

20. En cinquième lieu, M. C n'assortit, en invoquant la seule évidence, les moyens de la requête tirés de l'erreur de fait et de l'erreur d'appréciation, ou erreur manifeste d'appréciation, d'aucune précision ni justificatif qui permettrait d'en apprécier la portée ou le bien-fondé. Dans ces conditions, ces moyens ne peuvent qu'être écartés.

21. Enfin, Il résulte de ce qui vient d'être dit que M. C ne peut exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'interdiction de retour sur le territoire français et la décision l'assignant à résidence.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

22. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions en litige. Par voie de conséquence, les conclusions de la requête à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

23. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font, en tout état de cause, obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, verse une somme au conseil de M. C au titre des frais liés au litige. Il n'apparaît pas inéquitable, dans les circonstances de l'espèce, de laisser à la charge de l'Etat les frais exposés par le préfet de la Haute-Vienne à l'instance et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2:Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3:Les conclusions de l'Etat tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4: Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Haute-Vienne.

Copie pour information en sera adressée à Me d'Allivy Kelly.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 novembre 2024.

Le magistrat désigné,La greffière,

D. JOSSERAND JAILLET M.B

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour La Greffière en Cheffe

La Greffière

M. B

jb

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