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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2207590

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2207590

vendredi 1 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2207590
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation11ème Chambre (JU)
Avocat requérantMACAREZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 mai 2022, Mme F E, représentée par Me Macarez, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 avril 2022 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a décidé son transfert aux autorités italiennes ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis d'enregistrer sa demande d'asile dans un délai d'un mois à compter du prononcé du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa demande ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un vice de procédure en ce qu'il est intervenu en méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'un vice de procédure en ce qu'il est intervenu en méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Des pièces demandées au préfet de la Seine-Saint-Denis ont été réceptionnées le 30 mai 2022 et communiquées au requérant.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement européen (UE) du Parlement européen et du Conseil n° 603/2013 du 26 juin 2013 ;

- le règlement européen (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement européen (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 modifié par le règlement (UE) n° 118/2014 du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. D pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 juin 2022 :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Macarez, représentant Mme E, présente, assistée à sa demande de Mme A, interprète en langue bambara, qui reprend et développe les moyens et conclusions de la requête et fait en particulier valoir que : l'intéressée a fui un mariage forcé en Côte-d'Ivoire ; elle a rejoint en France sa tante ; même si cette dernière ne peut l'héberger en France, elle n'a aucune famille en Italie ; elle n'a pas déposé de demande d'asile en Italie quand bien même ses empreintes ont été prises ; elle est restée plusieurs mois en Italie dans des conditions d'accueil déplorables.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante ivoirienne née le 29 mai 1983, est entrée irrégulièrement en France le 28 novembre 2021, et y a demandé l'asile le 8 décembre suivant. La consultation du fichier " Eurodac " ayant révélé que ses empreintes avaient été relevées par les autorités italiennes le 16 août 2021 en " catégorie 2 ", et qu'elle avait donc, préalablement à sa demande d'asile en France, franchi irrégulièrement la frontière italienne en venant d'un pays tiers il y a moins de douze mois, le préfet de la Seine-Saint-Denis a sollicité sur le fondement du 1. de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 les autorités de cet État le 31 janvier 2022. Elles ont fait connaître leur accord explicite le 28 mars 2022, en acceptant leur responsabilité sur le même fondement. À la suite de cet accord, le préfet de la Seine-Saint-Denis a, par un arrêté du 28 avril 2022, décidé de transférer Mme E aux autorités italiennes à fin de traitement de sa demande d'asile. Par la requête visée ci-dessus, Mme E demande au tribunal d'annuler cette décision de transfert.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions de la requête :

4. En premier lieu, par un arrêté du 25 avril 2022, régulièrement publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à M. C B, chef du bureau de l'éloignement, pour signer le type de décision en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit donc être écarté.

5. En deuxième lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre État membre ayant accepté de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement de l'Union européenne dont il est fait application.

6. En l'espèce, l'arrêté litigieux indique que l'Italie est un État dans lequel la requérante est entrée irrégulièrement en provenance d'un pays tiers, et que ce pays est donc responsable de sa demande d'asile en application du 1. de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il s'ensuit que le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3 () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que les brochures A et B, constituant la brochure mentionnée par ces dispositions, ainsi au demeurant que le guide du demandeur d'asile, ont été remis à Mme E le 8 décembre 2021, ainsi qu'en atteste la signature apposée par la requérante sur leurs pages de garde respectives, dans leur version en français, langue que la requérante a déclaré comprendre lors de l'entretien mené le même jour et ne conteste pas comprendre dans ses écritures. Le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013 n'ont pas été respectées doit donc être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. () / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national () ".

10. Il ressort des pièces du dossier qu'un entretien a été mené le 8 décembre 2021 avec Mme E, en langue française comprise par l'intéressée, par un agent de la préfecture de la Seine-Saint-Denis, entretien dont le résumé comporte la mention de sa conduite par un agent qualifié ainsi qu'une signature. Aucune des pièces versées au dossier ne permet d'établir que cet entretien n'aurait pas été mené, contrairement à ce que l'entretien indique, par une personne qualifiée en vertu du droit national, alors qu'aucune disposition du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 n'implique que cet agent mentionne son nom, ses initiales ou sa qualité sur le document résumant l'entretien. Le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 n'ont pas été respectées doit donc être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article 3, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes du premier alinéa de l'article 17, paragraphe 1, de ce règlement : " () chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ".

12. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

13. En l'espèce, il ne résulte pas des seules circonstances que Mme E, d'abord accueillie en France par une amie, ne disposerait d'aucune attache en Italie et que séjourne régulièrement en France sa tante, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'en 2023, chez laquelle elle ne réside pas, que la décision en litige serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées au point 11 du présent jugement. Par ailleurs, la requérante ne justifie pas d'une situation de vulnérabilité particulière de nature à entacher la décision de transfert d'erreur manifeste d'appréciation en justifiant seulement, par une attestation de suivi de l'association Emmaüs, d'une absence d'hébergement et de ressources financières en France, et par un certificat médical ainsi qu'une ordonnance du 7 janvier 2022, de problèmes de santé sans établir qu'elle ne pourrait bénéficier d'une prise en charge adaptée de ceux-ci en Italie. En outre, la circonstance qu'elle n'a pas présenté de demande d'asile en Italie est sans incidence, dès lors que la responsabilité des autorités italiennes n'est pas fondée sur la circonstance que Mme E aurait antérieurement présenté une demande d'asile en Italie. Enfin, la requérante ne peut utilement se prévaloir des craintes de traitements inhumains et dégradants dans son pays d'origine, à l'encontre de la décision en litige portant transfert, laquelle n'a ni pour objet ni pour effet de la renvoyer dans son pays d'origine mais seulement de la remettre aux autorités italiennes, responsables du traitement de sa demande d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation commise par le préfet en ce qu'il n'aurait pas utilisé la faculté prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme E doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : Mme E est provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme E est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E, à Me Macarez et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

L. DLa greffière,

Signé

N. Kassime

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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