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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2206483

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2206483

vendredi 1 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2206483
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation11ème Chambre (JU)
Avocat requérantCHEMIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 avril 2022, M. E C, représenté par Me Chemin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 avril 2022 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a décidé son transfert aux autorités italiennes ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour en tant que demandeur d'asile dans un délai de huit jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- il méconnaît les articles 18 et 22 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les articles 3, 9, 10 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mai 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement européen (UE) du Parlement européen et du Conseil n° 603/2013 du 26 juin 2013 ;

- le règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement européen (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 modifié par le règlement (UE) n° 118/2014 du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. B pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 juin 2022 :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Chemin, représentant M. C, présent et assisté de Mme A, interprète en langue arabe, qui reprend et développe les conclusion et moyens de la requête, et fait valoir que : le signataire de l'arrêté en litige n'a pas reçu de délégation, laquelle ne concerne que les " mesures d'éloignement " ce que ne constitue pas une décision de transfert ; la seule signature par l'agent de la préfecture du résumé de l'entretien individuel assortie de la mention manuscrite " agent " est insuffisante et l'intéressé invoque donc un nouveau moyen tiré de ce que l'arrêté est en conséquence entaché d'un vice de procédure ; ses parents ainsi que ses frères et sœurs résident régulièrement en France ; il est de confession chrétienne et les persécutions dans son pays d'origine dont il se prévaut sont de même nature que celles dont s'est prévalu son père, qui a la qualité de réfugié ; il vit chez ses parents depuis son arrivée en France.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant égyptien né le 13 juillet 1991, est entré irrégulièrement en France le 8 décembre 2021 et a demandé l'asile auprès des services de la préfecture le 21 décembre 2021. La consultation du fichier " Eurodac " ayant révélé que ses empreintes avaient été relevées par les autorités italiennes le 17 novembre 2021 en " catégorie 2 ", et qu'il avait donc, préalablement à sa demande d'asile en France, franchi irrégulièrement la frontière italienne en venant d'un pays tiers il y a moins de douze mois, le préfet de la Seine-Saint-Denis, considérant que cet Etat était responsable de sa demande d'asile en application du 1. de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, a sollicité les autorités de cet État d'une demande de prise en charge le 23 décembre 2021. Un accord implicite de cette demande est né en l'absence de réponse des autorités italiennes dans un délai de deux mois en application du point 7 de l'article 22 du même règlement. À la suite de cet accord, le préfet a, par un arrêté du 15 avril 2022, décidé de transférer M. C aux autorités italiennes à fin de traitement de sa demande d'asile. La requête visée ci-dessus tend à l'annulation de cette décision de transfert.

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-0841 du 1er avril 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, le préfet de la Seine-Saint-Denis a consenti à M. D, adjoint au chef du bureau de l'éloignement, en cas d'absence ou d'empêchement de la directrice des étrangers et des naturalisations, la délégation de signature consentie à celle-ci par le préfet par un arrêté n° 2022-0840 distinct daté et publié le même jour, pour l'ensemble des attributions relevant de son bureau, notamment en ce qui concerne les mesures d'éloignement et plus particulièrement les décisions de transfert vers l'Etat membre de l'Union européenne responsable d'une demande de protection internationale introduite par un ressortissant de pays tiers. Il ne ressort pas des pièces du dossier ni n'est allégué que cette directrice n'aurait pas été absente ou empêchée de signer la décision en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit ainsi être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. () / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national () ".

4. Il ressort des pièces du dossier qu'un entretien a été mené le 21 décembre 2021 avec M. C, par un agent de la préfecture de la Seine-Saint-Denis et par le truchement d'un interprète en langue arabe, entretien dont le résumé signé sans réserve par l'intéressé comporte la mention non contestée de sa conduite par un agent " qualifié ". Si le résumé de cet entretien ne comporte que la mention manuscrite " agent " et la signature de celui-ci, aucune disposition du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ni aucune autre disposition n'implique que cet agent mentionne son nom ou même ses initiales sur le document résumant l'entretien. Le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 n'ont pas été respectées, soulevé au cours de l'audience publique, doit donc être écarté.

5. En troisième lieu, il résulte des dispositions de l'article 15 du règlement (CE) du 2 septembre 2003 que la production de l'accusé de réception (" proof of delivery ") émis, dans le cadre du réseau Dublinet, par le point d'accès national de l'État requis lorsqu'il reçoit une demande présentée par les autorités françaises, établit l'existence et la date de cette demande et permet, en conséquence, de déterminer le point de départ du délai au terme duquel la demande de prise en charge est tenue pour implicitement acceptée. En l'espèce, il ressort de la production de l'accusé de réception émis le 23 décembre 2021 par le point d'accès national italien que le moyen tiré de ce que les autorités italiennes n'auraient pas été saisies, dont découlerait la méconnaissance des articles 18 et 22 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, doit être écarté.

6. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 9 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un État membre, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit ". L'article 10 de ce règlement dispose par ailleurs que : " Si le demandeur a, dans un État membre, un membre de sa famille dont la demande de protection internationale présentée dans cet État membre n'a pas encore fait l'objet d'une première décision sur le fond, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit ". Aux termes de son article 2 : " Aux fins du présent règlement, on entend par : () / g) " membres de la famille ", dans la mesure où la famille existait déjà dans le pays d'origine, les membres suivants de la famille du demandeur présents sur le territoire des États membres : / - le conjoint du demandeur, ou son ou sa partenaire non marié(e) engagé(e) dans une relation stable, lorsque le droit ou la pratique de l'État membre concerné réserve aux couples non mariés un traitement comparable à celui réservé aux couples mariés, en vertu de sa législation relative aux ressortissants de pays tiers, / - les enfants mineurs des couples visés au premier tiret ou du demandeur, à condition qu'ils soient non mariés et qu'ils soient nés du mariage, hors mariage ou qu'ils aient été adoptés au sens du droit national, / - lorsque le demandeur est mineur et non marié, le père, la mère ou un autre adulte qui est responsable du demandeur de par le droit ou la pratique de l'État membre dans lequel cet adulte se trouve, / - lorsque le bénéficiaire d'une protection internationale est mineur et non marié, le père, la mère ou un autre adulte qui est responsable du bénéficiaire de par le droit ou la pratique de l'État membre dans lequel le bénéficiaire se trouve ; () ".

7. D'autre part, aux termes du deuxième alinéa de l'article 3, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes du premier alinéa de l'article 17, paragraphe 1, de ce règlement : " () chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ".

8. Enfin, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, comme l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, prévoit que : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Les dispositions précitées au point 7 doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

10. En l'espèce, si M. C se prévaut de défaillances de l'Italie concernant la prise en charge des demandeurs d'asile, il n'apporte aucun élément de nature à caractériser une méconnaissance par l'Italie de ses obligations. Par ailleurs, si le requérant se prévaut, comme lors de son entretien qui s'est tenu le 21 décembre 2021, de la présence en France de ses parents, lesquels résident régulièrement en France sous couvert de cartes de résident respectivement délivrées en 2013 pour son père en qualité de réfugié et en 2014 pour sa mère, ainsi que ses deux sœurs et son frère, titulaires quant à eux de titres de même nature délivrés en 2018, ces personnes ne peuvent être regardés comme des membres de la famille du requérant, majeur, au sens de l'article 2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 précité au point 6, et le requérant ne peut donc utilement se prévaloir des dispositions des articles 9 et 10 de ce règlement. A cet égard, il ne résulte en outre pas de la seule présence en France de ces personnes, le requérant ayant nécessairement été séparé de ses parents depuis au moins l'année 2014, et quand bien même ces derniers l'hébergent, que la décision de transfert en litige serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 précité au point 7 du présent jugement. Enfin, le requérant ne peut utilement se prévaloir des risques dans son pays d'origine à l'encontre de la décision de transfert qui, par elle-même, n'a ni pour objet ni pour effet de le renvoyer dans son pays d'origine, mais seulement de le remettre aux autorités italiennes à fin de traitement de sa demande d'asile. Les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions et stipulations précitées aux points 6 à 8 du présent jugement et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent, par suite, être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E C et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

L. BLa greffière,

Signé

N. Kassime

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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