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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2002814

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2002814

vendredi 14 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2002814
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL MINIER-MAUGENDRE ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mars 2020, le syndicat Snuter93 (syndicat national unitaire territorial du département de la Seine-Saint-Denis), représenté par Me Lacroix, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 25 octobre 2019 par laquelle le président du CHSCT (comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail) du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a refusé de diligenter une enquête sur les accidents de travail survenus au sein de la CAMNA (cellule d'accompagnement des mineurs non accompagnés) ;

2°) d'annuler la décision en date du 20 décembre 2019 par laquelle le président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a refusé de diligenter une enquête sur ces mêmes accidents de travail ;

3°) d'enjoindre à ces autorités, à titre principal, de diligenter une enquête sur ces accidents de travail, à titre secondaire de prendre une nouvelle décision dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge du département de la Seine-Saint-Denis une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le syndicat Snuter93 soutient que :

En ce qui concerne la légalité de la décision du 25 octobre 2019 :

- elle est entachée d'incompétence, la décision de diligenter ou non une enquête ne pouvant être prise que par le comité lui-même et non par le président de ce comité ;

- elle est insuffisamment motivée en droit et en fait, en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions des articles 6 et 41 du décret du 10 juin 1985 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la médecine professionnelle et préventive dans la fonction publique territoriale rendant obligatoire une enquête du CHSCT en cas d'accidents de travail répétés ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions des articles 4.5 et 4.5.3 du règlement intérieur du CHSCT rendant obligatoire une enquête en cas d'incidents répétés ayant révélé un risque grave ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles 11-IV et 23 de la loi du 13 juillet 1983 et de celles de l'article 2-1 du décret du 10 juin 1985 imposant une protection des agents en service.

En ce qui concerne la légalité de la décision du 20 décembre 2019 :

- elle est entachée d'incompétence, ayant été prise par l'avocat du conseil départemental ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux sur la réalité des accidents de travail des agents concernés et l'absence de caractère répétitif ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions des articles 6 et 41 du décret du 10 juin 1985 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la médecine professionnelle et préventive dans la fonction publique territoriale rendant obligatoire une enquête du CHSCT en cas d'accidents de travail répétés ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions des articles 4.5 et 4.5.3 du règlement intérieur du CHSCT rendant obligatoire une enquête en cas d'incidents répétés ayant révélé un risque grave ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles 11-IV et 23 de la loi du 13 juillet 1983 et de celles de l'article 2-1 du décret du 10 juin 1985 imposant une protection des agents en service.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 novembre 2020, le département de la Seine-Saint-Denis, représenté par Me Carrere, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du syndicat Snuter93 la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le département de la Seine-Saint-Denis fait valoir que la requête est irrecevable en ce qui concerne les conclusions dirigées contre le courrier du 20 décembre 2019 qui ne constitue pas une décision administrative et qu'aucun des moyens qu'elle contient n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 71-1130 du 31 décembre 1971 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret ° 85-603 du 10 juin 1985 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. L'hôte, rapporteur ;

- les conclusions de M. Colera, rapporteur public ;

- les observations de Me Amzallag substituant Me Lacroix, représentant le syndicat Snuter93 et celles de me Cadoux, substituant Me Carrere, représentant le département de la Seine-Saint-Denis.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courriel en date du 18 octobre 2019, un des représentants du personnel au CHSCT du département de la Seine-Saint-Denis, estimant que des atteintes étaient portées à la santé mentale et aux conditions de travail des agents de la CAMNA (cellule d'accompagnement des mineurs non accompagnés) créée en novembre 2018, a demandé au président de ce comité d'ouvrir une enquête sur les accidents survenus dans cette cellule, en se prévalant tant du décret du 10 juin 1985 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la médecine professionnelle et préventive dans la fonction publique territoriale que sur le règlement intérieur du comité. Le président du CHSCT a rejeté cette demande par une décision en date du 25 octobre 2019. Par une lettre en date du 26 novembre 2019, le syndicat Snuter93 a adressé une mise en demeure de procéder à cette enquête au département de la Seine-Saint-Denis. Par un courrier en date du 20 décembre 2019, l'avocat du département de la Seine-Saint-Denis a informé le syndicat Snuter93 du refus de son client de diligenter cette enquête. Le syndicat Snuter93 demande au tribunal l'annulation de la décision du président du CHSCT du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis en date du 25 octobre 2019 ainsi que celle du courrier de l'avocat du département de la Seine-Saint-Denis en date du 20 décembre 2019.

I- Sur la fin de non-recevoir opposée en défense aux conclusions en annulation du courrier du 20 décembre 2019 :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. ".

3. Il résulte des dispositions des articles 4 et 6 de la loi du 31 décembre 1971 portant réforme de certaines professions judiciaires et juridiques que, sous réserve des dispositions législatives et réglementaires excluant l'application d'un tel principe dans les cas particuliers qu'elles déterminent, les avocats ont qualité pour représenter leurs clients devant les administrations publiques sans avoir à justifier du mandat qu'ils sont réputés avoir reçu de ces derniers dès lors qu'ils déclarent agir pour leur compte. Si ces dispositions autorisent également les personnes publiques à se faire représenter par des avocats dans leurs relations avec les autres personnes publiques ou avec les personnes privées, aucune décision administrative ne saurait toutefois résulter des seules correspondances de ces derniers, en l'absence de transmission, à l'appui de ces correspondances, de la décision prise par la personne publique qu'ils représentent.

4. Ainsi qu'il a été dit, le Snuter93 demande l'annulation du courrier en date du

20 décembre 2019 par lequel l'avocat du département de la Seine-Saint-Denis l'a informé du refus de son client de diligenter une enquête. Si cette lettre comporte la mention " lettre officielle ", elle ne saurait pour autant être regardée comme une décision administrative susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir en l'absence de transmission, à l'appui de cette correspondance, de la décision prise par ce département. Par suite, la fin de non-recevoir doit être accueillie et les conclusions tendant à l'annulation de ce courrier doivent être rejetées comme irrecevables.

II- Sur les conclusions en annulation de la décision du 25 octobre 2019 :

5. Aux termes de l'article article 4.5 du règlement intérieur du CHSCT : " Le CHSCT a un rôle d'observation et d'enquête ". Et aux termes de son article 4.5.3 : " L'autorité territoriale met à disposition des représentant du personnel les documents relatifs aux accidents de travail et maladies professionnelles et notamment un bilan annuel, présenté lors de la réunion ordinaire du CHSCT/ Des enquêtes peuvent être menées. / Les enquêtes sont relatives à / Un accident de travail quelle que soit sa gravité. Toutefois, elles deviennent obligatoires, en cas d'accident grave. / Une maladie professionnelle ou à caractère professionnel grave en vue de rechercher des mesures préventives quelle que soit la situation. Toutefois, elles deviennent obligatoires en cas d'incidents répétés ayant révélé un risque grave ou une maladie professionnelle ou à caractère professionnel grave ".

6. Le syndicat SNUTER93 produit un ensemble de 12 fiches " santé sécurité au travail " extraites du registre de santé sécurité au travail et rédigées entre février et octobre 2019 par des agents de la CAMNA ou des représentants du personnel au CHSCT. Si, ainsi que le fait valoir le département de la Seine-Saint-Denis, 6 de ses fiches sont difficilement lisibles, les 6 autres le sont et 5 font état d'incidents survenus dans cette cellule au cours de l'année 2019. Ainsi, dans une fiche rédigée le 23 mars 2019, l'ensemble des agents de la cellule (travailleurs sociaux, gestionnaires, renforts, coordinatrice) signalent un climat de tension généré par l'attente du public avec des insultes, engendrant un épuisement général de l'équipe. Dans une autre fiche rédigée le 20 mai 2019, deux représentants du personnel au CHSCT signalent que certains jeunes sont excités et agressifs à l'encontre des agents de sécurité, qu'un mineur a mis un violent coup de pied à la porte du local et qu'un autre a subi une agression sans l'enceinte de la cellule. Dans une fiche rédigée le 23 mai 2019, un éducateur spécialisé signale le comportement de certains jeunes d'une " excessivité extrême ", ainsi que des propos déplacés lorsqu'une demande n'est pas satisfaite. Dans une autre fiche rédigée le 25 mai 2019, une éducatrice et un agent de sécurité signalent qu'un jeune homme a donné un coup de pied dans la porte du local le matin et qu'il est revenu l'après-midi, se montrant agressif irrespectueux et menaçant. Dans une autre fiche rédigée le 14 octobre 2019, trois représentants du personnel au CHSCT signalent un climat de tension qui génère de l'agressivité de la part du public. Le syndicat Snuter93 produit également un formulaire CERFA de déclaration d'accident du travail en date du 1er octobre 2019 concernant un agent de la cellule, accompagné du questionnaire de la CPAM (caisse primaire d'assurance maladie) rempli par cet agent et faisant état de ce que son accident est dû à la situation de tension qui règne au sein de la CAMNA et en particulier au suicide d'un mineur qui l'a profondément marqué. Le syndicat Snuter93 produit enfin cinq autres formulaires CERFA de déclaration d'accident de travail pour un accident survenu le 1er octobre 2019 concernant un autre agent accompagnés d'un courrier par lequel la CPAM déclare reconnaître le caractère professionnel de cet accident. Ce faisant, le syndicat Snuter93 établit suffisamment l'existence au sein de cette cellule, d'incidents répétés ayant révélé un risque grave et obligeant le CHSCT à diligenter une enquête, en application des dispositions de l'article 4.5.3 du règlement intérieur. Est à cet égard sans incidence et n'était pas de nature à faire obstacle à l'ouverture d'une enquête, la circonstance que le département de la Seine-Saint-Denis avait pris au cours de l'année 2019 plusieurs mesures destinées à répondre aux incidents survenus au sein de la CAMNA, qu'il s'agisse des activités de cette cellule (fin des transports de fond par les agents, développement de l'offre d'hébergement en établissement, fermeture au public sur certaines plages horaires), de ses effectifs (recrutement de plusieurs postes et de renforts, présence de vigiles, mise en place de vacations de psychologues) et les conditions de travail (analyse par un ergonome de l'espace de travail, évaluation des risques psycho-sociaux). Le moyen tiré de l'erreur de qualification juridique des faits doit donc être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés à son encontre, que le syndicat Snuter93 est fondé à demander l'annulation de la décision en date du 25 octobre 2019, par laquelle le président du CHSCT du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a refusé de diligenter une enquête sur la situation de la cellule d'accompagnement des mineurs non accompagnés.

III- Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ". Aux termes de son article L. 911-2 : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision intervienne dans un délai déterminé. ". Enfin, aux termes de son article L. 911-3 : " Saisie de conclusions en ce sens, la juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. ".

9. Ainsi qu'il a été dit au point 6, il résulte de l'instruction que le conseil départemental a pris au cours de l'année 2019 plusieurs mesures destinées à répondre aux incidents survenus au sein de la CAMNA. Dès lors, le présent jugement n'implique pas qu'il soit enjoint au CHSCT de diligenter une enquête sur les accidents survenus en 2019 eux-mêmes, ainsi que le demande le Snuter93, mais qu'il lui soit enjoint d'ouvrir une enquête afin de déterminer si les mesures prises par le département pour y remédier ont été suffisantes. Il ressort en outre des pièces du dossier qu'aucun élément n'est de nature à faire obstacle au prononcé d'une injonction en ce sens. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au CHSCT du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis de procéder à cette enquête, dans le délai de six mois à compter de la notification du présent jugement.

IV- Sur les frais liés au litige :

10. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du syndicat Snuter93, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le département de la Seine-Saint-Denis réclame au titre des frais liés à l'instance. Il y a lieu, en revanche et dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge du département de la Seine-Saint-Denis le versement d'une somme de 1 500 euros au syndicat Snuter93, au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La décision en date du 25 octobre 2019, par laquelle le président du CHSCT du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a refusé de diligenter une enquête sur les accidents de travail survenus en 2019 au sein de la cellule d'accompagnement des mineurs non accompagnés est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au CHSCT du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis de réaliser une enquête afin de déterminer si les mesures prises par le département pour remédier aux incidents survenus en 2019 au sein de la cellule d'accompagnement des mineurs non accompagnés sont suffisantes, dans le délai de six mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le département de la Seine-Saint-Denis versera une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au syndicat Snuter93, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions du département de la Seine-Saint-Denis, présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sont rejetées.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié au syndicat Snuter93, au comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis et au département de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 31 mars 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Salzmann, présidente,

- Mme de Bouttemont, première conseillère,

- M. L'hôte, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 avril 2023.

Le rapporteur,La présidente,SignéSigné F. L'hôteM. BLa greffière,SignéA. Capelle

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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