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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2200609

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2200609

vendredi 7 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2200609
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantCALVO PARDO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 janvier 2022, M. A B, ressortissant égyptien représenté par Me Isabelle Calvo Pardo, avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 27 décembre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation administrative et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois ;

3°) d'ordonner qu'il soit mis fin à son signalement à fin de non-admission dans le système d'information Schengen (SIS) ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Le requérant soutient que :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français :

- en refusant de comptabiliser son ancienneté de résidence avant les mesures d'éloignement dont il aurait fait l'objet le 19 mars 2015 et le 20 décembre 2017, et en se fondant sur ce motif pour considérer qu'il ne justifie pas d'une longue présence habituelle et continue en France, le préfet a commis une erreur de droit ; en effet, la condition de résidence habituelle en France est relative à la situation effective de l'intéressé. Il s'agit d'une situation de fait et il appartient à l'administration d'examiner si les documents en possession de l'étranger établissent qu'il résidait en France à une période donnée ; cette erreur de droit a nécessairement faussé l'analyse de la demande de M. B puisque le préfet en a nécessairement déduit qu'il ne justifiait pas d'une présence en France suffisamment longue, notamment au regard des critères fixés par la circulaire dite Valls du 28 novembre 2012 qui impose une présence en France d'au moins

cinq années ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation de son insertion professionnelle dans le secteur du bâtiment, laquelle justifie sa régularisation à titre exceptionnel : depuis 2019 il est titulaire d'un contrat de travail à durée indéterminée en qualité de maçon et peut ainsi se prévaloir d'une activité professionnelle depuis deux ans ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et familiale, laquelle justifie sa régularisation à titre exceptionnel : il justifie de sa présence depuis 2016 ; il est venu en France pour échapper aux persécutions et discriminations dont sont victimes les coptes, communauté chrétienne d'Egypte. Il a reconstruit sa vie familiale en France. Son épouse l'a rejoint en France en 2018 et leurs deux enfants résident avec eux dans le logement familial indépendant ;

- les décisions méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu ;

- le préfet de la Seine Saint Denis a entaché sa décision d'une erreur de droit en se fondant uniquement sur les prétendues existences de mesures d'éloignement dont il n'établit pas que le requérant en ait eu connaissance ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

La requête a régulièrement été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une ordonnance du 9 février 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 février suivant à 12 h.

Les pièces complémentaires produites par M. B le 10 mars 2023, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, n'ont pas été examinées par la juridiction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Romnicianu, vice-président,

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant égyptien né le 10 juin 1984, déclare être entré irrégulièrement en France fin décembre 2015. Le 2 avril 2021, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 27 décembre 2021, dont M. B demande l'annulation pour excès de pouvoir, le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. "

3. En présence d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-1, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et, à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ".

4. S'agissant de sa vie privée et familiale, M. B fait valoir, sans aucunement l'établir, qu'il séjourne en France depuis la fin de l'année 2015. Il indique avoir rejoint en France son frère, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle. Issu de la minorité chrétienne copte, il a fui l'Egypte pour échapper aux persécutions et aux discriminations liées à sa religion. Il fait valoir que son épouse, également de nationalité égyptienne, l'a rejoint en France en 2018 et que leurs deux enfants, âgés de 5 et 3 ans, résident avec eux. Toutefois, alors que la présence de l'intéressé depuis 2016 n'est pas établie et que son épouse se trouve également en situation irrégulière et eu égard au jeune âge de leurs enfants, le préfet de la Seine-Saint-Denis n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en rejetant la demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée par M. B au titre de sa vie privée et familiale.

5. Concernant son activité salariée, M. B se prévaut de son intégration professionnelle et notamment du fait qu'il occupe, depuis novembre 2019, un emploi en qualité de maçon, dans le cadre d'un contrat de travail à durée indéterminée. Toutefois, eu égard notamment à la brièveté et aux caractéristiques de cette expérience professionnelle, cette seule circonstance ne permet pas d'établir l'existence de motifs exceptionnels qui justifieraient son admission exceptionnelle au séjour au titre du travail.

6. En deuxième lieu, le préfet a, à tort, déduit de la circonstance que l'intéressé a déjà fait l'objet de 2 mesures d'éloignement les 19 mars 2015 et 20 décembre 2017 auxquelles il s'est soustrait, la conséquence qu'il ne saurait se prévaloir d'une présence sur le territoire national en violation de la loi, et ne peut donc être regardé comme séjournant en France depuis une date antérieure au délai d'exécution de ces deux décisions. Cependant, dès lors qu'en définitive

M. B ne justifie pas résider habituellement en France depuis 2016 et qu'en tout état de cause la durée de présence de l'étranger n'est qu'un critère parmi d'autres pris en compte par le préfet dans l'exercice de son pouvoir discrétionnaire de régularisation, cette erreur de droit demeure sans incidence sur la légalité de la décision en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur de droit en ce que le préfet n'a pas comptabilisé les années antérieures à la mesure d'éloignement dont il a fait l'objet doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

8. Comme il a été dit au point 4, si M. B fait valoir qu'il séjourne depuis 2016 en France en compagnie de son épouse et de leurs deux enfants, rien ne fait obstacle, eu égard à la situation également irrégulière de son épouse, à leur nationalité commune, et au jeune âge de leurs enfants, à ce que la cellule familiale se reconstitue en Egypte, où l'intéressé a vécu jusqu'à l'âge de 31 ans au moins et où il n'allègue pas être dépourvu de toute attache familiale. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, eu égard tant à la durée qu'aux conditions du séjour en France de l'intéressé, les décisions contestées n'ont pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elles ont été prises. Elles n'ont donc pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions préfectorales lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

11. En l'espèce, l'arrêté en litige, pour édicter à l'encontre du requérant une interdiction de retour et fixer sa durée à deux ans, se fonde, après avoir analysé sa durée de présence en France ainsi que sa situation privée et familiale, sur la circonstance que M. B a déjà fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignement prononcées par le préfet de police de Paris les 19 mars 2015 et 20 décembre 2017 suite au rejet de sa demande d'asile et de réexamen de celle-ci, à l'exécution desquelles il s'est soustrait.

12. Cependant, alors que le requérant conteste avoir fait l'objet de ces deux décisions d'éloignement, le préfet de la Seine-Saint-Denis, qui n'a produit aucune observation en défense dans la présente instance, ne justifie ni de leur notification et donc de leur opposabilité à

M. B, ni même de leur existence. Dans ces conditions, en édictant une interdiction de retour à l'encontre de M. B au motif qu'il n'a pas déféré à deux précédentes mesures d'éloignement, dont l'existence n'est pas établie, et en fixant sa durée à deux ans, le préfet de la Seine-Saint-Denis a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il suit de là, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés à son encontre, que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans édictée à l'encontre de M. B doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. L'exécution du présent jugement, lequel rejette les conclusions à fin d'annulation des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, n'implique pas la délivrance d'un titre de séjour ni le réexamen de la situation administrative de M. B.

14. En revanche, l'annulation de l'interdiction de retour implique nécessairement l'effacement du signalement de M. B dans le système d'information Schengen (SIS). Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis d'agir en ce sens dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. B présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet de la Seine-Saint-Denis en date du 27 décembre 2021 portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans édictée à l'encontre de

M. B est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de procéder à l'effacement du signalement de M. B à fin de non-admission dans le système d'information Schengen (SIS), dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 22 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Michel Romicianu, président,

Mme Nathalie Dupuy-Bardot, première conseillère,

M. Youssef Khiat, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2023.

Le président-rapporteur,

M. C

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

N. Dupuy-Bardot

La greffière,

S. Séguéla

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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