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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2212799

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2212799

jeudi 5 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2212799
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème Chambre (JU)
Avocat requérantLE GOFF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés le 17 août 2022 et le 2 décembre 2022 M. B D, représenté par Me Lantheaume demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 5 août 2022 par lequel le préfet de police a décidé son transfert aux autorités espagnoles en tant que responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à toute autorité administrative compétente au séjour au

titre de l'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de

10 jours à compter du jugement à intervenir, sous peine d'astreinte fixée à 50 euros

par jour de retard ; et à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de 10 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous peine d'astreinte fixée à 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 300 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation à la part contributive de l'État. En cas de rejet de l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle, de condamner l'État au versement de frais irrépétibles d'un montant de 1300 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle

- il méconnaît l'article L.141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile

- il méconnaît les articles 5 et 35 du règlement UE n°604/2013 ainsi que l'article 4 de la directive " Procédure " 2013/32/UE

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits l'homme et l'article 17 du règlement UE n°604/2013

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de cette requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et le protocole signé à New York le 31 janvier 1967 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 septembre 2022 :

- le rapport de M. A

- et les observations de Me Lantheaume, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D est un ressortissant turc qui s'est présenté au préfet de police le 7 juillet 2022 afin de demander l'asile. Par arrêté du 5 août 2022, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de police a décidé son transfert aux autorités espagnoles.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué du 5 août 2022 comporte l'énoncé des éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il satisfait ainsi aux exigences de motivation résultant des dispositions de l'article L. 742-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation personnelle du requérant n'aurait pas fait l'objet d'un examen particulier.

4. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article 5 du règlement susvisé du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'Etat membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'Etat membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. " Par ailleurs, selon l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile reprenant les dispositions de l'article L. 111-8 de ce même code qui ont été abrogées par l'ordonnance susvisée du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. / En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Dans une telle hypothèse, il ne peut être fait appel qu'à un interprète inscrit sur une liste établie par le procureur de la République ou à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration. Le nom et les coordonnées de l'interprète ainsi que le jour et la langue utilisée sont indiqués par écrit à l'étranger. "

5. D'autre part, les dispositions de l'article 35 du règlement n° 604/2013 (UE) prévoient que " 3. Les autorités visées au paragraphe 1 reçoivent la formation nécessaire en ce qui concerne l'application du présent règlement ". Enfin, l'article 4 de la directive susvisée n° 2013/32 indique que : " Les États membres peuvent prévoir qu'une autorité autre que celle mentionnée au paragraphe 1 est responsable lorsqu'il s'agit : a) de traiter les cas en vertu du règlement (UE) n°604/2013 {} 4.Lorsqu'une autorité est désignée conformément au paragraphe 2, les États membres veillent à ce que le personnel de cette autorité dispose des connaissances appropriées ou reçoive la formation nécessaire pour remplir ses obligations lors de la mise en œuvre de la présente directive ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. D a été reçu en entretien individuel le 7 juillet 2022 par un agent de la préfecture de police de Paris. Alors que le résumé de cet entretien mentionne qu'il a été " conduit par un agent qualifié de la préfecture de police de Paris ", aucun élément du dossier ne permet d'établir que cet agent n'était pas qualifié en vertu du droit national pour mener cet entretien. La seule circonstance que ce résumé ne comporte pas d'informations relatives à l'identité et la qualité de la personne l'ayant conduit ne suffit pas à démontrer que l'entretien afférent ne se serait pas déroulé dans des conditions conformes aux dispositions citées au point précédent, ni que la requérante aurait été privée d'une garantie, et ce alors qu'au demeurant, aucune disposition du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 n'implique que ledit agent mentionne son nom ou ses initiales sur le document résumant l'entretien, ni qu'il signe ce document.

7. Au surplus, lors de cet entretien individuel, M. D a bénéficié, ainsi que le permettent les dispositions précitées de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des services d'un interprète en langue turque, intervenant par téléphone et appartenant à l'organisme d'interprétariat " inter services migrants interprétariat " (ISM), lequel bénéficie de l'agrément prévu par ces mêmes dispositions, accordé par une décision du ministre de l'intérieur en date du 11 mars 2020, publiée au Journal officiel de la République française le 18 mars suivant, et renouvelé, pour une durée d'un an à compter du 10 avril 2021, par une décision du même ministre du 17 mars 2021. M. D a ainsi été mis en mesure de présenter ses observations et il a notamment pu faire état de sa situation personnelle et familiale. Il ressort des pièces du dossier qu'après avoir simplement observé que " ses deux frères " étaient présents sur le territoire français, il a signé sans réserve le compte-rendu de cet entretien et a coché toutes les cases dont il est assorti, notamment celle indiquant que l'information sur les règlements communautaires lui avait été remise. En outre, aucun élément du dossier ne permet d'établir que l'agent de la préfecture de police de Paris chargé de conduire l'entretien n'aurait pas veillé à une compréhension correcte, par l'intéressé, des informations données sur l'application du règlement pertinent, ni que l'interprète alors missionné n'aurait pas été en mesure d'assurer une bonne communication avec cet agent et ce, dans le respect de la confidentialité. Enfin, contrairement à ce que soutient M. D, le nom et les coordonnées de cet interprète sont mentionnés sur le compte-rendu.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Aux termes de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat. ". Enfin, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

9. En l'espèce, à la date de la décision attaquée, M. D n'était présent en France que depuis trois mois. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il y aurait résidé auparavant. Si le requérant fait valoir que ses frère et sœur, présents sur le territoire français, sont chacun titulaires d'une carte de résident, il est constant que le requérant est célibataire et sans charge de famille. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté au droit de M. D au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise, et le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit en conséquence être écarté. Par ailleurs, le requérant ne fait état d'aucune autre circonstance particulière susceptible d'établir que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions, à le supposer soulevé, doit donc également être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. D tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de police du 5 août 2022 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles tendant au remboursement des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de police de Paris.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 janvier 2023.

Le président de la 11e chambre,

C. ALa greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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