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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2213338

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2213338

mardi 25 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2213338
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème Chambre (JU)
Avocat requérantCHRISTOPHEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 août 2022 et un mémoire enregistré le 22 septembre 2022, M. A E, représenté par Me Christophel, demande, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 29 août 2022, notifiée le jour même, par lesquelles le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français et l'espace Schengen sans délai, a fixé le pays de destination hors espace Schengen, et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français de 24 mois à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis, sur le fondement des articles L. 911-2 du code de justice administrative et L. 512-4 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile, de remettre à M. E dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir une autorisation provisoire de séjour portant autorisation de travail le temps qu'il soit à nouveau statué sur sa situation ;

4°) de condamner l'État à payer la somme de 1 200 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative au bénéfice de Me Christophel, qui déclare dans ce cas renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle, par application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1997 relative à l'aide juridictionnelle, et dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d'aide juridictionnelle, de condamner l'Etat à verser la somme de la somme de 1 200 euros au requérant.

M. E soutient que :

- la décision d'obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence, de défaut d'examen et d'insuffisance de motivation, d'erreur manifeste d'appréciation, de méconnaissance du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et de méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la décision d'interdiction de retour est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis, auquel les écritures de la partie requérante ont été communiquées, n'a pas produit d'observations en défense.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Montreuil a désigné M. Noël, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus lors de l'audience publique qui s'est tenue le 18 octobre 2022 à 11h, en présence de Mme Yen Pon, greffière :

- le rapport de M. Noël, qui a informé les parties de la possibilité de la substitution du 2° au 1° de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- les observations de Me Christophel, représentant M. E, qui reprend ses écritures, et ne s'oppose pas à la substitution de base légale indiquée tout en faisant valoir que l'erreur de base légale commise par le préfet révèle des erreurs de fait et un défaut d'examen de la situation de M. E,

- les observations de M. E, assisté de M. D, interprète en langue arabe, qui indique qu'il a été interpelé à la suite d'un accident de circulation survenu alors qu'il travaillait comme livreur,

- le préfet de la Seine-Saint-Denis n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces des dossiers que M. E est un ressortissant algérien né le 17 juillet 2001 et entré en France le 18 juin 2018 sous couvert d'un visa C en cours de validité. Le 28 août 2022, il a été contrôlé par les forces de police pour un délit routier, a été placé en garde-à-vue et a fait l'objet d'un arrêté en date du 29 août 2022 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français et l'espace Schengen sans délai, a fixé le pays de destination, hors espace Schengen, en cas d'exécution d'office de la décision d'éloignement, et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français de 24 mois à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelle : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé ou en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. Elle est accordée de plein droit au demandeur et au défendeur lorsque la procédure concerne la délivrance d'une ordonnance de protection. / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". L'article 80 dudit décret dispose que " () l'avocat ou l'officier public ou ministériel commis d'office, désigné d'office, ou désigné sur demande du prévenu ou de la victime est valablement désigné au titre de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat si la personne pour le compte de laquelle il intervient remplit les conditions d'éligibilité à l'aide ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la décision d'obligation de quitter le territoire français :

4. L'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () ". Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

5. Le requérant établit devant le tribunal que, contrairement à ce qu'a considéré le préfet de la Seine-Saint-Denis dans l'arrêté attaqué, il est entré régulièrement en France, si bien qu'il ne pouvait se fonder sur le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour prendre la décision d'obligation de quitter le territoire français contestée. Toutefois il y a lieu de substituer le 2° du même article au 1° retenu par le préfet pour fonder cette décision, dès lors qu'aucune garantie du requérant n'est par là méconnu et que la décision pouvait légalement être fondé sur cette disposition, ce que M. E ne conteste d'ailleurs pas.

6. En premier lieu, la décision susvisée a été signée par M. Yaël Debril, attaché d'administration de l'État, chef du pôle instruction et mise en œuvre des mesures d'éloignement, qui était régulièrement investi d'une délégation de signature du préfet de la Seine-Saint-Denis, par arrêté n°2022-0873 du 7 avril 2022. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait et doit être écarté.

7. En deuxième lieu, la décision comporte les motifs de droit et de fait, notamment relatifs à la situation administrative, professionnelle et familiale du requérant, qui la fondent et permettent de la comprendre. Il en ressort notamment que le préfet a indiqué la date de naissance et la date d'entrée en France du requérant, son exercice d'une activité professionnelle, son absence de titre de séjour, l'existence d'une demande de titre sur le fondement de l'admission exceptionnelle au séjour qui a été rejetée le 22 décembre 2020, les conditions de son interpellation, pour un délit de fuite à la suite d'un accident de circulation, et le fait qu'il est célibataire et sans enfant. Le préfet n'étant pas tenu d'indiquer explicitement tous les éléments relatifs à l'intéressé qui sont en sa connaissance, à supposer que celui-ci en ait fait état avant que ne soit prise la décision, ce qui n'est pas établi en tout état de cause, le requérant ne saurait se prévaloir du fait que la décision n'indiquait pas qu'il a relevé de l'aide sociale à l'enfance avant sa majorité, qu'il a bénéficié de promesses d'embauches, qu'il souffre de troubles psychologiques et qu'il a introduit une demande de titre de séjour le 26 juillet 2022. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance et du défaut d'examen doit être rejeté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Le requérant fait valoir qu'à la suite de son entrée en France le 18 juin 2018, le juge pour enfants près le tribunal judiciaire de Bobigny, par jugement en assistance éducative du 16 août 2018, a ordonné qu'il soit confié à l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité, survenue le 17 juillet 2019. M. E a ensuite conclu un contrat " jeune majeur " avec le département de la Seine-Saint-Denis, jusqu'en 2021, a dans ce cadre été scolarisé en classe de première année de CAP mention " cuisine ", et a signé le 15 octobre 2020 un contrat d'apprentissage avec un restaurant. M. E indique par ailleurs qu'il a souffert de troubles psychologiques ayant conduit à des hospitalisations et au suivi d'un traitement médicamenteux, et produit un certificat d'un médecin en date du 27 juillet 2022 selon lequel il entretient des idées suicidaires du fait de ses difficultés d'hébergement, ainsi que des ordonnances prescrivant la prise d'anxiolytiques et de somnifères. Il fait enfin valoir que, le 26 juillet 2022, il a déposé via une demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des articles L.435-1 à L.435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, en dépit de ces éléments, il est constant que M. E est entré en France en 2018, soit depuis quatre années à la date de la décision attaquée, qu'il est célibataire sans enfant, et qu'il ne démontre pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à quasiment l'âge de 17 ans. Malgré de réels efforts d'intégration professionnels, le requérant n'établit pas s'être inséré de manière particulièrement forte sur le marché du travail. En outre il ne ressort pas des pièces du dossier, qui font état d'une souffrance liée à des difficultés d'hébergement, que son état de santé ferait obstacle à son éloignement. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être rejeté. Il en va de même de celui tiré de la méconnaissance du droit au respect de la vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Aux termes du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

11. Le requérant, en produisant le certificat médical et les ordonnances déjà évoquées, n'apporte pas suffisamment d'éléments tendant à établir que son état de santé nécessiterait une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, ni en tout état de cause que, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit dès lors être rejeté.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, le moyen tiré de ce que l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'un défaut de base légale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté pour les raisons exposées à l'occasion de l'examen de cette décision.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour

() ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

14. Dès lors que l'obligation de quitter le territoire français prononcée à l'encontre de M. E n'a pas été assortie d'un délai de départ volontaire, il résulte de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet était tenu de prononcer une interdiction de retour. Eu égard aux circonstances de l'espèce telles que rappelées plus haut, le préfet, en fixant la durée de l'interdiction de retour à 24 mois, n'a pas entaché sa décision d'une erreur dans l'appréciation de cette durée ni porté atteinte au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, bien que, en l'état de l'instruction, il n'apparaisse pas que M. E, qui n'a pas fait l'objet d'une condamnation pénale à la suite de l'accident de circulation ayant donné lieu à son interpellation, constitue une menace pour l'ordre public.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. E est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Lu en audience publique le 25 octobre 2022.

Le magistrat désigné par le président du tribunal,

Signé

C. Noël

La greffière,

Signé

C. Yen Pon

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2213338

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