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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-1906191

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-1906191

lundi 21 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-1906191
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantBACHELET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 juin 2019, M. C B, représenté par Me Bachelet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 avril 2019 par laquelle la ministre du travail a autorisé son licenciement ;

2°) de condamner la société Norwegian à l'indemniser de son préjudice économique et moral.

Il soutient que :

- l'enquête contradictoire a été irrégulière : elle a été menée exclusivement à charge et il a été privé de son droit à une défense équitable ;

- les faits reprochés ne sont pas établis ;

- les seuls échanges litigieux relèvent de leur vie privée et se sont déroulés en dehors du temps et du lieu de travail ; il n'y a pas eu de harcèlement moral.

Par un mémoire enregistré le 16 septembre 2020, la société Norwegian Air Ressources Limited, représentée par Me Le Mière, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 5 000 euros soit mise à la charge de M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une lettre du 21 décembre 2020, le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) a été mis en demeure de produire, dans un délai de vingt jours, ses observations en réponse.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A ;

- les conclusions de Mme Cayla, rapporteure publique.

Les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Par décision du 11 avril 2019, l'inspecteur du travail a autorisé la société Norwegian Air Ressources Limited, qui a fait l'objet d'une procédure de liquidation judiciaire en France ordonnée par le tribunal de commerce de Bobigny en vertu d'un jugement rendu le 6 mai 2021, à procéder au licenciement pour motif disciplinaire de M. C B, occupant le poste de membre d'équipage senior et salarié protégé pour avoir été candidat au poste de membre suppléant du comité social et économique aux élections professionnelles du 20 novembre 2018. Par la requête susvisée, M. B demande au tribunal d'annuler cette décision et présente par ailleurs des conclusions indemnitaires à l'encontre de la société Norwegian Air Ressources Limited.

Sur les conclusions de la requête :

2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi. Et selon l'article L. 1333-1 du code du travail : " Si un doute subsiste, il profite au salarié ".

En ce qui concerne la régularité de l'enquête de l'inspecteur du travail :

3. Aux termes de l'article R. 2421-11 du code du travail, l'inspecteur du travail saisi d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé " procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat / () / L'inspecteur du travail prend sa décision dans un délai de deux mois. Ce délai court à compter de la réception de la demande d'autorisation de licenciement. Le silence gardé pendant plus de deux mois vaut décision de rejet ". Le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément à ces dispositions impose à l'autorité administrative, saisie d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé fondée sur un motif disciplinaire, de mettre à même l'employeur et le salarié de prendre connaissance de l'ensemble des éléments déterminants qu'il a pu recueillir, y compris des témoignages, et qui sont de nature à établir ou non la matérialité des faits allégués à l'appui de la demande d'autorisation. En outre, lorsque l'accès à des témoignages et attestations serait de nature à porter gravement préjudice à leurs auteurs, l'inspecteur du travail doit se limiter à informer le salarié protégé, de façon suffisamment circonstanciée, de leur teneur

4. Il est reproché à M. B d'avoir tenu des propos grossiers, insultants et homophobes à plusieurs reprises, tant verbalement que par écrit, à l'encontre d'un autre salarié de la société exerçant les fonctions de chef de cabine. Si M. B soutient qu'il n'a pas eu accès dans leur entièreté aux échanges écrits dont sont tirés les termes les plus injurieux qui lui sont reprochés, il ressort des pièces du dossier que M. B était en possession des échanges par SMS, dont il a eu connaissance des échanges via la plateforme " Whatsapp ", qu'il produit à l'appui de sa requête, ainsi d'ailleurs que des procès-verbaux d'audition des membres de l'entreprise relatant les échanges verbaux également reprochés. Enfin, et alors que l'inspecteur du travail n'était pas tenu de lui transmettre les pièces en sa possession, il ressort des pièces du dossier que le contenu des échanges litigieux via la plateforme " Messenger " lui a été communiqué par l'inspecteur du travail, qui lui en a donné lecture lors de l'entretien qu'il a eu avec lui. Si le requérant soutient que l'anonymisation des procès-verbaux d'audition ainsi que du destinataire des messages envoyés sur la plateforme " Messenger " n'était pas justifiée, il ressort des procès-verbaux que les personnes entendues, dont des membres d'équipage sur lesquels M. B avait autorité, craignaient que celui-ci n'adoptât une attitude agressive à leur endroit si leur identité était révélée.

5. M. B soutient en outre que l'absence de prise en compte par l'inspecteur du travail des trente-sept attestations qu'il a produites révèlerait une enquête menée exclusivement à charge. Toutefois, il ressort de la décision en litige et de la teneur de ces attestations que l'autorité administrative les a expressément et pertinemment écartées au motif que, mettant en avant le professionnalisme de l'intéressé, elles ne constituaient pas des éléments à décharge s'agissant des propos reprochés eux-mêmes.

En ce qui concerne les faits reprochés :

6. D'une part, si M. B soutient qu'il n'a pas été entendu lors de l'enquête interne diligentée par l'employeur, il est constant qu'il a été entendu dans le cadre de l'entretien préalable qui s'est tenu le 11 février 2019 et lors de son audition devant le comité social et économique le 12 février 2019, qu'il a été ainsi mis à même de connaître l'entièreté des faits reprochés et de s'en expliquer. Par ailleurs, la circonstance, à la supposer même établie, qu'un des membres du comité social et économique appelé à donner un avis sur la procédure de licenciement engagée à son encontre ait témoigné contre lui dans le cadre de l'enquête interne n'est pas de nature à avoir substantiellement vicié la procédure dès lors que cette instance a émis, à une large majorité, un avis défavorable à son licenciement. Enfin, aucune règle de procédure n'interdit que les entretiens soient menés par le seul représentant de la direction, alors qu'il n'est ni établi ni même allégué que ces entretiens auraient été conduits de façon déloyale.

7. D'autre part, il ressort des éléments versés au dossier, suffisamment précis et circonstanciés, que les faits reprochés à M. B sont avérés. Si le requérant affirme que la plainte " opportunément faite le 17 décembre 2018 concernant des échanges en date de septembre 2018 s'inscrit dans un contexte de différend " antérieur à la relation de travail et également de guerre syndicale, cet élément ne saurait jeter un doute sur la réalité des propos tenus, rapportés notamment par six salariés qui, pour certains d'entre eux, en ont été directement témoins, alors que les attestations produites par M. B, qui font surtout état de ses qualités humaines et professionnelles, ne sont pas de nature à mettre en doute l'authenticité des témoignages invoqués par l'employeur.

8. Enfin, M. B soutient que les faits reprochés relèvent de la sphère privée et ne peuvent justifier un licenciement pour motif disciplinaire. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que les propos litigieux ont été, pour partie, tenus devant des collègues de travail au lieu et au temps du travail, notamment au cours d'un vol. Et, s'agissant des propos tenus sur les plateformes " WhatsApp " et " Messenger ", ils ne peuvent être considérés comme étrangers à la relation de travail, dès lors qu'il ressort des divers procès-verbaux que le comportement de M. B a contribué à une détérioration du climat au sein de l'équipe de salariés de Norwegian Air et à une souffrance au travail d'un chef de cabine ayant des responsabilités à bord des aéronefs, notamment en matière de sécurité des membres de l'équipage et des passagers. Les propos reprochés, qui ne relèvent pas, contrairement à ce que soutient M. B, de l'adoption d'un " ton légèrement emporté ", sont ainsi établis et d'une gravité suffisante pour justifier un licenciement.

9. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner la recevabilité des conclusions indemnitaires dirigées contre la société Norwegian Air Ressources Limited, que les conclusions de la requête aux fins d'annulation de la décision en litige doivent être rejetées.

Sur les conclusions de la société Norwegian Air Ressources Limited tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. B la somme que réclame la société Norwegian Air Ressources Limited au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la société Norwegian Air Ressources Limited au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à Me Soinne, liquidateur judiciaire de la société Norwegian Air Ressources Limited.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Myara, président,

M. Marias, premier conseiller

Mme Parent, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

H. ALe président,

Signé

A. Myara

La greffière,

Signé

A. Macaronus

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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