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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2109203

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2109203

mercredi 17 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2109203
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème chambre
Avocat requérantMAUJEUL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n°1905119 du 29 juin 2021, le tribunal administratif de Bordeaux a transmis au tribunal administratif de Montreuil, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête, enregistrée le 11 octobre 2019, présentée par la société Château la Tilleraie.

Par cette requête et des mémoires, enregistrés les 30 mai 2022 et 28 janvier 2024, la société Château la Tilleraie, représentée par Me Maujeul, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle l'établissement national des produits de l'agriculture et de la mer (FranceAgriMer) a rejeté sa demande indemnitaire préalable formée le 7 juin 2019 relative à la demande d'aide à l'investissement vitivinicole sur la campagne 2015 ;

2°) d'enjoindre à FranceAgriMer de lui verser, la somme de 16 455,21 euros au titre de l'aide à l'investissement vitivinicole ;

3°) de mettre à la charge de FranceAgriMer la somme de 4 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

en ce qui concerne l'ensemble des programme :

- la décision est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle méconnaît le principe de confiance légitime ;

en ce qui concerne le programme Chine :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle a respecté les prescriptions de la décision INTV-POP-2017-47 du directeur général de FranceAgriMer ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'aucune disposition nationale et européenne l'obligeait à un dépôt de marque en Chine ; FranceAgriMer a fait une application rétroactive de la décision INTV-POP-2014-44 du 4 juillet 2014 ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que FranceAgriMer a considéré que les frais de voyage ne sont pas des dépenses éligibles à l'aide à l'investissement vitivinicole ;

en ce qui concerne le programme USA :

- les actions de promotion relatives au programme Etats-Unis étaient conformes à l'article 45 du règlement n°1308/2013 du 17 décembre 2013 ;

Par des mémoires en défense, enregistrés les 23 février 2021 et 10 novembre 2023, FranceAgriMer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable ;

- les moyens de la société Château la Tilleraie ne sont pas fondés.

Vu la convention FranceAgriMer n° 454-14 relative au soutien d'un programme pour la promotion hors de l'Union européenne de vins bénéficiant d'une appellation d'origine protégée ou d'une indication géographique protégée, ou de vins dont le cépage est indiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 555/2008 de la Commission du 27 juin 2008 modifié fixant les modalités d'application du règlement (CE) n° 479/2008 du Conseil portant organisation commune du marché vitivinicole, en ce qui concerne les programmes d'aides, les échanges avec les pays tiers, le potentiel de production, et les contrôles dans le secteur vitivinicole ;

- le règlement (UE) n° 1306/2013 du 17 décembre 2013 relatif au financement, à la gestion et au suivi de la politique agricole commune et abrogeant les règlements (CEE) n° 352/78, (CE) n°165/94, (CE) n°2799/98, (CE) n°814/2000, (CE) n°1200/2005 et n°485/2008 du Conseil ;

- le règlement (UE) n° 1308/2013 du 17 décembre 2013 abrogeant le règlement (CE) n° 234/2007 portant organisation commune des marchés dans le secteur agricole et dispositions spécifiques en ce qui concerne certains produits du secteur ;

- la décision du directeur général de FranceAgriMer AIDES/SACT/D 2013-37 du 1er juillet 2013 ;

- la décision du directeur général de FranceAgriMer INTV-POP-2014-44 du 4 juillet 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jimenez, présidente-rapporteure ;

- les conclusions de M. Combes, rapporteur public ;

- et les observations de Mme A, représentant FranceAgriMer.

La société Château la Tilleraie n'était ni présente, ni représentée.

Une note en délibéré présentée par FranceAgriMer a été enregistrée le 20 juin 2024 à 15 h 50.

Considérant ce qui suit :

1. La société Château la Tilleraie, spécialisée dans la culture viticole, a été admise à participer à un programme d'aide à la promotion des produits vitivinicoles sur les marchés de pays tiers. Les conditions et les modalités d'attribution de cette aide ont été fixées par une convention n° 454-14 conclue avec FranceAgriMer le 26 mai 2014 relative au soutien d'un programme pour la promotion hors de l'Union européenne de vins bénéficiant d'une appellation d'origine protégée ou d'une indication géographique protégée, ou de vins dont le cépage est indiqué. Cette convention a notamment prévu que le programme d'aide comportait une période d'exécution débutant le 1er janvier 2014, scindée en trois périodes annuelles s'achevant les 31 décembre 2014, 2015 et 2016 et portant sur des actions de promotion réalisées en Chine et aux Etats-Unis a fixé le montant du budget prévisionnel des dépenses de promotion du programme et, corrélativement, à 50% des coûts des actions reconnues éligibles, la participation financière de l'Union européenne, et a défini la nature des dépenses entrant dans le champ de cette aide. C'est dans ce cadre qu'une avance d'aide d'un montant de 17 275,64 euros a été versée à la société Château la Tilleraie par FranceAgriMer. Par un courrier du 10 avril 2019, notifié le 15 avril suivant, à la suite d'un examen sur pièces, FranceAgriMer a informé la société Château la Tilleraie que le montant total de l'aide susceptible de lui être accordée s'établit à la somme 3 497,38 euros, l'a invitée à présenter ses observations écrites dans un délai de soixante jours et, en cas d'accord avec le montant liquidé, lui a demandé de procéder au remboursement de ce montant. Par un courrier du 7 juin 2019, notifié le 11 juin suivant, la société Château la Tilleraie a demandé à FranceAgriMer de lui verser la somme de 33 730, 85 euros correspondant au solde de l'aide non versé. Cette demande est restée sans réponse, faisant naître une décision implicite de rejet le 11 août 2019. Par une décision expresse du 25 juin 2021, FranceAgriMer a, d'une part, rejeté la demande de paiement du solde de l'aide et d'autre part, demandé le remboursement de l'avance indûment perçue de 13 778,26 euros, majorée de 10%, soit 15 156,09 euros.

Sur l'étendue du litige :

2. Indépendamment des actions indemnitaires qui peuvent être engagées contre la personne publique, les recours relatifs à une subvention, qu'ils aient en particulier pour objet la décision même de l'octroyer, quelle qu'en soit la forme, les conditions mises à son octroi par cette décision ou par la convention conclue en application de l'article 10 de la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000, ou encore les décisions de la personne publique auxquelles elle est susceptible de donner lieu, notamment les décisions par lesquelles la personne publique modifie le montant ou les conditions d'octroi de la subvention, cesse de la verser ou demande le remboursement des sommes déjà versées, ne peuvent être portés que devant le juge de l'excès de pouvoir, par le bénéficiaire de la subvention ou par des tiers qui disposent d'un intérêt leur donnant qualité à agir.

3. Il en résulte que les conclusions de la société requérante doivent être regardées comme tendant à l'annulation de la décision du 25 juin 2021 en tant que FranceAgriMer a rejeté la demande de paiement du solde de l'aide, qui s'est substituée à la décision implicite de rejet du 11 août 2019. A cet égard, si par un jugement n° 2201079 du 21 décembre 2023, le tribunal administratif de Bordeaux a annulé la décision du 25 juin 2021 en litige, il n'a procédé qu'à l'annulation de la décision " valant titre de recette ", de sorte qu'il y a lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 25 juin 2021 en tant que FranceAgriMer a rejeté la demande de paiement du solde de l'aide formée par la société Château la Tilleraie.

Sur la fin de non-recevoir opposée par FranceAgriMer :

4. Si FranceAgriMer soutient que les conclusions présentées par la société Château la Tilleraie sont dirigées contre l'acte du 10 avril 2019 par lequel il a procédé à la liquidation de l'aide à l'investissement vitivinicole accordée à la société requérante et a entamé une procédure contradictoire, qui est un acte préparatoire insusceptible de recours, il ressort de ses écritures que de la société Château la Tilleraie demande au tribunal l'annulation de la décision du 25 juin 2021 par laquelle FranceAgriMer a rejeté sa demande de paiement au titre de cette aide, susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Il suit de là que la fin de non-recevoir opposée en défense ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des programmes :

5. Aux termes de l'article 63 du règlement (CE) n° 1306/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013: " 1. Lorsqu'il est constaté qu'un bénéficiaire ne respecte pas les critères d'admissibilité, les engagements ou les autres obligations relatifs aux conditions d'octroi de l'aide ou du soutien prévus par la législation agricole sectorielle, l'aide n'est pas payée ou est retirée en totalité ou en partie et, le cas échéant, les droits au paiement correspondants visés à l'article 21 du règlement (UE) no 1307/2013 ne sont pas alloués ou sont retirés ".

6. Le principe de confiance légitime, qui fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne, ne trouve à s'appliquer dans l'ordre juridique national que dans le cas où la situation juridique dont doit connaître le juge administratif français est régie par ce droit. Tel est le cas en l'espèce, dès lors que la décision attaquée a notamment pour objet d'assurer en droit interne la mise en œuvre des règles du droit de l'Union applicables en matière d'aides à l'agriculture. Le droit de se prévaloir du principe de protection de la confiance légitime appartient à tout justiciable dans le chef duquel une institution de l'Union, en lui fournissant des assurances précises, a fait naître à son égard des espérances fondées. À ce titre, constituent notamment de telles assurances, quelle que soit la forme sous laquelle ils sont communiqués, des renseignements précis, inconditionnels et concordants. Toutefois, lorsqu'un opérateur économique est en mesure de prévoir l'adoption d'une mesure de nature à affecter ses intérêts, il ne peut invoquer le bénéfice d'un tel principe lorsque cette mesure est finalement adoptée.

7. La société Château la Tilleraie soutient que le principe de confiance légitime a été méconnu dès lors que par la convention citée au point 1, FranceAgriMer lui a octroyé une aide d'un montant de 34 551,28 euros, qu'une avance de 17 275,64 euros lui a été versée et que cet organisme lui a demandé ultérieurement de rembourser. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que FranceAgriMer aurait fourni à la société requérante des assurances que cette somme lui était définitivement acquise dès son versement. En outre, le versement de cette somme n'a pas eu, par lui-même, une portée définitive. Dès lors, la société requérante ne pouvait ignorer, eu égard notamment aux dispositions précitées du règlement n°1306/2013 du Parlement européen et du Conseil, que le remboursement de tout ou partie de l'aide versée pouvait lui être demandé. De même, l'article 5 de la convention signée entre la société Château la Tilleraie et FranceAgriMer le 26 mai 2014 précise que FranceAgriMer se réserve le droit de diminuer ou de refuser le versement d'une avance si des anomalies ou des non conformités réglementaires sont constatées. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe de confiance légitime doit être écarté.

En ce qui ce qui concerne le programme Chine :

8. Une décision qui a pour objet l'attribution d'une subvention constitue un acte unilatéral qui crée des droits au profit de son bénéficiaire. Toutefois, de tels droits ne sont ainsi créés que dans la mesure où le bénéficiaire de la subvention respecte les conditions mises à son octroi, que ces conditions découlent des normes qui la régissent, qu'elles aient été fixées par la personne publique dans sa décision d'octroi, qu'elles aient fait l'objet d'une convention signée avec le bénéficiaire, ou encore qu'elles découlent implicitement mais nécessairement de l'objet même de la subvention. Il en résulte que les conditions mises à l'octroi d'une subvention sont fixées par la personne publique au plus tard à la date à laquelle cette subvention est octroyée.

9. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que la société Château la Tilleraie est fondée à soutenir que seules les normes antérieures à la convention mentionnée au point 1, par laquelle FranceAgriMer lui a octroyé la subvention en litige, pouvaient lui être opposées. Il ressort des pièces du dossier que l'article 5.3.2 de la décision INTV-POP-2014-44 du 4 juillet 2014 dont FranceAgriMer a fait application pour procéder à la réfaction de certaines dépenses, a ajouté à l'article 4.3.2 de la décision AIDES/SACT/D n°2013-37 du 1er juillet 2013 applicable au litige l'obligation pour les bénéficiaires de l'aide de lui fournir " le document attestant du dépôt des marques en Chine () avec le dépôt de la proposition de programme ou, au plus tard, avec la première demande paiement ". Dès lors, en fondant l'inéligibilité des dépenses de promotion pure et de voyage relatives au programme Chine sur le motif tiré de l'absence de dépôt de marque en Chine, comme il ressort des fiches de liquidation de l'acte du 10 avril 2019 et de ses écritures, FranceAgriMer a fait une application rétroactive de la décision du 4 juillet 2014 précitée. Par suite, la société Château la Tilleraie est fondée à soutenir que la décision contestée est entachée d'une erreur de droit en ce que FranceAgriMer a regardé ces dépenses comme inéligibles.

En ce qui concerne le programme Etats-Unis :

10. La société Château la Tilleraie se borne à soutenir que les actions de promotion qu'elle prétend avoir effectuées dans le cadre du programme Etats-Unis sont conformes aux prescriptions de l'article 45 du règlement n°1308/2013 du 17 décembre 2013, sans produire au soutien de ces simples allégations insuffisamment étayées de pièces justificatives, et alors que la fiche de liquidation de l'acte du 10 avril 2019 rejette partiellement l'éligibilité de ces dépenses au motif de l'absence de justificatif en langue anglaise et de ventilation des dépenses, de l'illisibilité de certaines factures et de la prise en charge antérieure de certaines dépenses. Dans ces conditions, la société Château la Tilleraie n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que FranceAgriMer a rejeté partiellement l'éligibilité de ces dépenses. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit par suite être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la société Château la Tilleraie est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du 25 juin 2021 en tant qu'elle rejette l'éligibilité de ses dépenses de promotion pure et de voyage relatives au programme Chine.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ".

13. Eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement, son exécution n'implique pas nécessairement que les dépenses relatives au programme Chine soit reconnue éligible et dès lors de prononcer leur remboursement à hauteur de 50% conformément aux dispositions de la convention citée au point 1. Il y a lieu, en revanche, d'enjoindre à FranceAgriMer de procéder à un nouvel examen de l'éligibilité de ces dépenses dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de FranceAgriMer une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Château la Tilleraie et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 25 juin 2021 refusant la demande de paiement du solde de l'aide est annulée en tant qu'elle rejette l'éligibilité des dépenses de promotion pure et de voyage relatives au programme Chine.

Article 2 : Il est enjoint à FranceAgriMer de réexaminer l'éligibilité des dépenses de promotion pure et de voyage relatives au programme Chine présentées par la société Château la Tilleraie, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : FranceAgriMer versera à la société Château la Tilleraie une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Château la Tilleraie et à la directrice générale de l'établissement national des produits de l'agriculture et de la mer.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Jimenez, présidente,

M. Charageat, premier conseiller,

Mme Nour, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juillet 2024.

La présidente-rapporteure,

J. Jimenez

Le premier assesseur,

D. Charageat

Le greffier,

C. Chauvey

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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