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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2208993

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2208993

lundi 12 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2208993
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème Chambre (JU)
Avocat requérantDUBOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 juin et 29 août 2022, M. A D, représenté par Me Dubois, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 mai 2022 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Dubois, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Colera, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application des dispositions de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Me Dubois représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant turc né le 15 février 1994 à Kars (Turquie), demande l'annulation de l'arrêté du 11 mai 2022 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

2. Par un arrêté n° 2021-1190 du 11 mai 2021, régulièrement publié au bulletin d'informations administratives du 17 mai 2021, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à Mme F E, directrice des étrangers et des naturalisations, pour signer, notamment, s'agissant des décisions prises en matière de droit au séjour des étrangers, celles en litige dans la présente instance. Par un arrêté n° 2021-1191 du 18 mai 2021, régulièrement publié au bulletin d'informations administratives du 19 mai 2021, le préfet a donné délégation de signature à certains collaborateurs de Mme E pour signer, en cas d'absence ou d'empêchement, notamment, en ce qui concerne les décisions en litige, à M. B G, adjoint à la cheffe du bureau de l'asile. Par suite le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté comme manquant en fait.

3. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des mentions de l'arrêté litigieux et de la fiche TelemOpfra produite en défense, que la décision de la Cour nationale du droit d'asile du

30 décembre 2020 a été lue en audience publique, et notifiée le 6 novembre 2021, soit antérieurement à l'arrêté attaqué. Il avait dès lors perdu le droit de se maintenir sur le territoire français à cette date. Au demeurant, en se bornant à relever, sans préciser ce moyen, que la preuve de la notification régulière de la décision de la Cour ne serait pas apportée, il n'apporte pas la preuve du contraire qui lui incombe en application des dispositions précitées de l'article R. 532-57 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet était par suite fondé à prendre à son encontre la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

4. M. D ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet de la Seine-Saint-Denis ne s'est pas fondé sur ces dispositions et que le requérant n'a pas fait de demande de titre de séjour sur ce fondement.

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

6. M. D en se bornant à alléguer que la décision attaquée aura des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur sa vie privée et familiale sans fournir aucune indication circonstanciée sur les conditions de son séjour en France n'établit pas la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

7. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

8. M. D, dont la demande d'asile a été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 28 octobre 2021, et dont la demande de réexamen de sa situation a été rejetée par une décision d'irrecevabilité de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 janvier 2022, soutient qu'il est personnellement recherché par les forces de l'ordre turques en raison de son engagement pour la cause kurde et de son soutien au parti démocratique des peuples (HDP). Il produit dans la présente instance un jugement du 22 décembre 2021 le condamnant à trois ans et six mois d'emprisonnement pour " des activités de propagande au sein la formation terroriste dite le KCK, la branche urbaine de l'organisation illégale terroriste armée du PKK, au sein du HDP (parti démocratique des peuples) " ainsi qu'un mandat d'arrêt du 2 novembre 2020 dont il n'est pas allégués en défense qu'ils ont pu faire l'objet d'un examen par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et par la Cour nationale du droit d'asile. En outre, le requérant établit par les pièces produites qu'au moins trois de ses cousins germains bénéficient du statut de réfugié, et affirme sans être contredit par le préfet, sur la base de rapports d'organisations gouvernementales, que les conditions de détention en Turquie peuvent s'apparenter à des traitements inhumains et dégradants, du point de vue de la taille des cellules, des durées d'isolement, de l'accès aux conseils juridiques et aux soins médicaux, comme en atteste notamment un rapport de visite ad hoc du Comité européen de prévention de la torture du Conseil de l'Europe effectuée les 6 et 17 mai 2019. Dans ces conditions, il existe des motifs sérieux et avérés de croire, dans les circonstances particulières de l'espèce, que M. D courrait, dans son pays, un risque réel et personnel de subir des traitements inhumains ou dégradants. Par suite, M. D est fondé à soutenir que la décision litigieuse a été prise en méconnaissance des stipulations précitées.

9. Il résulte de ce qui précède que M. D est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 11 mai 2022 uniquement en ce qu'il fixe le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Le présent jugement, qui rejette les conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français, n'implique, alors même qu'il prononce par ailleurs l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi, aucune mesure d'exécution. Il appartient seulement au préfet de la Seine-Saint-Denis, s'il s'y croit fondé, de prendre un nouvel arrêté fixant le pays de renvoi de M. D. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. M. D a obtenu, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que M. D soit admis définitivement à l'aide juridictionnelle et Me Dubois, avocate de ce dernier, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement de 1 000 euros à

Me Dubois.

D E C I D E

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 11 mai 2022 est annulé en tant qu'il fixe le pays de destination vers lequel M. D est renvoyé.

Article 2 : L'Etat versera à Me Dubois, conseil de M. D, une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Dubois renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Lu en audience publique le 12 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

C. CLa greffière,

Signé

A. Capelle

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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