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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2216423

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2216423

mercredi 5 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2216423
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation6ème Chambre (J.U)
Avocat requérantBENIFLA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 11 octobre 2022, 2 février et 21 mars 2023, M. C B, représenté A Me Benifla, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2022 A lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis ou à toute autre administration territorialement compétente de lui délivrer un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros A jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation administrative et de lui délivrer, pendant la durée de cet examen, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

- elles ont été signées A une autorité incompétente ;

- elles sont insuffisamment motivées et entachées d'un défaut d'examen ;

- elles ont été prises en méconnaissance de son droit à être entendu ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois :

- elle est illégale du fait de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination ;

- elle a été signée A une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale A une décision du 10 janvier 2023 du bureau de l'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Bobigny.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Dupuy-Bardot, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-1 à L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les observations de Me Benifla, représentant M. B, qui reprend les conclusions et moyens de la requête et précise que M. B justifie de garanties de représentations dès lors qu'il est titulaire d'un passeport et d'un logement et travaille depuis le mois de mai 2021 sous contrat de travail à durée indéterminée, que le procès-verbal d'audition A les services de police n'est pas versé au dossier A le préfet, ce qui ne permet pas de s'assurer du respect du droit à être entendu de M. B, que l'employeur de M. B, présent à l'audience, atteste de son sérieux et est confronté à des difficultés de recrutement, et que M. B attendait de disposer de 24 fiches de paye pour présenter une demande d'admission exceptionnelle au séjour au titre du travail.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent, ni représenté.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ivoirien né le 12 décembre 1989, déclare être entré en France en 2019. A un arrêté du 10 novembre 2022 dont il demande l'annulation, le préfet de la Seine-Saint-Denis lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de douze mois.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, A un arrêté n° 2022-2867 du 17 octobre 2022, régulièrement publié le 18 octobre 2022 au bulletin d'informations administratives de la préfecture de la Seine-Saint-Denis, le préfet de ce département a donné délégation à M.Yaël Debril, chef du pôle " instruction et mise en œuvre des mesures d'éloignement ", à l'effet de signer la décision attaquée. A suite, le moyen tiré de l'incompétence de son signataire doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire contestée cite les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquels elle se fonde, en particulier l'article L.611-1, ainsi que les considérations de fait, notamment la circonstance que M. B ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il n'est pas titulaire d'un titre de séjour en cours de validité et qu'il n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, qu'il est célibataire et sans charge de famille et qu'il exerce une activité professionnelle sans être titulaire d'une autorisation de travail. Ainsi, la décision attaquée énonce les considérations de droit et de fait au vu desquelles elle a été prise. A suite, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision doit être écarté.

4. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen complet de la situation personnelle de M. B.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable A les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / le droit de toute personne d'être entendu avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la même charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ". Si l'article 41 de la charte s'adresse non pas aux États membres, mais uniquement aux institutions, aux organes et aux organismes de l'Union, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union.

6. Il appartient aux États membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles est assuré le respect de ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

7. M. B, qui se borne à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu en faisant valoir notamment qu'il justifie d'une insertion professionnelle dans un secteur en manque de main d'œuvre, n'établit pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'éloignement et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Au demeurant, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet a pris en compte les déclarations de l'intéressé selon lesquelles il exerçait une activité professionnelle, tout en relevant que celle-ci n'était pas déclarée. A suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaît le principe général des droits de la défense ne peut qu'être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue A la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. M. B fait valoir qu'il demeure en France depuis l'année 2019, qu'il travaille comme cuisinier au sein du restaurant " La coque d'or " sous contrat de travail à durée indéterminée depuis le 3 mai 2021, dans un secteur où les difficultés de recrutement sont caractérisées, et qu'il est soutenu A son employeur, qui atteste de son sérieux. Toutefois, en dépit de ces éléments, étant précisé qu'aucune demande de titre de séjour n'a été déposée A le requérant, le préfet de la Seine-Saint-Denis pouvait, sans méconnaître le droit au respect de la vie privée et familiale garanti A l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni commettre d'erreur manifeste d'appréciation, prendre la mesure d'éloignement contestée, compte tenu du fait que M. B est célibataire sans enfant à charge, qu'il ne justifie pas de liens personnels en France et qu'il n'établit pas être dépourvu de liens dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 29 ans.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

11. Pour obliger M. B à quitter le territoire français sans délai, le préfet de la Seine-Saint-Denis a relevé que l'intéressé ne pouvait justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'avait pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, qu'il avait déclaré vouloir rester en France et, enfin, qu'il ne présentait pas de garanties de représentation dans la mesure où il était dépourvu d'un document de voyage en cours de validité et qu'il n'apportait pas la preuve de demeurer de manière stable et effective dans le lieu de résidence qu'il a déclaré.

12. Le requérant justifie toutefois être en possession de document de voyage en cours de validité et il établit le lieu de sa résidence effective et permanente en produisant un contrat de bail pour un logement à Clichy-sous-Bois et des courriers adressés à l'adresse de ce logement. A ailleurs, le préfet, qui n'a pas produit de mémoire en défense, n'établit pas que le requérant, qui aurait " déclaré vouloir rester en France ", aurait explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à l'obligation de quitter le territoire français. En outre, il justifie de circonstances particulières dès lors qu'il travaille depuis plus de 18 mois pour le même employeur, sous contrat de travail à durée indéterminée. A suite, et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision en ne se fondant que sur le motif tiré du 1° de l'article L. 612-3 précité, le requérant est fondé à soutenir que la décision est entachée d'une erreur d'appréciation.

13. Il résulte de ce qui précède que le requérant est fondé, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, à demander l'annulation de la décision A laquelle le préfet a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire et, A voie de conséquence, de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français prise sur son fondement.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

14. Aux termes de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1 () et () le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé A l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

15. En application de ces dispositions, il est rappelé à M. B qu'il doit quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé A l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce délai courant à compter de sa notification.

16. En revanche, le présent jugement n'implique pas nécessairement le réexamen de la situation de M. B A le préfet ni que lui soit délivrée une autorisation provisoire de séjour, de sorte que les conclusions à fin d'injonction de la requête de M. B doivent être rejetées.

Sur les frais exposés dans l'instance :

17. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B de la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 10 novembre 2022 A lesquelles le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé d'accorder à M. B un délai de départ volontaire et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an sont annulées.

Article 2 : Conformément aux dispositions de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est rappelé à M. B son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé A le préfet de la Seine-Saint-Denis, ou A le préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence du requérant, en application des dispositions des articles L. 612-1 et L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public A mise à disposition au greffe le 5 avril 2023.

La magistrate désignée,

N. D Le greffier,

S. Labart

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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