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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2205179

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2205179

mercredi 11 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2205179
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème chambre
Avocat requérantCHARTIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 1er et 12 avril 2022, Mme E D, représentée par Me Chartier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 février 2021 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle sera éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet compétent de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement et sous astreinte de 150 euros par jour de retard, subsidiairement, de lui enjoindre de réexaminer sa situation dans le même délai et sous astreinte de 100 euros par jours de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à Me Chartier en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées méconnaissent les stipulations des articles 3.1 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant refus de titre de séjour est insuffisamment motivée et entachée d'un vice de procédure à défaut de consultation de la commission du titre de séjour, d'un défaut d'examen de sa situation, d'erreurs de fait et d'omissions et d'erreurs manifestes d'appréciation de sa situation ;

- l'existence d'une fraude dans la reconnaissance de paternité par un ressortissant français de son fils ainé n'est pas prouvée par le préfet et elle remplit les conditions pour obtenir un titre de séjour en application des dispositions du 6e de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'obligation de quitter le territoire français viole les dispositions du 6° de l'article L. 511-4 puisqu'elle peut se prévaloir de la qualité de mère d'un enfant français ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale puisqu'elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis, qui n'a pas présenté d'observations.

Vu :

- la décision du bureau d'aide juridictionnelle du 21 février 2022 accordant à Mme D le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La rapporteure publique a été dispensée, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baffray été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante malienne née le 19 avril 1984, a sollicité le 11 février 2019 la délivrance d'une carte de séjour temporaire en qualité de parent d'un enfant français. Par arrêté du 25 février 2021, dont il est demandé l'annulation, le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté cette demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de renvoi.

Sur les conclusions dirigées contre le refus de titre de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version alors en vigueur à la date de la décision attaquée : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : () 6° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à la condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. / Lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent, en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, justifie que ce dernier contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du même code, ou produit une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ; () ".

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué comporte les éléments de fait précis et circonstanciés et de droit qui le fondent et attestent d'un examen particulier de la situation de Mme D. Ainsi, les moyens tirés d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen de la situation personnelle de l'intéressée ne peuvent qu'être écartés.

4. En deuxième lieu, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec, même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ses compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'ont pas entendu écarter l'application de ces principes. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement du 6° de l'article L 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

5. En l'espèce, si le préfet a relevé, dans le cadre de l'instruction de la demande de titre de séjour déposée par Mme D, que la reconnaissance de son fils aîné par M. F D, de nationalité française, était frauduleuse dans la mesure où ce dernier apparaissait au fichier national des étrangers dans deux dossiers similaires de demande de titre de séjour sur le même fondement, qu'il ne vivait pas avec l'intéressée et leur enfant et n'avait pas reconnu, lors de son entretien avec les services de la préfecture le 10 décembre 2019, avoir eu d'autres enfants issus de mères différentes, ces seuls éléments, qui n'ont au demeurant pas été prouvés et étayés en cours d'instance, sont insuffisants pour admettre que la reconnaissance du fils aîné de la requérante par un ressortissant français puisse revêtir un caractère frauduleux.

6. Cependant, le demandeur du titre de séjour " vie privée et familiale " se prévalant de la qualité de parent d'un enfant français est tenu, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, de justifier que ce dernier contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant. Alors qu'il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet s'est aussi fondé sur cette circonstance pour refuser de lui délivrer le titre de séjour sollicité, Mme D n'a pas produit d'élément permettant d'attester que le père de son fils prénommé B participait à l'entretien et à l'éducation de celui-ci. Il résulte à cet égard des pièces du dossier que M. D résidait à Boissise-le-Roi, en Seine-et-Marne, ainsi que l'indiquent le certificat de naissance de l'enfant en 2018 et l'acte de décès délivré le 23 juin 2021 par le centre hospitalier de Fontainebleau, tandis qu'elle-même et son fils résidaient à Bondy. L'attestation d'inscription à la crèche de l'enfant B au nom des deux parents et des factures de la même crèche au nom du père mais à l'adresse de la mère ne sont pas de nature à démontrer que M. D ait jamais contribué à l'entretien et à l'éducation de B.

7. Dès lors, et dans la mesure où il apparaît au vu des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de la Seine-Saint-Denis aurait pris la même décision en ne se fondant que sur ce dernier motif, Mme D n'est pas fondée à soutenir que c'est par erreur de droit, de fait ou d'appréciation de sa situation que ledit préfet a refusé de lui délivrer le titre de séjour qu'elle avait sollicitée en qualité de parent d'un enfant français, sur le fondement des dispositions précitées du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. De même, l'intéressée ne remplissant pas les conditions pour obtenir un tel titre de séjour, le moyen tiré du défaut de consultation de la commission du titre de séjour en application des dispositions alors en vigueur des articles L. 312-2 et R. 312-2 de ce code ne peut qu'être écarté.

8. Toutefois, le droit au séjour de Mme D doit aussi s'apprécier au regard du respect de sa vie privée et familiale et de l'intérêt supérieur de ses enfants. A cet égard, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la date de l'arrêté contesté, M. D avait avec son enfant des liens tels que le refus de séjour qui a été opposé à Mme D puisse être regardé comme ayant été pris en méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant, né le 29 septembre 2018 et donc âgé de moins de deux ans et demi à la date de l'arrêté contesté. Son second enfant, C A, est née le 31 décembre 2020, soit moins de deux mois avant la décision attaquée, d'un père de nationalité malienne, résidant dans l'Essonne et dont la situation en France et les liens entretenus avec sa fille et sa mère ne sont pas renseignés. En outre, la requérante ne fournit pas de preuve d'une présence sur le territoire français avant, au mieux, le 28 novembre 2015, est hébergée chez sa sœur et ne dispose que de faibles ressources d'activité, de l'ordre de 400 euros mensuels depuis l'année 2020. Enfin, Mme D ne fait pas même valoir qu'elle n'aurait aucune attache personnelle et familiale au Mali, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 21 ans. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et n'a pas méconnu l'intérêt supérieur de ses enfants B D et C A. Par suite, l'appelante n'est pas fondée à soutenir qu'en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", le préfet de la Seine-Saint-Denis aurait davantage méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou celles de l'article 3 § 1 ou de l'article 9 de la convention internationale des droits de l'enfant.

9. Enfin, les pièces du dossier ne font pas non plus ressortir que la décision de refus de titre de séjour serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de Mme D.

10. Il découle de ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l'annulation de cette décision doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi :

11. Aux termes de l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " Ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français : () / 6° l'étranger ne vivant pas en état de polygamie qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans () ".

12. Il ressort des pièces du dossier que Mme D vit avec son fils mineur B, de nationalité française, et participe à son éducation et à son entretien depuis sa naissance. Dès lors, elle est fondée à soutenir que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire a méconnu les dispositions précitées du 6° de l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicables, qui n'exigent pas que le père français qui a reconnu l'enfant contribue à son entretien et à son éducation.

13. Par suite, l'arrêté attaqué doit, pour ce motif, être annulé en tant qu'il lui fait obligation de quitter le territoire français et, par conséquent, en tant aussi qu'il fixe le pays de son renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

14. Le présent jugement n'implique pas nécessairement la délivrance d'un titre de séjour à la requérante. L'annulation de l'obligation de quitter le territoire implique en revanche, en application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile actuellement en vigueur et de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, qu'il soit enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de réexaminer la situation personnelle de Mme D et de statuer à nouveau sur son cas.

15. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement et, dans l'attente, de délivrer à l'intéressée une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a en revanche pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

16. Il n'y a pas non plus lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme sollicitée en faveur de Me Chartier sur le fondement des dispositions de cet article.

DECIDE :

Article 1 : L'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 25 février 2021 est annulé en tant seulement qu'il porte obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis ou au préfet territorialement compétent de réexaminer la situation de Mme D dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Baffray, président,

- M. Marias, premier conseiller,

- M. Bernabeu, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2023.

Le président-rapporteur,L'assesseur le plus ancien,J.-F. BaffrayH. MariasLa greffière,A. Macaronus

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2205179

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