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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2116731

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2116731

vendredi 12 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2116731
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème chambre
Avocat requérantRAPPAPORT HOCQUET SCHOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 1er décembre 2021, le président du tribunal administratif de Paris a transmis le dossier de la requête, enregistrée le 23 août 2021, présentée par M. A.

Par cette requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 9 février et 12 avril 2023, M. B A, représenté par Me Hocquet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 juin 2021 par laquelle le conseil médical de l'aéronautique civile a déclaré non imputable au service aérien son inaptitude médicale définitive à exercer sa profession de navigant comme personnel navigant technique ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 3 600 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 9 février et 27 mars 2023, le ministre chargé des transports conclut au rejet de la requête présentée par M. A.

Il fait valoir que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 14 février 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 14 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'aviation civile,

- le code des transports,

- le code de justice administrative.

Les parties ont régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Nour, rapporteure,

- les conclusions de M. Combes, rapporteur public,

- les observations de Me Hocquet, représentant M. A,

- et celles de Mme C, représentant le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, officier pilote de ligne en 2004, commandant de bord depuis 2010 au sein de la compagnie aérienne ASL Airlines, a été placé en arrêt de travail à compter du 18 octobre 2019 en raison d'un syndrome anxiodépressif. Il a été déclaré définitivement inapte à l'exercice de sa profession une décision du conseil médical de l'aéronautique civile (CMAC) du 23 septembre 2020. Le CMAC a déclaré que l'inaptitude de M. A n'était pas imputable au service aérien par une décision du 16 juin 2021. M. A demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 6526-5 du code des transports : " Lorsqu'un accident aérien survenu en service ou lorsqu'une maladie imputable est reconnue comme telle par la commission mentionnée à l'article L. 6511-4 ont entrainé le décès, ou une incapacité permanente totale au sens de la législation relative à la réparation des accidents du travail, une indemnité en capital est versée à l'intéressé ou à ses ayants droit par la caisse créée en application de l'article L. 6527-2. / Est considéré comme un accident aérien tout accident du travail survenu à bord d'un aéronef. Un décret en Conseil d'Etat définit les événements ou les circonstances, directement liés au transport aérien ou à la formation des personnels navigants, assimilables à des accidents aériens () ". Aux termes de l'article L. 6526-6 de ce code : " Si l'incapacité résultant des causes mentionnées à l'article L. 6526-5 entraine seulement l'inaptitude permanente à exercer la profession de navigant, la caisse de retraites verse à l'intéressé une somme en capital ".

3. Il résulte des dispositions précitées qu'est considéré comme un accident aérien survenu en service susceptible d'ouvrir droit au bénéfice de l'indemnité en capital prévue par les mêmes dispositions un accident du travail survenu à bord d'un aéronef. En revanche, le bénéfice de cette indemnité n'est pas subordonné, en cas de maladie imputable au service, à la condition qu'elle ait été contractée à bord d'un aéronef ou soit spécifiquement liée au service aérien.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été nommé commandant de bord en 2010 alors qu'il aurait pu accéder à cette promotion deux ans plus tôt et que si l'administration fait valoir que cette méprise a été reconnue et n'était pas intentionnelle, elle ne l'a pas d'elle-même corrigée dès lors qu'un jugement du conseil des prud'hommes de Bobigny du 7 décembre 2018 l'a condamnée à verser une somme de 10 000 euros en réparation du préjudice ainsi subi par l'intéressé. En outre, le régime de travail intermittent qui a été imposé au requérant en 2010 comme condition d'accès au grade de commandant de bord, qui devait être transitoire alors qu'il a duré plus de sept ans et impliquait une rémunération qu'à hauteur de neuf mois sur douze, a été qualifié d'illicite par le conseil des prud'hommes par le jugement précité et confirmé par un arrêt de la Cour d'appel de Paris du 30 juin 2021. Contrairement à ce que fait valoir l'administration en défense, la circonstance qu'un tel régime ait été appliqué à plusieurs commandants de bord, et non au seul requérant, n'est pas de nature à infirmer l'existence d'un traitement défavorable de l'intéressé. M. A fait également valoir que les vols les plus éprouvants lui ont presque systématiquement été attribués, qu'une affectation temporaire, qui lui aurait permis d'améliorer sa rémunération, lui a été refusée quelques jours avant son départ en méconnaissance du règlement du personnel navigant technique, que l'accès à la formation à la conduite d'avions de nouvelle génération lui a été refusée jusqu'en 2017, de manière injustifiée et contrairement, à ses collègues, que ses demandes de congés lui ont été souvent refusées et que des congés d'office lui ont été imposés en 2018 sans justification particulière. Il ressort également des pièces du dossier que l'employeur de M. A lui a imposé deux séances de contrôle de ses connaissances et aptitudes sur le simulateur de vols sans justifier que le premier contrôle était insuffisant, en méconnaissance des règles en vigueur. Notamment, le contrôle de janvier 2013 s'est réalisé dans des conditions visant manifestement à le déstabiliser psychologiquement, l'examinateur ayant adopté un comportement contraire aux recommandations préconisées par la direction de la sécurité de l'aviation civile. Ce contrôle a en outre duré douze heures au lieu de six heures. L'une des collègues de M. A, alors présente, a confirmé les critiques et les hurlements de l'examinateur. Il a d'ailleurs été mis fin aux fonctions pédagogiques de cet examinateur. M. A a échoué le 1er octobre 2019 à un second contrôle sans avoir bénéficié d'une deuxième séance d'entraînement, en méconnaissance de la réglementation applicable. En défense, l'administration se borne à faire valoir que les allégations du requérant sur ces points ne sont pas justifiées, sans apporter toutefois aucun élément de nature à montrer que son activité sur les vols cargo serait normale, que l'acquisition de la qualification B737 NG ne serait pas tardive, que les refus de congés ou l'imposition de congés d'office étaient justifiés et que les séances de contrôle au simulateur se seraient déroulées dans des conditions normales. Ainsi, l'administration ne conteste pas sérieusement que les conditions de travail de M. A s'étaient continuellement dégradées.

5. En outre, il ressort des pièces du dossier, notamment de certificats et rapports médicaux rédigés par des médecins au centre d'épidémiologie et de médecine aéroportuaire, et n'est pas contesté en défense, que le requérant a fait l'objet d'un syndrome anxiodépressif à compter de 2013, à la suite de la séance de contrôle au simulateur aérien qui s'était déroulée dans des conditions anormales et qu'il a été placé en arrêt de travail le 18 octobre 2019 en raison de son épuisement psychologique à la suite de la séance de contrôle du 1er octobre 2019. Il ne ressort pas des pièces médicales versées aux débats que M. A aurait des antécédents susceptibles d'expliquer ce trouble anxiodépressif.

6. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, le trouble anxiodépressif dont souffre M. A doit être regardé comme ayant pour origine ses conditions de travail dégradées. La Cour d'appel de Paris, dans un arrêt du 19 octobre 2022, a d'ailleurs jugé que son état dépressif sévère était imputable au harcèlement moral qu'il avait subi de son employeur. Enfin, comme il a été dit au point 3 du présent jugement, et contrairement à ce que fait valoir le ministre en défense, la circonstance que la maladie de M. A ne serait pas liée aux sujétions propres au service aérien n'est pas de nature à écarter le bénéfice, pour l'intéressé, des dispositions de l'article L. 6526-5 du code des transports. Par suite, M. A est fondé à soutenir que son inaptitude définitive doit être regardée comme imputable au service aérien.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 16 juin 2021 par laquelle le CMAC a déclaré non imputable au service aérien son inaptitude médicale définitive à l'exercice de sa profession de navigant comme personnel navigant technique.

Sur les frais de l'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 16 juin 2021 par laquelle le conseil médical de l'aéronautique civile a déclaré non imputable au service aérien l'inaptitude médicale définitive de M. A à l'exercice de sa profession de navigant comme personnel navigant technique est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Jimenez, présidente,

M. Charageat, premier conseiller,

Mme Nour, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2024.

La rapporteure,

C. Nour

La présidente,

J. Jimenez

Le greffier,

C. Chauvey

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires

, en ce qui le/la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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