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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2103364

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2103364

jeudi 29 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2103364
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantCABINET TEISSONNIERE-TOPALOFF-LAFFORGUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 mars 2021, M. B A, représenté par le cabinet Teissonniere, Topaloff, Lafforgue, Andreu et associés, demande au tribunal :

1°) de condamner le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (" CIVEN ") à lui verser une somme de 131 536 euros, assortie des intérêts de droit à compter du 14 août 2019 et leur capitalisation ;

2°) de mettre à la charge du CIVEN une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été victime d'une leucémie et d'un cancer cutané reconnus par le CIVEN comme imputables à son exposition aux rayonnements ionisants lors des essais nucléaires français en Polynésie française ;

- il est bien fondé à obtenir la somme de 131 536 euros comprenant 20 000 euros de troubles dans les conditions d'existence, 30 000 euros de préjudice d'anxiété ainsi que :

- pour la leucémie : 600 euros de déficit fonctionnel temporaire, 15 000 euros de souffrances endurées, 5 000 euros de préjudice esthétique temporaire, 29 963 euros de déficit fonctionnel permanent, 10 000 euros de préjudice d'agrément ;

- pour le cancer cutané : 80 euros de déficit fonctionnel temporaire, 5 000 euros de souffrances endurées, 2 000 euros de préjudice esthétique temporaire, 13 893 euros de déficit fonctionnel permanent.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2021, le CIVEN, conclut à la réévaluation du montant de l'offre d'indemnisation à la somme de 19 982 euros et au rejet du surplus des demandes.

Il soutient que :

- il propose une réévaluation du déficit fonctionnel temporaire à hauteur de 425 euros, tenant compte des deux jours de déficit fonctionnel temporaire total induits par le cancer cutané ;

- le surplus doit être rejeté.

Vu :

- l'ordonnance du 30 avril 2021 du juge des référés du tribunal administratif de Montreuil condamnant l'Etat à verser à M. A une provision d'un montant de 19 932 euros ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;

- la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Caron-Lecoq,

- les conclusions de M. Terme, rapporteur public,

- et les observations de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né en 1947, a été, au cours de sa carrière de militaire dans l'armée de l'air, affecté à plusieurs reprises en Polynésie Française, notamment du 13 février 1970 au 16 juin 1972 à Hao et Arue ainsi, à tout le moins, que du 26 juin 1989 au 31 juillet 1990 à Mururoa. Après avoir développé un cancer cutané et une leucémie, respectivement détectés en 2018 et 2019, il a saisi en août 2019 le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (" CIVEN ") d'une demande d'indemnisation. Après expertise rendue le 18 décembre 2020, le CIVEN a, dans sa séance du 11 janvier 2021, émis une offre d'indemnisation d'un montant de 19 932 euros. M. A demande au tribunal une réévaluation de ce montant.

2. Aux termes du I de l'article 1 de la loi du 5 janvier 2010 visée ci-dessus, dans sa version applicable au litige : " Toute personne souffrant d'une maladie radio-induite résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et inscrite sur une liste fixée par décret en Conseil d'Etat conformément aux travaux reconnus par la communauté scientifique internationale peut obtenir réparation intégrale de son préjudice dans les conditions prévues par la présente loi. "

3. Il résulte de l'instruction que, par une décision du 4 mars 2020, le CIVEN a reconnu l'imputabilité du cancer cutané et de la leucémie de M. A à l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français, a accepté de faire droit à la demande d'indemnisation du requérant et a diligenté une expertise aux fins d'évaluer les préjudices subis.

4. Il résulte de l'instruction, particulièrement du rapport d'expertise, que, d'une part, M. A a subi un déficit fonctionnel temporaire de 5% sur dix mois en raison d'une mauvaise tolérance aux médicaments traitant sa leucémie. D'autre part, si l'expert n'a pas retenu de déficit fonctionnel temporaire consécutif à son cancer cutané, il résulte de l'instruction, particulièrement des deux comptes rendus d'un cabinet de dermatopathologie des 11 décembre 2018 et

7 janvier 2019 ainsi que de l'expertise, que M. A a subi en décembre 2018 deux exérèses de sa lésion située au coude droit. Ainsi et comme l'admet au demeurant le CIVEN dans la présente instance, il y a lieu d'indemniser le requérant de deux jours de déficit fonctionnel temporaire total correspondant à chacune des deux exérèses. Par suite, et en tenant compte d'un taux journalier de 25 euros tel que résultant du barème d'indemnisation du CIVEN et en l'absence de tout élément justificatif de nature à établir un taux plus élevé, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire de M. A en le fixant à la somme de 425 euros.

5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que M. A a, s'agissant de sa leucémie, enduré des souffrances évaluées à 2 sur une échelle allant jusqu'à 7 et, s'agissant de son cancer cutané, des souffrances estimées à 1 sur 7. Eu égard à la moyenne résultant du barème d'indemnisation du CIVEN, non sérieusement contestée par le requérant qui ne peut utilement se prévaloir d'un barème du fond d'indemnisation des victimes de l'amiante et de décisions de justice rendues au bénéfice de telles victimes, il y a lieu d'allouer à M. A la somme de 2 000 euros au titre de sa leucémie et la somme de 800 euros au titre de son cancer cutané. Par suite, la somme de 2 800 euros sera allouée à M. A au titre de ses souffrances endurées.

6. Il résulte de l'instruction, d'une part et particulièrement du certificat médical du 15 mai 2019 et de l'expertise, que M. A a subi une opération à Mururoa en 1990 suite à une blessure au bras droit avec du corail contaminé et que les deux exérèses de sa lésion du coude droit ont été réalisées en décembre 2018 sur le trajet de l'ancienne cicatrice. Ainsi et comme le relève d'ailleurs l'expert, il ne résulte pas de l'instruction que M. A a subi un préjudice esthétique temporaire du fait de son cancer cutané, la circonstance que le corail était contaminé étant, sur ce point, indifférente au raisonnement. Sa demande doit, à ce titre, être rejetée. D'autre part et s'agissant de la leucémie, il résulte de l'instruction, notamment de l'expertise, que M. A a subi un préjudice esthétique temporaire sur une durée de six mois qui est évalué à 1 sur une échelle allant jusqu'à 7 en raison d'œdèmes du visage et des paupières lors de la prise d'un médicament traitant la leucémie. Il résulte également de l'instruction, particulièrement du certificat médical du 29 mai 2020, qu'en raison du traitement médical, le requérant a subi une prise pondérale de 17 kg. Eu égard à ces éléments et au barème d'indemnisation du CIVEN, il sera fait une juste appréciation du préjudice esthétique temporaire de M. A en l'évaluant à la somme de 800 euros.

7. Il ne résulte pas de l'instruction, d'une part, qu'en raison du cancer cutané, l'état de santé de M. A devrait, ainsi qu'il l'allègue, l'astreindre à une surveillance dermatologique régulière, limiter ses activités exposées au soleil et le contraindre à porter une protection solaire obligatoire. Ainsi et comme le relève d'ailleurs l'expert, il ne résulte pas de l'instruction que M. A a subi un déficit fonctionnel permanent du fait de son cancer cutané. Sa demande doit, à ce titre, être rejetée. D'autre part et s'agissant de la leucémie, il résulte de l'instruction, notamment de l'expertise, que M. A subit un déficit fonctionnel permanent de 10% comprenant des troubles visuels temporaires, des conséquences psychologiques, la prise d'un traitement médical au long court et un suivi médical. Il ne résulte pas de l'instruction que le CIVEN aurait fait une insuffisante évaluation du déficit fonctionnel permanent de 10% en y appliquant, ainsi qu'il résulte de son barème d'indemnisation renvoyant à la valeur du point du barème judiciaire, une valeur du point de 1 087 euros pour un homme âgé de 72 ans. Par suite, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel permanent de M. A en l'indemnisant à hauteur de 10 870 euros.

8. Il résulte de l'instruction, particulièrement du rapport d'expertise, que les deux cancers de M. A l'ont conduit, en raison de la majoration de ses désordres psychologiques, à arrêter ses loisirs. Eu égard au barème d'indemnisation du CIVEN prévoyant une indemnisation égale à 10% du montant accordé au titre du déficit fonctionnel permanent et en l'absence de tout élément justificatif permettant de faire considérer qu'il y aurait lieu de s'écarter dudit barème, il y a lieu d'allouer à M. A la somme de 1 087 euros.

9. Il résulte de l'instruction, particulièrement du rapport d'expertise, que M. A subit un préjudice d'anxiété en raison d'une crainte de rechute de sa leucémie. Eu égard au barème d'indemnisation du CIVEN prévoyant une indemnisation entre 3 000 euros et 6 000 euros et en l'absence de tout élément justificatif de nature à établir que le préjudice enduré justifierait l'allocation d'une somme plus élevée que celle prévue audit barème, il y a lieu d'allouer au requérant la somme de 4 000 euros.

10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat (CIVEN) la somme de 19 982 euros à verser à M. A dont il y a lieu de déduire, si elle a été déjà versée, la provision de 19 932 euros ordonnée par l'ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Montreuil visée ci-dessus.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

11. M. A a droit aux intérêts au taux légal sur les sommes qui lui sont accordées à compter du 14 août 2019, avec capitalisation à compter du 14 août 2020, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

12. En application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat (CIVEN) la somme de 1 500 euros à verser à M. A.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat (comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires) est condamné à verser à M. A la somme de 19 982 euros dont il y a lieu de déduire, si elle a été déjà versée, la provision de 19 932 euros ordonnée par l'ordonnance du 30 avril 2021 du juge des référés du tribunal administratif de Montreuil. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 14 août 2019, avec capitalisation à compter du 14 août 2020, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 2 : L'Etat (comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires) versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Une copie en sera adressée au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 15 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gauchard, président,

Mme Caron-Lecoq, première conseillère,

M. Breuille, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 juin 2023.

La rapporteure,

C. Caron-Lecoq

Le président,

L. GauchardLa greffière,

S. Jarrin

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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