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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2215349

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2215349

mercredi 17 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2215349
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 octobre 2022, Mme D A, représentée par Me David, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 9 septembre 2022 par laquelle la directrice du centre de détention de Bapaume a suspendu son permis de visiter M. B jusqu'au 27 février 2023 inclus ;

3°) d'enjoindre à la directrice du centre de détention de Bapaume de lui délivrer un permis de visiter M. B ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros hors taxe soit 3 600 euros toutes taxes comprises à verser à Me David, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à son profit.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en ce que le principe du contradictoire a été méconnu dès lors qu'elle n'a pas été en mesure de consulter son dossier et que la décision attaquée a été prise avant la date butoir du 29 septembre 2022 qui lui avait été indiquée pour formuler des observations ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la suspension de six mois est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 novembre 2023, le garde des Sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par Mme A ne sont pas fondés.

Par une décision du 31 janvier 2023, le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Bobigny a constaté la caducité de la demande d'aide juridictionnelle de Mme A.

Par une ordonnance du 23 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 9 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lamlih,

- et, les conclusions de M. Terme, rapporteur public.

Les parties n'étaient pas présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A demande l'annulation de la décision du 9 septembre 2022 par laquelle la directrice du centre de détention de Bapaume a suspendu jusqu'au 27 février 2023 inclus son permis de visiter M. C B détenu au centre pénitentiaire de Bapaume.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 31 janvier 2023, le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Bobigny a statué sur la demande d'aide juridictionnelle présentée par Mme A. Par suite, la demande de cette dernière tendant à être admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire est devenue sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, la décision en litige, qui constitue une mesure de police soumise à l'obligation de motivation prévue par l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, vise les considérations de droit qui en constituent le fondement et énonce également les motifs de fait ayant conduit à son édiction à savoir la relation sexuelle constatée entre la personne détenue et la requérante lors du parloir du 27 août 2022. Elle est ainsi suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. ".

5. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a été informée, par courrier du

29 août 2022, de la suspension à titre conservatoire de son permis de visite, de ce que la cheffe d'établissement envisageait de suspendre, à titre définitif, ce permis ainsi que de la possibilité pour l'intéressée de présenter ses observations écrites et, à sa demande, des observations orales avant le 29 septembre 2022. Il ressort également des pièces du dossier que Mme A a présenté ses observations écrites par courrier du 5 septembre 2022. Si la décision en litige a été prise avant le terme fixé du 29 septembre 2022, l'entachant ainsi d'un vice de procédure, Mme A ne précise pas en quoi elle disposait d'autres informations tenant à sa situation personnelle qu'elle n'a pu porter à la connaissance de l'administration. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que le vice de procédure a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé Mme A d'une garantie. En outre, la requérante ne peut utilement soutenir qu'elle n'a pas été en mesure de consulter son dossier dès lors que la mesure prise à son encontre est, ainsi qu'il a été dit au point 3, une mesure de police. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'illégalité dès lors qu'elle a été prise en méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté.

7. En troisième lieu, pour suspendre le permis de visite en litige, la cheffe d'établissement s'est fondée sur la circonstance qu'une relation sexuelle a été constatée entre la personne détenue et la requérante lors du parloir du 27 août 2022. Il ressort des pièces du dossier et en particulier du compte-rendu d'incident dressé le même jour que les faits reprochés à l'origine de la mesure contestée ont été constatés par un surveillant pénitentiaire lors d'une ronde de surveillance du parloir. Ce compte-rendu d'incident précise en particulier que les deux personnes étaient en contact physique, que le détenu a immédiatement remonté son pantalon lorsqu'il a été surpris et qu'il s'est plaint des nombreuses rondes de surveillance empêchant une intimité. Dans ces conditions, en se bornant à soutenir que le détenu avait uniquement posé ses mains sur son ventre engendrant par " ce geste délicat et attentionné " une confusion quant à la nature de l'acte, Mme A ne remet pas en cause sérieusement la matérialité des faits relatés de manière circonstanciée par le compte-rendu d'incident. Le moyen tiré de l'erreur de fait doit donc être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 341-12 du code pénitentiaire : " Durant les visites, il est interdit de fumer, d'adopter des attitudes ou comportements indécents ou violents et d'apporter de la nourriture et des boissons. (). ". Aux termes de l'article L. 341-7 du même code : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer, suspend ou retire un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions () ". Les décisions tendant à refuser la délivrance d'un permis de visite à une personne détenue ou à suspendre ou retirer un tel permis constituent des mesures de police. Il s'ensuit que les décisions tendant à restreindre, supprimer ou retirer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus et des membres de leurs familles.

9. La requérante soutient que la mesure en litige est disproportionnée en ce qu'elle emporte des conséquences notables sur sa situation familiale et celle du détenu dès lors qu'elle est la seule à lui rendre régulièrement visite en détention, qu'elle est enceinte de lui, que le terme de sa grossesse est prévu un mois après la fin de la période de suspension du permis de visite et qu'elle se retrouvera seule pour préparer la maternité. Toutefois, Mme A n'établit pas que le détenu serait le père de l'enfant qu'elle porte, ni même la relation de couple qui existerait entre eux alors qu'il ressort des pièces du dossier que le permis de visite a été demandé en qualité d'amie. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme A s'est vu suspendre son permis de visiter M. C B à deux reprises, par décisions du 2 mai 2022 au motif d'une altercation entre elle et le détenu et du 26 juillet 2022 après une violente altercation entre l'intéressée et une autre visiteuse. Dans ces conditions, la suspension, pour une durée de six mois du permis de visite de Mme A, en raison des faits exposés au point 7 qui sont de nature à troubler le bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire, n'est pas disproportionnée.

10. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, la décision attaquée n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de la requérante une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Elle n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. En sixième lieu, et alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le détenu entretiendrait des liens avec les enfants de la requérante, alors qu'il est constant qu'il n'en est pas le père, la décision en litige n'a pas méconnu l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 9 septembre 2022 attaquée doivent être rejetées. Par voie de conséquence les autres conclusions ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'obtention de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, à Me David et au garde des Sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 3 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gauchard, président,

M. Guiral, premier conseiller,

Mme Lamlih, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juillet 2024.

La rapporteure,

D. Lamlih

Le président,

L. Gauchard Le greffier,

S. Jarrin

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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