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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2217521

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2217521

mercredi 2 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2217521
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantLOWY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 7 décembre 2022 sous le n 2217521, l'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage (ADEPT), représentée par Me Crusoé, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par l'inspecteur du travail sur sa demande d'autorisation de licencier Mme B présentée le 22 mars 2022, ainsi que la décision implicite née du silence gardé par le ministre du travail sur le recours hiérarchique qu'elle a formé le 7 juin 2022 contre cette décision implicite de rejet ;

2°) d'enjoindre au ministre du travail, à titre principal, de faire droit à sa demande d'autorisation de licenciement pour faute dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de réexaminer son recours hiérarchique dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat et de Mme B la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision implicite de rejet du ministre est entachée d'un défaut de motivation ;

- les décisions implicites de l'inspecteur du travail et du ministre du travail rejetant sa demande d'autorisation de licenciement sont entachées d'une erreur d'appréciation ; le comportement de Mme B caractérise assurément une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement ; il n'existe pas de lien entre la demande d'autorisation de licenciement et les mandats détenus par la salariée.

Par un mémoire enregistré le 26 mai 2023, Mme B, représentée par Me Lowy, conclut, à titre principal, à ce qu'un non-lieu à statuer soit prononcé sur les conclusions à fin d'annulation présentées par l'ADEPT et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête. Elle sollicite que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de l'ADEPT sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'annulation de la décision du ministre du travail dès lors qu'elle a pris acte de la rupture de son contrat de travail le 13 avril 2023 ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 28 juin 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 15 juillet 2024 à 12h00.

Un mémoire a été produit par Mme B le 17 septembre 2024, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'a pas été communiqué.

II. Par une requête sommaire et un mémoire complémentaire, enregistrés le 13 mars 2023 et le 22 novembre 2023 sous le n° 2303030, l'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage (ADEPT), représentée par Me Crusoé et Me Ogier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision explicite du 13 janvier 2023, par laquelle le ministre du travail a rejeté le recours hiérarchique qu'elle a formé contre la décision implicite de l'inspecteur du travail rejetant sa demande présentée le 22 mars 2022 tendant à ce que soit autorisé le licenciement de Mme B ;

2°) d'enjoindre au ministre du travail de l'autoriser à licencier Mme B, dans le délai de deux mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du ministre est entachée d'incompétence du signataire de l'acte ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation ; le délai consenti à Mme B pour préparer l'entretien de licenciement n'avait rien d'anormal compte-tenu de ce qu'elle était en arrêt de travail depuis le 25 octobre 2021 et n'a pu impacter gravement sa situation ; le délai pris pour saisir l'inspecteur du travail a eu pour seul but de lui permettre de préparer l'entretien auquel elle allait être soumise ; le comportement de Mme B a encouragé le différé de la saisine de l'inspecteur du travail puisqu'elle a refusé de participer à l'entretien préalable.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 15 juin 2023 et le 6 décembre 2023, Mme B, représentée par Me Lowy, conclut à titre principal, à ce qu'un non-lieu à statuer soit prononcé sur les conclusions à fin d'annulation présentées par l'ADEPT et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête. Elle sollicite que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de l'ADEPT sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'annulation de la décision du ministre du travail dès lors qu'elle a pris acte de la rupture de son contrat de travail le 13 avril 2023 ;

- subsidiairement, aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par lettre du 15 mai 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de ce que l'instruction était susceptible d'être close par l'émission d'une ordonnance de clôture à compter du 1er juillet 2024.

La clôture immédiate de l'instruction a été prononcée 15 juillet 2024.

Le 9 septembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal est susceptible de substituer d'office la base légale tirée des dispositions de l'article R. 2421-6 du code du travail, par celles de l'article R. 2421-14 du même code.

L'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage a produit un mémoire, enregistré le 12 septembre 2024, en réponse au moyen d'ordre public soulevé.

Deux mémoires ont été produits par Mme B les 16 et 17 septembre 2024, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'ont pas été communiqués.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gaullier-Chatagner ;

- les conclusions de M. Bernabeu, rapporteur public ;

- les observations de Me Crusoé, avocat de l'association requérante

- les observations de Me Lowy, avocate de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. L'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage (ADEPT) a saisi l'inspection du travail le 22 mars 2022 d'une demande d'autorisation de licenciement pour motif disciplinaire de Mme B. Une décision implicite de rejet est née le 22 mai 2022 du silence gardé par l'administration. Par un courrier du 1er juin 2022, reçu le 7 juin suivant, l'association a formé un recours hiérarchique à l'encontre de cette décision. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration. Enfin, par une décision expresse du 13 janvier 2023, le ministre du travail a refusé le licenciement de Mme B, retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique née le 7 octobre 2022 et annulé la décision implicite de rejet de l'inspecteur du travail née le 22 mai 2022.

Sur la jonction :

2. Par les présentes requêtes, l'ADEPT demande l'annulation des décisions implicites de l'inspecteur du travail et du ministre du travail, ainsi que de la décision expresse de rejet du ministre du travail du 13 janvier 2023. Ces requêtes présentent à juger des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un même jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision du ministre du travail du 13 janvier 2023 :

3. En premier lieu, la circonstance que Mme B a notifié à son employeur, le 13 avril 2023, sa décision de prendre acte de la rupture de son contrat de travail n'est pas de nature à priver d'objet les conclusions de l'association requérante dirigées contre la décision du ministre du travail refusant de l'autoriser à licencier Mme B, laquelle a produit des effets. Ainsi, cette dernière n'est pas fondée à soutenir qu'il n'y a plus lieu à statuer sur ces conclusions.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 2422-1 du code du travail : " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. / Ce recours est introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de l'inspecteur. / Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur ce recours vaut décision de rejet ".

5. La décision du ministre du 13 janvier 2023 est signée par Mme A C, cheffe du bureau du statut protecteur, laquelle a reçu délégation de signature par une décision du 1er septembre 2022, publiée au Journal officiel de la République française le 16 septembre 2022, " à l'effet de signer, dans la limite des attributions du bureau du statut protecteur au nom du ministre chargé du travail, tous actes, décisions ou conventions à l'exclusion des décrets ". Le moyen de l'incompétence de l'acte attaqué manque en fait.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 2421-14 du code du travail, applicable aux membres de la délégation du personnel au comité social et économique : " En cas de faute grave, l'employeur peut prononcer la mise à pied immédiate de l'intéressé jusqu'à la décision de l'inspecteur du travail. / La consultation du comité social et économique a lieu dans un délai de dix jours à compter de la date de la mise à pied. / La demande d'autorisation de licenciement est présentée dans les quarante-huit heures suivant la délibération du comité social et économique. Si l'avis du comité social et économique n'est pas requis dans les conditions définies à l'article L. 2431-3, cette demande est présentée dans un délai de huit jours à compter de la date de la mise à pied () ".

7. Les délais, fixés par les dispositions précitées, dans lesquels la demande d'autorisation de licenciement d'un salarié mis à pied doit être présentée, ne sont pas prescrits à peine de nullité de la procédure de licenciement. Toutefois, eu égard à la gravité de la mesure de mise à pied, l'employeur est tenu, à peine d'irrégularité de sa demande, de respecter un délai aussi court que possible pour la présenter. A ce titre, la circonstance que l'employeur a décidé, en raison d'un arrêt de maladie du salarié survenu au cours de la période de mise à pied, de repousser la date de l'entretien préalable au licenciement et, par suite, celle à laquelle il adresse sa demande d'autorisation de licenciement à l'administration, n'est de nature à justifier un délai de présentation de sa demande excédant le délai requis en application de l'article R. 2421-14 que si la maladie a rendu impossible la tenue de l'entretien préalable dans ces délais, ou que le report a été demandé par le salarié lui-même.

8. Pour refuser la demande de licenciement présentée par l'association requérante, le ministre du travail s'est fondé sur le caractère excessif du délai d'un mois entre la date de la mise à pied de la salariée, présentée le 21 février 2022, et le dépôt de la demande d'autorisation de licenciement, reçue le 22 mars 2022, alors que les dispositions du code du travail prévoient un délai de huit jours dans le cas où l'avis du comité social et économique n'est pas requis. Si l'association requérante soutient que le délai pris pour saisir l'inspecteur du travail a eu pour seul but de permettre à la salariée, qui avait fait l'objet d'un arrêt maladie, de préparer ses observations avant la saisine de l'inspecteur du travail, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que Mme B aurait sollicité un report de l'entretien préalable, ni que sa maladie aurait rendu impossible la tenue de l'entretien préalable, alors que son terme était, à la date de la convocation, fixé au 1er mars 2022, avant d'être ultérieurement prolongé au 31 mars 2022. Par ailleurs, elle ne peut utilement faire valoir que la mesure de mise à pied à titre conservatoire n'aurait pas été de nature à impacter gravement la situation de Mme B dans la mesure où elle percevait des indemnités journalières en lien avec son arrêt maladie et que cette salariée protégée a refusé de participer à l'entretien préalable. Enfin, l'association requérante ne fait état d'aucune circonstance ou diligence particulière de nature à justifier le délai de vingt-neuf jours qui s'est écoulé entre la présentation de la demande d'autorisation de licenciement et celle de la mise à pied de Mme B. Dans ces conditions, c'est sans erreur de droit ni erreur d'appréciation que le ministre du travail a estimé que le délai entre la date de mise à pied de la salariée et la saisine de l'inspecteur du travail pour solliciter l'autorisation de licenciement était excessif et qu'une telle irrégularité faisait à elle seule obstacle à ce que l'autorité administrative autorise le licenciement, sans avoir à examiner le bien-fondé de la demande de licenciement.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées contre la décision du ministre du 13 janvier 2023 doivent être rejetées.

En ce qui concerne les décisions implicites du 22 mai 2022 et du 7 octobre 2022 :

10. Le juge de l'excès de pouvoir ne peut, en principe, déduire d'une décision juridictionnelle rendue par lui-même ou par une autre juridiction qu'il n'y a plus lieu de statuer sur des conclusions à fin d'annulation dont il est saisi, tant que cette décision n'est pas devenue irrévocable. Il en va toutefois différemment lorsque, faisant usage de la faculté dont il dispose dans l'intérêt d'une bonne administration de la justice, il joint les requêtes pour statuer par une même décision, en tirant les conséquences nécessaires de ses propres énonciations. Dans cette hypothèse, toutes les parties concernées seront, en cas d'exercice d'une voie de recours, mises en cause et celle à laquelle un non-lieu a été opposé, mise à même de former, si elle le souhaite, un recours incident contre cette partie du dispositif du jugement.

11. A ce titre, lorsque le juge est parallèlement saisi de conclusions tendant, d'une part, à l'annulation d'une décision et, d'autre part, à celle de son retrait et qu'il statue par une même décision, il lui appartient de se prononcer sur les conclusions dirigées contre le retrait puis, sauf si, par l'effet de l'annulation qu'il prononce, la décision retirée est rétablie dans l'ordonnancement juridique, de constater qu'il n'y a plus lieu pour lui de statuer sur les conclusions dirigées contre cette dernière.

12. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision du 13 janvier 2023 de la ministre du travail retirant sa décision implicite du 7 octobre 2022 et annulant la décision implicite de l'inspecteur du travail née le 22 mai 2022, n'est pas entachée d'illégalité. Dès lors, les conclusions de l'association requérante tendant à l'annulation de ces décisions du 7 octobre 2022 et du 22 mai 2022, qui ont disparu de l'ordonnancement juridique, sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la décision du ministre du travail du 13 janvier 2023 et constate par conséquent le non-lieu à statuer sur celles dirigées contre les décisions des 22 mai et 7 octobre 2022, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction présentées par l'ADEPT ne peuvent dès lors qu'être rejetées.

Sur les frais d'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat et de Mme B, qui ne sont pas les parties perdantes, les sommes demandées par l'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

15. Il y a lieu en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'ADEPT, partie perdante, la somme de 1 500 euros à verser à Mme B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de l'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage tendant à l'annulation des décisions des 22 mai 2022 et 7 octobre 2022.

Article 2 : Le surplus des conclusions de l'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage est rejeté.

Article 3 : L'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage versera une somme de 1 500 euros à Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à l'association départementale pour la promotion et l'accès aux droits des tsiganes et gens du voyage, à la ministre du travail et de l'emploi et à Mme B.

Une copie sera adressée pour information au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 18 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Baffray, président,

Mme Lançon, première conseillère,

Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 2 octobre 2024.

La rapporteure,

N. Gaullier-ChatagnerLe président,

J.-F. Baffray

La greffière,

A. Macaronus

La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos° 2217521

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