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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-1906462

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-1906462

vendredi 1 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-1906462
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantCABINET PIERRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 14 juin 2019, le 12 mars 2020 et le

25 novembre 2020, M. E C, représenté par Me Arnaud, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet par laquelle l'université Paris 8 a rejeté sa demande du 21 mars 2019 tendant à la mise en œuvre de sa protection fonctionnelle, de mesures nécessaires mettant un terme aux comportements illicites de M. B, de mesures de restauration dans l'exercice effectif de ses prérogatives et d'indemnisation du préjudice subi ;

2°) d'enjoindre à l'université Paris 8 de prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre un terme aux comportements illicites de M. B et pour assurer sa protection effective ;

3°) d'enjoindre à l'université Paris 8 de prendre les mesures nécessaires pour une mise en œuvre effective de la protection fonctionnelle qui lui a été accordée le 11 juin 2018 ;

4°) de condamner l'université Paris 8 à lui payer une somme totale de 75 000 euros en réparation des préjudices qu'il a subis ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 12 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'université a commis un manquement à ses obligations prévues par l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 et de l'article L. 4121-1 du code du travail du fait de son inaction pour le protéger de l'attitude et des propos de M. B tenus à son égard ;

- elle a méconnu l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 en ne mettant pas effectivement en œuvre la protection fonctionnelle accordée le 11 juin 2018 ;

- elle a également méconnu l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 en le mettant progressivement à l'écart et en lui retirant des fonctions ;

- elle a également méconnu l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 en engageant une procédure disciplinaire à son encontre ;

- ces illégalités fautives lui ont causé un préjudice moral considérable qui s'est manifesté par une souffrance psychologique et des arrêts maladies subséquents.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 27 novembre 2019 et le 27 août 2020, l'université Paris 8, représentée par Me Moreau, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. C une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la requête de M. C est irrecevable et que les moyens qu'il soulève ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 11 janvier 2021, la clôture d'instruction a été fixée, après report, au 11 février 2021.

Un mémoire enregistré le 16 juillet 2021, postérieurement à la clôture, n'a pas été communiqué.

En application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées, par courrier du 7 juin 2022, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office s'agissant de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation de la décision implicite née du silence gardé sur la demande datée du 21 mars 2019 dès lors qu'aucun moyen d'excès de pouvoir, de légalité interne ou externe, n'est soulevé à son encontre.

Par un mémoire enregistré le 7 juin 2022, M. C a présenté ses observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les conclusions de M. Cozic, rapporteur public,

- et les observations de Me Ben Hamouda, représentant l'Université Paris 8.

Considérant ce qui suit :

1. M. E C a été nommé directeur des services de la recherche de l'université Paris 8 à compter du 1er décembre 2015. Dans le cadre du conflit qui l'a opposé au directeur de deux laboratoires, l'université Paris 8 lui a octroyé le bénéfice de la protection fonctionnelle, par une décision de la présidente de l'université, en date du 11 juin 2018. Par un courrier du 21 mars 2019, adressé à la présidente de l'université, M. C a sollicité la mise en œuvre effective de la protection fonctionnelle et a demandé qu'on lui indique les mesures qui seraient prises pour assurer concrètement sa protection, pour restaurer l'exercice effectif de ses prérogatives et l'indemniser du préjudice dont il se dit victime. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration. Dans le cadre de la présente instance, M. C demande l'annulation de cette décision et la condamnation de l'université Paris 8 à réparer les préjudices qui lui ont été causés du fait de la situation conflictuelle qu'il a eu à subir.

Sur la recevabilité des conclusions de la requête :

En ce qui concerne la recevabilité des conclusions à fin d'annulation :

2. Si M. C sollicite l'annulation de la décision implicite rejetant les demandes qu'il a formulées par un courrier du 21 mars 2019, il ne soulève, au soutien de ces conclusions en excès de pouvoir, aucun moyen de légalité externe ou interne dans la mesure où il se borne à se prévaloir de l'existence d'une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'université Paris 8. Par suite, de telles conclusions doivent être rejetées comme étant irrecevables.

En ce qui concerne la fin de non-recevoir relative à la liaison du contentieux des conclusions indemnitaires :

2. Il ressort des termes du courrier du 21 mars 2019 adressé par M. C à l'université Paris 8 que l'intéressé doit être regardé comme ayant sollicité de l'université la réparation des préjudices causés par les agissements du directeur du laboratoire " A " dirigés contre lui et par l'inaction fautive de l'université face aux attaques qu'il a subies. La circonstance, postérieure à la demande indemnitaire préalable, que l'université a engagé, à son encontre, des poursuites disciplinaires, relève d'un fait générateur distinct. Dans ces conditions, la faute invoquée par

M. C relative à mise en œuvre à son encontre d'une procédure de suspension et de sanction par l'université ne peut être regardée comme l'un des éléments constitutifs de la demande indemnitaire préalable qu'il a présentée dans son courrier précité. Les conclusions indemnitaires relatives à la mise en oeuvre de cette procédure sont, par suite, irrecevables.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute de l'Université Paris 8 :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ".

4. Il appartient à un agent public, qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

5. M. C soutient, tout d'abord, que l'université Paris 8 s'est abstenue fautivement à son égard, en ne mettant pas fin au harcèlement moral qu'il a subi de la part de M. B, directeur du laboratoire de cognition humaine et artificielle dit " A " et de la structure fédérative " Lutin ". Il résulte de l'instruction que, dans le cadre de sa prise de fonction à compter du 1er décembre 2015, M. C a, après avoir relevé l'existence d'irrégularités financières et de difficultés d'exécution de certaines conventions de recherche, mis en place des protocoles de gestion à l'égard des différentes unités de recherche de l'université, qui ont entrainé, à compter du second semestre 2017, une relation conflictuelle entre les services de la recherche et M. B. Or, il résulte de l'instruction qu'au cours du second semestre 2017, l'université, tant en la personne de sa présidente que celles des vice-présidents de la commission de la recherche, a donné son appui aux mesures de transparence et de réorganisation engagées par M. C et manifesté son soutien à ce dernier, en condamnant l'attitude et les propos de M. B formulés à son encontre. En outre, à la suite des signalements transmis par M. C les 27 juillet et 31 août 2017 sur les dysfonctionnements et les soupçons de malversations constatés pour le laboratoire " A ", la présidente de l'université a répertorié l'ensemble des irrégularités qui étaient reprochées au laboratoire, dans un courrier du 4 octobre 2017 adressé à M. B, organisé une réunion en décembre 2017 pour évoquer la situation financière du laboratoire et, enfin, commandé, en novembre 2018, un audit financier portant sur sa gestion ainsi que celle de la structure fédérative " Lutin " au cours de la période du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2017. Par ailleurs, alors que le conflit entre M. B et M. C s'était aggravé, la présidente de l'université a, par une décision du 11 juin 2018, décidé d'accorder à M. C le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison des " propos qualifiés d'outrageants et des faits présumés de harcèlement moral portés à son encontre par M. B ". De plus, il résulte de l'instruction que lorsque M. C a, le 12 février 2019, déposé un signalement de danger grave et imminent, tant la directrice générale des services que son chef de cabinet sont entrés en contact, à de nombreuses reprises, avec M. C, en vue d'une médiation et de recherche de mesures de nature à lever un tel danger. Enfin, alors que le conflit inter personnel s'est, malgré tout, intensifié entre MM. C et B puis s'est étendu à d'autres personnels pour finalement se généraliser dans l'ensemble des services, l'université a commandé, au cours du printemps 2019, une enquête auprès d'un cabinet expert sur les souffrances au travail lequel a restitué un rapport d'analyse en novembre 2019. Dans ces conditions, eu égard aux multiples et diverses mesures d'audit, de médiation et de protection diligentées par l'université entre 2017 et 2019, M. C n'est pas fondé à soutenir que l'université aurait fait preuve d'une inaction fautive en ne le protégeant pas de M. B.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 : " I.-A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire () / IV.- La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. / Lorsqu'elle est informée, par quelque moyen que ce soit, de l'existence d'un risque manifeste d'atteinte grave à l'intégrité physique du fonctionnaire, la collectivité publique prend, sans délai et à titre conservatoire, les mesures d'urgence de nature à faire cesser ce risque et à prévenir la réalisation ou l'aggravation des dommages directement causés par ces faits. Ces mesures sont mises en œuvre pendant la durée strictement nécessaire à la cessation du risque. ".

7. M. C soutient, également, que l'octroi de la protection fonctionnelle par une décision de la présidente de l'université, en date du 11 juin 2018, n'a fait l'objet d'aucune mesure effective. Il fait valoir, à cet égard, que l'université Paris 8 n'a pas pris en charge les honoraires de son avocat dans le cadre du conflit l'opposant à M. B. Si l'université oppose qu'au contraire, elle a bien assumé le coût des honoraires d'avocat, elle n'en justifie par aucune pièce. Dans ces conditions, M. C est fondé à soutenir que l'université a commis une faute à son égard, en ne prenant pas en charge les frais d'instance ou de conseil juridique qu'il a exposés en raison du conflit l'opposant à M. B et pour lequel il bénéficiait de la protection fonctionnelle de son employeur. En revanche, il ne résulte pas de l'instruction, notamment au regard des échanges et mesures prises tout au long du conflit tels que rappelés ci-dessus, et en particulier, à la suite du danger grave et imminent soulevé par M. C, dans le cadre de l'audit du laboratoire " A " auquel il ne souhaitait plus participer, que l'université, qui avait proposé à M. C de désigner une personne ressource pour assurer l'interface, se serait abstenue de toute mise en œuvre effective de la protection fonctionnelle octroyée à M. C. Il résulte de ce qui précède que seul le défaut de prise en charge d'honoraires constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'université.

8. M. C soutient, enfin, avoir été mis à l'écart et s'être vu, progressivement, retirer ses fonctions. Toutefois, il résulte de l'instruction que si le lien de travail entre M. C et le vice-président adjoint de la commission de recherche a été suspendu, cette mesure, proposée pour faire suite au signalement du danger grave et imminent signalé par M. C, avait pour objectif d'apaiser une relation devenue très conflictuelle malgré les tentatives de médiation du vice-président. De même, ainsi qu'il a été dit au point précédent, le retrait de M. C dans la conduite de l'audit du laboratoire " A " est la conséquence de ses propres alertes sur le " conflit d'intérêt " susceptible de le concerner et de sa volonté de se retirer de cette démarche, compte tenu du conflit qui l'opposait à M. B. De plus, dans le cadre des échanges réalisés à la suite du signalement du danger grave et imminent signalé par M. C, la directrice générale des services a, par courrier du 7 mars 2019, exposé la volonté de l'université de recourir " à un cabinet extérieur pour assurer une médiation entre les différentes parties et reposer les bases d'un fonctionnement satisfaisant de la direction de la recherche " et que la présidente et

elle-même souhaitaient " qu'une nouvelle lettre de mission soit adressée [à M. C] en tant que directeur de la recherche pour [lui] permettre d'engager [sa] direction dans un nouveau projet fédérateur ". Si M. C invoque, à cet égard, la suspension du lien hiérarchique entre lui-même et la directrice adjointe des services de la recherche, il résulte de l'instruction qu'une telle mesure a été décidée en raison de leur relation particulièrement conflictuelle afin de préserver les personnes impliquées, à titre conservatoire, en attendant la réalisation d'un audit sur l'ensemble des antagonismes au sein des services. Ainsi, compte tenu d'un contexte de conflit généralisé au sein de l'établissement, les mesures précitées ne peuvent être regardées comme constitutives d'une mise à l'écart punitive ni d'une forme de harcèlement moral.

En ce qui concerne le lien de causalité entre les faits dommageables et le préjudice invoqué :

9. M. C se prévaut uniquement de l'existence d'un préjudice moral. Or, eu égard à ce qui a été développé précédemment, le seul fait dommageable relevé est constitué par l'absence de preuve de la prise en charge de frais de justice dans le cadre de la protection fonctionnelle. Cette circonstance ne saurait, par sa nature même, être la cause d'un préjudice moral. Il suit de là qu'il ne peut être faire droit à la demande de réparation du préjudice invoqué par M. C sur le fondement d'une telle faute.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'ensemble des fins de non-recevoir opposées en défense, que les conclusions à fin d'indemnisation présentées par M. C doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

11. D'une part, les dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'université Paris 8, la somme de 12 000 euros demandée par M. C au titre des frais d'instance exposés par lui et non compris dans les dépens. D'autre part, eu égard aux circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de M. C de tels frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de l'université Paris 8 présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E C et à l'Université Paris 8.

Délibéré après l'audience du 17 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Hermann Jager, présidente,

Mme Lunshof, première conseillère

Mme Courneil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 1er juillet 2022.

La rapporteure,

Signé

L. D

La présidente,

Signé

V. Hermann JagerLa greffière,

Signé

P. Demol

La République mande et ordonne à la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, en ce qui la concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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