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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2200740

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2200740

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2200740
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation11ème chambre
Avocat requérantGUILLOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête complétée de pièces, enregistrées les 17 janvier, 21 avril et 3 mai 2022, Mme B E, représentée par Me Guillou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 décembre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle sera éloignée et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer un certificat de résidence dans un délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le même délai et sous la même astreinte et de lui délivrer, durant cet examen, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

­ la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour est entachée d'incompétence de son signataire, d'insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen approfondi de sa situation ;

­ elle est entachée d'une erreur de droit quant au décompte de son ancienneté de séjour sur le territoire français ;

­ elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une méconnaissance du pouvoir général d'appréciation du préfet, notamment au regard du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

­ elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ elle a été prise en méconnaissance du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

­ la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, y compris en raison du défaut de motivation de celle-ci ;

­ elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ elle a été prise en méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

­ elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

­ la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

­ elle est entachée d'une insuffisance de motivation et d'une absence d'examen approfondi de sa situation ;

­ la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, y compris en raison du défaut de motivation de celle-ci ;

­ elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Une ordonnance du 19 avril 2022 a fixé la clôture d'instruction au 17 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

­ la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

­ la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

­ le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ le code des relations entre le public et l'administration ;

­ le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

­ le rapport de M. Doyelle, premier conseiller,

­ les observations de Me du Mesnil substituant Me Guillou, avocate, représentant la requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante algérienne née le 19 juillet 1955, a sollicité, le 23 mars 2021, un certificat de résidence au titre de l'admission exceptionnelle. Par arrêté du 8 décembre 2021, dont la requérante demande l'annulation, le préfet de la Seine-Saint-Denis lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle sera éloignée et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

S'agissant de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

2. En premier lieu, par arrêté n° 2021-2400 du 16 septembre 2021, publié au bulletin d'informations administratives de la préfecture de la Seine-Saint-Denis du lendemain, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation de signature à Mme D C, en charge de refus de séjour et des interventions, en cas d'absence ou d'empêchement de la directrice des migrations et de l'intégration et du chef du bureau de l'accueil et de l'admission au séjour, pour signer notamment les décisions portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire, fixation du délai de départ et interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées dans un délai de trente jours des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. "

4. En l'espèce, la décision refusant à Mme E la délivrance d'un certificat de résidence comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le préfet de la Seine-Saint-Denis mentionne notamment sa situation professionnelle, personnelle et familiale sur le territoire français. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet se soit abstenu d'examiner la situation de l'intéressée. Dès lors, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen doivent être écartés.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

6. La requérante fait valoir qu'elle réside habituellement sur le territoire français depuis l'année 2016, que son fils et l'épouse de celui-ci qui sont en situation régulière l'hébergent et subviennent à ses besoins, qu'ils sont les parents de trois enfants nés au cours des années 2005, 2013 et 2016, qu'elle n'a plus d'attaches familiales en Algérie, ses parents, son époux et sa fille étant décédés, et qu'elle bénéficie d'un suivi médical en France nécessitant la présence d'une tierce personne. Si la requérante justifie notamment la situation familiale dont elle se prévaut, il ne ressort pas des pièces du dossier que les pathologies somatiques et psychiatriques dont elle souffre ne pourraient pas être prises en charge dans son pays d'origine et qu'elle ne pourrait pas y bénéficier de l'aide d'une tierce personne, sachant qu'elle ne produit aucun document évaluant précisément son niveau de dépendance, notamment au regard d'un groupe iso-ressource. De plus, si elle justifie une résidence habituelle sur le territoire français d'environ cinq ans à la date de la décision attaquée, cette durée de présence n'est pas significative, alors qu'elle a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de soixante-et-un ans. Enfin, elle ne fait pas état d'une insertion sociale particulière. Dans ces conditions, la décision préfectorale n'a pas porté au droit de Mme E au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. À supposer que le préfet de la Seine-Saint-Denis ait entendu examiner d'office la situation de Mme E, qui a sollicité un certificat de résidence au titre de l'admission exceptionnelle, au regard des stipulations précitées de l'accord franco-algérien, un tel moyen doit être écarté pour les mêmes motifs. Le préfet n'a non plus commis aucune erreur manifeste d'appréciation, ni n'a méconnu son pouvoir de régularisation dans l'examen de la situation de Mme E, pour ces mêmes motifs. Ces moyens doivent donc être écartés.

7. En quatrième lieu, la requérante soutient que le préfet de la Seine-Saint-Denis a commis une erreur de droit en ne prenant pas en compte son ancienneté de séjour sur le territoire français antérieure au terme du délai d'exécution d'une précédente mesure d'éloignement du 30 avril 2018. Comme il a été dit au point précédent, Mme E résidait habituellement sur le territoire français depuis l'année 2016, de telle sorte qu'à la date de la décision attaquée, la durée de son séjour qui est d'environ cinq années était encore relativement récente. Or, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait pris une décision différente s'il avait pris en compte l'intégralité de l'ancienneté de séjour de l'intéressée en France. Dès lors, l'erreur de droit que le préfet a commise est sans incidence sur la décision qu'il a prise.

8. En dernier lieu, aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant susvisée : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

9. La requérante ne saurait utilement soutenir que la décision attaquée aurait pour effet de priver son fils de sa présence au regard des stipulations précitées, alors que celui-ci qui est né le 31 décembre 1979 était majeur à la date de cette décision. Dès lors, un tel moyen doit être écarté comme inopérant.

10. Il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un certificat de résidence au titre de l'admission exceptionnelle.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, il résulte du point précédent que la requérante n'est pas fondée à contester la décision l'obligeant à quitter le territoire français en raison de l'illégalité de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, y compris en raison du défaut de motivation de celle-ci.

12. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux mentionnés au point 9, la requérante ne saurait utilement soutenir que la décision attaquée aurait pour effet de priver son fils de sa présence au regard des stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Dès lors, un tel moyen doit être écarté comme inopérant.

13. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux mentionnés au point 6, les moyens tirés, à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

14. Il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

15. En premier lieu, il résulte du point précédent que la requérante n'est pas fondée à contester la décision fixant le pays de destination en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

16. En second lieu, la décision attaquée est suffisamment motivée, en ce qu'elle comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, notamment la nationalité de Mme E et la circonstance qu'elle n'établit pas être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Saint-Denis se soit abstenu d'examiner la situation de l'intéressée. Dès lors, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen doivent être écartés.

17. Il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination.

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

18. Il ressort des pièces du dossier que Mme E réside habituellement sur le territoire français depuis l'année 2016, qu'avec elle, son fils vit en France avec ses trois enfants nés au cours des années 2005, 2013 et 2016 et qu'il est titulaire d'un certificat de résidence valable jusqu'au 3 octobre 2029, qu'elle justifie que ses parents, son époux et sa fille sont décédés en Algérie. Dans ces conditions, alors que Mme E ne représente pas une menace pour l'ordre public, le préfet de la Seine-Saint-Denis a commis une erreur manifeste d'appréciation en l'interdisant de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans eu égard aux conséquences de cette décision sur la possibilité de Mme E de rendre visite aux membres de sa famille régulièrement établis en France. Dès lors, la requérante est fondée à demander l'annulation de cette décision.

19. Il résulte de tout ce qui précède que la requérante est uniquement fondée à demander l'annulation de la décision du 8 décembre 2021 l'interdisant de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

20. Le présent jugement, qui annule l'arrêté du préfet uniquement en tant qu'il impose une interdiction de retour sur le territoire français, n'implique aucune des mesures d'exécution sollicitées. Il s'ensuit que les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

21. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du préfet de la Seine-Saint-Denis du 8 décembre 2021 interdisant Mme E de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : L'État versera à Mme E la somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

­ M. Tukov, président,

­ Mme Van Maele, première conseillère,

­ M. Doyelle, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.

Le rapporteur,Le président,SignéSignéG. DoyelleC. Tukov La greffière,SignéM. A

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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