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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2207906

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2207906

mardi 6 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2207906
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantGARCIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2210173 du 10 mai 2022, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Montreuil la requête, enregistrée le 5 mai 2022, de Mme A B.

Par cette requête enregistrée le 17 mai 2022 au greffe du tribunal de céans sous le n°2207906, Mme B, représentée par Me Garcia, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 3 mai 2022 par lequel le préfet de police de Paris a rendu caduc son droit au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification, et ce, sous astreinte de cinquante euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de prescrire à l'autorité préfectorale de prendre les mesures propres à l'effacement de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté pris en toutes ses dispositions :

- l'absence de production des pièces demandées, en méconnaissance de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, porterait atteinte à son droit au procès équitable et justifierait l'annulation de l'arrêté contesté dès lors qu'elle l'empêcherait de préparer utilement sa défense ;

- l'arrêté en litige est entaché d'un vice de procédure dès lors qu'il lui a été notifié sans qu'elle eût été auditionnée sur son droit au séjour, en méconnaissance de son droit d'être entendue tel que prévu par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il a été pris en méconnaissance de son droit d'être assistée par un avocat, composante du droit d'être entendu dans toute procédure ;

Sur la décision rendant caduc le droit au séjour et portant obligation de quitter le territoire français :

- elles sont insuffisamment motivées et cette motivation révèle un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation en l'absence de menace pour l'ordre public ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que le risque de fuite n'est pas caractérisé ;

Sur la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle porte une attente disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une " erreur manifeste d'appréciation " ;

Par un mémoire en défense enregistré le 13 juillet 2022, le préfet de police de Paris conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique, au cours de laquelle le rapport de Mme Fabre a été entendu.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante roumaine, est entrée en France en 2009 selon ses déclarations. A la suite d'une interpellation, le préfet de police de Paris a, par un arrêté du 3 mai 2022, rendu caduc son droit au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à toutes les décisions :

2. Il ne résulte d'aucun texte ni d'aucun principe qu'il incomberait au tribunal d'enjoindre au préfet de produire l'entier dossier de Mme B. En tout état de cause, dès lors que l'affaire est en état d'être jugée et que le principe du contradictoire a été respecté, il n'apparaît pas nécessaire d'ordonner la communication du dossier détenu par l'administration.

3. Aux termes des stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (). ". Le paragraphe 1 de l'article 51 de la charte précise que : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union (). ".

4. Si les dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que les principes généraux du droit de l'Union européenne, relatifs au respect des droits de la défense et au droit à une bonne administration, imposaient qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

6. Il ressort des procès-verbaux d'audition par la police judiciaire en date du 2 mai 2022 que Mme B s'est vu notifier ses droits, parmi lesquels figure celui d'être assistée d'un avocat, et qu'il y a été expressément renoncé. Par suite, le moyen tiré de ce que l'intéressée n'aurait pas été en mise en mesure de recourir à l'assistance d'un avocat préalablement à l'adoption des décisions attaquées doit être écarté.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a été entendue et mise en mesure de présenter ses observations préalablement à l'édiction de l'arrêté en litige, de même qu'elle a été informée de son droit d'être assistée par un avocat. Le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige aurait été pris en méconnaissance du droit d'être entendu, tel qu'il est énoncé notamment au paragraphe 2 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doit ainsi être écarté.

En ce qui concerne la décision rendant caduc son droit au séjour et portant obligation de quitter le territoire français :

8. Les décisions attaquées visent les textes dont elles font application, notamment les dispositions et stipulations applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elles comportent également les considérations de fait qui en constituent le fondement, notamment le fait qu'elle a été interpellée pour vol aggravé par deux circonstances et pour utilisation frauduleuse de moyens de paiement, qu'elle est mère de quatre enfants. Par suite, ces décisions sont suffisamment motivées, et cette motivation révèle un examen personnalisé de la situation de Mme B.

9. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre [applicable aux citoyens de l'Union européenne], à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : ()/ 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () ".

10. Pour rendre caduc son droit au séjour et obliger Mme B à quitter le territoire français, le préfet de police de Paris s'est notamment fondé sur la circonstance que le comportement de l'intéressée, qui a été interpellée et placée en garde à vue le 2 mai 2022 pour des faits de vol par ruse en réunion représente une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a été signalée en 2013 pour vol à l'étalage et dégradations de biens privés et en 2012 pour achats et ventes sans factures. Ces faits, qui n'ont d'ailleurs pas été pénalement poursuivis, ne sauraient à eux-seuls faire regarder Mme B comme représentant une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que le préfet de police de Paris a entaché ses décisions d'une erreur d'appréciation.

11. Mais le préfet de police de Paris s'est également fondé, pour rendre caduc le droit au séjour de Mme B et pour l'obliger à quitter le territoire français sans délai, sur un autre motif, tiré de la situation de l'intéressée qui ne peut justifier de ressources suffisantes pour elle et sa famille et se trouve en situation de complète dépendance vis-à-vis du système d'assistance sociale français, puisqu'elle ne justifie d'aucune assurance maladie personnelle en France ou dans son pays d'origine.

12. Il ressort des pièces du dossier que Mme B n'exerce aucune activité professionnelle et ne justifie pas d'une attestation d'assurance maladie. Dans ces conditions, elle ne dispose pas de ressources suffisantes lui permettant de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale ainsi que d'une assurance maladie. Par suite, le préfet était fondé à obliger Mme B à quitter le territoire français sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 251-1 du code précité.

13. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

14. Mme B réside en France avec ses quatre enfants mineurs. Toutefois, elle ne justifie d'aucune insertion professionnelle. En outre, elle a été interpellée le 1er mai 2022 pour des faits de vol par ruse en réunion, dont elle ne nie pas les faits qui constituent par conséquent une menace à l'ordre public. Il ressort également des deux rapports produits en défense que Mme B a été signalée en 2013 pour vol à l'étalage et dégradations de biens privés et en 2012 pour achats et ventes sans factures. Ainsi, le préfet de police n'a pas porté à son droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision contestée. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit ainsi être écarté.

En ce qui concerne la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

15. Aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel. ".

16. Pour refuser à Mme B tout délai pour exécuter volontairement l'obligation de quitter le territoire français qui lui était faite, le préfet de la Seine-Saint-Denis a estimé que Mme B constitue une menace pour l'ordre public ou de la sécurité publique et qu'il y avait urgence à l'éloigner du territoire français. Il résulte de ce qui a été dit au point 4 que Mme B ne représente pas une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société. Par suite, l'intéressée est fondée à soutenir que, faute que soit établie l'urgence qui, au sens de l'article L. 251-3, se réfère principalement à des motifs d'ordre public, la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire est illégale.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

17. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

18. La requérante soutient que la décision fixant le pays de renvoi méconnait les stipulations susmentionnées et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Toutefois, elle n'apporte pas d'éléments de nature à établir la réalité des risques auxquels il serait personnellement et actuellement exposé, en cas de retour dans leur pays d'origine. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

19. Aux termes de l'article L. 251-4 du même code : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ".

20. Pour interdire à Mme B de circuler sur le territoire français, le préfet de la Seine-Saint-Denis a estimé qu'elle représentait une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française. Or, eu égard à ce qui a été dit au point 4, le préfet de la Seine-Saint-Denis ne pouvait lui interdire de circuler sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.

21. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués à l'encontre de la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français, celle-ci doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

22. L'annulation des décisions portant refus de délai de départ volontaire et interdiction de circuler sur le territoire français prononcée par le présent jugement implique nécessairement l'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen résultant de la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de Mme B.

Sur les frais liés à l'instance :

23. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas principalement perdant en la présente instance, la somme demandée à ce titre par la requérante.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 mai 2022 est annulé en tant seulement qu'il refuse d'accorder à Mme B un délai de départ volontaire et qu'il lui fait interdiction de circuler sur le territoire français.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de Mme B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de police de Paris.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Auvray, président,

Mme Syndique, première conseillère,

Mme Fabre, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2023.

La rapporteure,

A.-L. Fabre Le président,

B. Auvray

Le greffier,

S. Werkling

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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