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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2208718

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2208718

jeudi 6 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2208718
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre (J.U)
Avocat requérantPLACE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un nouveau mémoire, respectivement enregistrés les 27 mai 2022 et 21 juin 2023, M. B C, représenté par Me Place, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 mai 2022 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français, dans un délai de départ volontaire de trente jours, et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet, d'une part, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et, d'autre part, de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

-elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'étant entré régulièrement en France, conformément aux stipulations de l'article 3 de l'accord entre l'Union européenne et la République de Colombie du 2 décembre 2015 qui dispensent les ressortissants colombiens de visa pour entrer sur le territoire des Etats membres, il ne pouvait être éloigné du territoire sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article R. 521-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que les services de police, auxquels il avait expressément indiqué lors de son audition qu'il avait fui son pays d'origine en raison des risques qu'il y encourrait, ne l'ont pas orienté vers l'autorité compétente pour enregistrer sa demande d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 janvier 2023, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

-si le requérant justifie, pour la première fois à l'occasion de la présente instance, être entré régulièrement en France, l'intéressé, qui s'y est maintenu irrégulièrement, pouvait être éloigné du territoire sur le fondement du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dispositions qu'il convient de substituer à la base légale initialement retenue ;

-les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Toutain, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 776-1 et L. 776-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Toutain, magistrat désigné,

- et les observations de Me Girod, substituant Me Place, pour M. C, qui était assisté de Mme A, interprète en langue espagnole, et qui persiste dans les conclusions de sa requête, par les mêmes moyens, en soutenant, en outre, qu'il s'oppose, par principe, à la substitution de base légale demandée par le préfet de police.

La clôture de l'instruction a été reportée au mardi 27 juin 2023 à 19h00.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant colombien né le 14 avril 1980, a été interpellé par la police, à la suite d'une rixe survenue à l'aéroport de Paris-Charles de Gaulle, le 19 mai 2022. Par un arrêté du 20 mai 2022, dont M. C demande l'annulation, le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français, dans un délai de départ volontaire de trente jours, et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué du 20 mai 2022 portant éloignement de M. C du territoire français vise, notamment, les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et rappelle, au cas particulier, que l'intéressé ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire et s'y est maintenu sans disposer d'un titre de séjour. Cet arrêté énonce ainsi, avec une précision suffisante, les motifs de droit et de fait sur lesquels le préfet de police s'est appuyé pour faire obligation au requérant de quitter le territoire français. Dès lors, cette décision, qui n'avait pas à rappeler l'ensemble des circonstances propres à la situation personnelle et familiale de M. C, dont ce dernier avait, d'ailleurs, pu faire mention lors de son audition par les services de police dans les conditions rappelées au point 1, est suffisamment motivée, peu important, à cet égard, le bien-fondé des motifs ainsi retenus par l'administration. Enfin, il ne ressort ni des motifs de l'arrêté attaqué ni des autres pièces versées au dossier que le préfet n'aurait pas procédé à l'examen particulier de la situation personnelle de M. C avant d'édicter la mesure d'éloignement contestée.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré () ".

4. En l'espèce, M. C justifie, pour la première fois à l'occasion de la présente instance, être entré régulièrement en France le 10 avril 2018, ce qu'admet le préfet de police en défense. Ainsi, le requérant ne pouvait être légalement éloigné du territoire sur le fondement des dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, il est constant que l'intéressé, depuis son entrée régulière sur le territoire français, s'y est ensuite maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour. Dès lors, la décision d'éloignement contestée trouve son fondement légal dans les dispositions précitées du 2° du même article, qui peuvent être substituées à celles du 1°, comme demandé par le préfet en défense, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut être accueilli.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ". Aux termes de l'article R. 521-4 du même code : " Lorsque l'étranger se présente en personne auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, des services de police ou de gendarmerie ou de l'administration pénitentiaire, en vue de demander l'asile, il est orienté vers l'autorité compétente. / Il en est de même lorsque l'étranger a introduit directement sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sans que sa demande ait été préalablement enregistrée par le préfet compétent. / Ces autorités fournissent à l'étranger les informations utiles en vue de l'enregistrement de sa demande d'asile et dispensent pour cela la formation adéquate à leurs personnels ". Enfin, aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ".

6. En l'espèce, il ressort, certes, des mentions du procès-verbal dressé lors de l'audition de M. C par les services de police, diligentée le 19 mai 2022 dans les conditions rappelées au point 1, que l'intéressé a déclaré avoir quitté la Colombie car sa " vie était en danger en raison d'un groupe armée qui en avait après [lui] ". Toutefois, l'intéressé, lors de cette même audition, a également indiqué, d'une part, qu'il n'avait, depuis son entrée sur le territoire français le 9 avril 2018, jamais présenté de demande d'asile ou de titre de séjour et, d'autre part, qu'une décision d'éloignement lui semblerait injuste car ses enfants sont scolarisés en France, sans faire aucune mention, même imprécise, de ce qu'il aurait désormais entendu, en raison de risques encourus dans son pays d'origine, présenter une demande d'asile en France. Dans ces conditions, le requérant ne saurait sérieusement soutenir qu'à défaut de l'avoir alors orienté vers l'autorité compétente auprès de laquelle présenter une telle demande d'asile, l'administration ne pouvait lui faire obligation de quitter le territoire français sans méconnaître les dispositions précitées de l'article R. 521-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. M. C fait notamment valoir qu'il réside habituellement en France depuis le 9 avril 2018, auprès de sa compagne et de leurs deux enfants, nés en Colombie les 13 décembre 2004 et 14 juin 2006, lesquels étaient tous deux mineurs et scolarisés sur le territoire à la date de l'arrêté attaqué du 20 mai 2022. Néanmoins, il est constant que la compagne du requérant était également dépourvue de titre de séjour à cette même date. A cet égard, la circonstance que l'intéressée, ainsi que les deux enfants du couple, ont présenté une demande de titre postérieurement à l'édiction de la mesure d'éloignement ici contestée est sans incidence sur la légalité de cette décision. Enfin, le requérant, à l'occasion de la présente instance, ne justifie pas de circonstances de nature à faire obstacle à ce qu'il poursuive sa vie familiale en Colombie, avec sa compagne et leurs enfants, pays dans lequel il a vécu, avec ces derniers, jusqu'à l'âge de 38 ans. Dans ces conditions, en faisant, par l'arrêté attaqué du 20 mai 2022, obligation à M. C de quitter le territoire français, le préfet de police ne peut être regardé comme ayant porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par cette mesure. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur des enfants doit être une considération primordiale ".

10. En l'espèce, il est, d'une part, constant que M. C et sa compagne, également de nationalité colombienne, étaient tous deux dépourvus de titre de séjour à la date de l'arrêté attaqué du 20 mai 2022. D'autre part, le requérant ne justifie pas, comme déjà indiqué au point 8, de circonstances de nature à faire obstacle à la poursuite de sa vie familiale en Colombie, avec sa compagne et leurs deux enfants, ainsi qu'à la scolarisation de ces derniers dans ce pays. Dans ces conditions, la décision d'éloignement contestée ne peut être regardée comme ayant pour effet de séparer ces enfants de l'un ou l'autre de leurs parents. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que cette décision méconnaîtrait les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. En l'espèce, si M. C soutient que la décision fixant le pays de destination méconnaîtrait les stipulations précitées, le requérant n'apporte, à l'occasion de la présente instance, aucun élément circonstancié ni aucune pièce justificative de nature à permettre de tenir pour établis les risques qu'il prétend encourir en cas de retour dans son pays d'origine, alors que l'intéressé reconnaît d'ailleurs, comme rappelé au point 6, n'avoir jamais présenté de demande d'asile depuis son entrée en France le 9 avril 2018. Dans ces conditions, le moyen ainsi soulevé ne peut qu'être écarté.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C, n'appelle aucune mesure d'exécution. Dès lors, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, le versement à M. C d'une somme en remboursement des frais qu'il a exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet de police.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juillet 2023.

Le magistrat désigné,

E. Toutain

La greffière,

C. Denis

La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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